II

Le poète des _Amoureuses_, jeté en arrivant à Paris dans un milieu de

bohèmes pittoresques, bientôt aiguisé par la vie parisienne, s'aperçoit

un jour que ce qu'on voit (quand on sait regarder) est presque toujours

plus intéressant, plus inattendu, même plus amusant et plus fou que ce

qu'on imagine. Dès lors, c'est fini de rêver. Il nous contera encore

par-ci par-là de jolis contes comme le _Curé de Cucugnan_, la _Mule du

pape_, l'_Élixir du père Gaucher_, ou la merveilleuse histoire de

_Woodstown_, la ville américaine conquise sur la forêt vierge et

submergée par elle. Mais, d'une façon générale, on peut dire de lui, et

plus justement que de n'importe quel autre romancier, même de la

nouvelle école, qu'il ne raconte et ne décrit plus que ce qu'il a vu.

C'est au point qu'on pourrait diviser tous ses récits ou tableaux,

depuis ses _Lettres de mon moulin_ jusqu'à son premier grand roman, en

cinq ou six groupes qui porteraient les noms des pays ou des milieux

qu'il a le mieux connus et où il a fait ses plus longs séjours: Nîmes et

la Provence, l'Algérie et la Corse, Paris enfin, Paris bohème, Paris

populaire, Paris mondain, Paris interlope, Paris pendant le siège. Et

sous ces différents chefs se rangeraient aussi les morceaux dont ses

grands romans sont faits, si on prenait là peine de les décomposer. La

Provence remplit presque toutes les _Lettres de mon moulin_; Paris sous

ses différents aspects est le sujet de presque tous les _Contes du

lundi_ et de la plupart des _Études_ qui suivent _Robert Helmont_. Dans

ces deux livres la Corse et l'Algérie se glissent çà et là. L'Algérie et

la Provence se partagent _Tartarin_. À mesure que M. Alphonse Daudet

avance dans son œuvre, Paris, c'est-à-dire la modernité, l'attire

davantage: d'abord le Paris tragique, touchant ou grotesque du siège;

puis le Paris de tous les jours et tous les étages de Paris, du haut en

bas (Voyez _Mœurs parisiennes_ et les _Femmes d'artistes_). Cela le

mène tout doucement à ses grands romans parisiens. Déjà il nous raconte

le Nabab en cinq ou six pages et, tout à côté, la mort du duc de Morny.

Déjà le futur bourreau du petit Jack montre, dans le _Credo de l'Amour_,

sa grosse moustache, son œil bleu et dur et sa face de mousquetaire

malade.

Il serait fort difficile d'analyser ces petites pièces. Mais peut-être

n'est-ce pas assez de dire que ce sont de purs joyaux et de s'en tenir

là. Comment donc faire? Il faudrait prendre le mot «charmant», le

nettoyer de sa banalité et comme le frapper à neuf; puis, ainsi rajeuni,

le mettre pour tout commentaire au bout de ces _Contes_. Essayons

pourtant quelques remarques.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 55 / 66 题