«Ah! mon Daniel, quelle jolie façon tu as de dire les choses! Je suis
sûr que tu pourrais écrire dans les journaux, si tu voulais[78].» Le
petit Chose a écrit dans les journaux, il a même fait des livres. Et le
public a été de l'avis de la mère Jacques. Ô locataire du moulin de
Gaspard Mitifio, conteur des contes du lundi, ami du petit Jack et de la
petite Désirée, compatriote infidèle de Tartarin, de Numa et de Bompard,
historiographe du Nabab et de la reine Frédérique, ô magicien qui savez
unir dans une si juste mesure et par un secret si rare la vérité, la
fantaisie et la tendresse, ah! quelle jolie façon vous avez de dire les
choses!
[Note 77: Les _Amoureuses_.--_Lettres de mon moulin_.--_Contes du
lundi_.--_Tartarin de Tarascon_.--Les _Femmes d'artistes_.--_Robert
Helmont_.--Le _Petit Chose_.]
[Note 78: Le _Petit Chose_.]
La fortune littéraire de M. Alphonse Daudet est des plus éclatantes
qu'on ait vues. C'est une séduction universelle. Ceux qui veulent des
larmes et ceux qui veulent de l'esprit, les amoureux d'extraordinaire et
les quêteurs de modernité, les simples, les raffinés, les femmes, les
poètes, les naturalistes et les stylistes, M. Daudet traîne tous les
cœurs après lui; car il a le charme, aussi indéfinissable dans une
œuvre d'art que dans un visage féminin, et qui pourtant n'est pas un
vain mot puisque de très grands écrivains ne l'ont pas. Le charme, c'est
peut-être une certaine aisance heureuse, une fleur de naturel même dans
le rare et le recherché; c'est, en tout cas, quelque chose
d'incompatible avec des qualités trop laborieuses et trop voulues: ainsi
le charme ne se rencontre guère chez les chefs d'école. On peut
remarquer aussi que le charme ne va pas sans un cœur aisément ému et
qui ne craint pas de le paraître (_Homo sum_, etc.). Il ne faut donc pas
le demander à ceux qui font profession de ne peindre que des réalités
plates ou brutales, ou qui affectent de n'être curieux que du monde
extérieur et de la plastique des choses.
Ce charme, quel qu'il soit, est une des puissances de M. Alphonse
Daudet. Ajoutez que son talent est en effet d'une composition assez
riche pour que des esprits très divers y puissent trouver leur compte.
Son originalité, c'est d'unir étroitement l'observation et la fantaisie,
de dégager du vrai tout ce qu'il contient d'invraisemblable et de
surprenant, de contenter du même coup les lecteurs de M. Cherbuliez et
les lecteurs de M. Zola, d'écrire des romans qui sont en même temps
réalistes et romanesques, et qui ne semblent romanesques que parce
qu'ils sont très sincèrement et très profondément réalistes.
I
Apparemment il n'est pas inutile, pour voir dans la réalité ce qui vaut
la peine d'y être vu, d'avoir commencé par ne pas la regarder de trop
près, par être un poète, un rêveur sans plus, un être à sensations
délicates, vibrant pour des riens, et qui se contente de souffrir ou de
jouir démesurément des choses sans avoir souci de les photographier. Je
me méfie un peu de ces adolescents comme il s'en rencontre aujourd'hui,
qui, à l'âge où de plus forts qu'eux chantaient naïvement les roses,
vous font tout de suite des romans ultra-naturalistes avec des
descriptions d'éviers ou de paniers aux ordures, et de froides
insistances sur les malpropretés de la vie physique. S'ils commencent
par là, par où finiront-ils? Le moins qu'ils risquent, c'est de refaire
toujours le même livre, car le champ de leurs observations, si tant y a
qu'ils aient besoin d'observer, est vite parcouru; le nombre de leurs
effets est extrêmement limité; et rien ne ressemble plus à une...
oaristys vue par le côté qu'ils aiment, qu'une autre oaristys vue par le
même côté. Au contraire, d'avoir édifié dans sa prime saison de jolies
fantaisies en l'air, cela doit vous conduire, quand enfin l'on s'est
tourné vers l'étude du monde réel, à négliger ce qu'il a de banal et
d'insignifiant, ce qui ne mérite pas d'être noté, pour s'attacher à ce
qu'il contient de particulier et d'inattendu; car, si l'on s'adresse à
lui, c'est que l'on compte qu'il vous fournira des documents plus
intéressants encore que vos imaginations d'autrefois.
Le petit Chose commence donc par la fantaisie et le rêve. À Nîmes, dans
le jardin de «monsieur Eyssette», c'est un bambin imaginatif qui joue
éperdument Robinson dans son île et qui s'attache aux objets avec une
sensibilité violente. Quel déchirement quand il faut quitter Nîmes, la
fabrique et le jardin!
Je disais aux platanes: «Adieu, mes chers amis,» et aux bassins:
«C'est fini, nous ne nous verrons plus.» Il y avait dans le jardin
un grenadier dont les belles fleurs rouges s'épanouissaient au
soleil. Je lui dis en sanglotant: «Donne-moi une de tes fleurs.» Il
me la donna. Je la mis dans ma poitrine en souvenir de lui[79].
[Note 79: Le _Petit Chose_.]
À Lyon, où il fait souvent l'école buissonnière et passe des journées
dans les bois ou le long de l'eau; au collège de Sarlande, où il invente
des histoires pour les «petits», à Paris même, où, fraîchement débarqué,
de ses yeux de myope encore tout pleins de songerie, il s'essaye à
regarder ce monde nouveau qu'il peindra si bien, le petit Chose, délicat
et joli comme une fille, timide, fier, impressionnable, distrait,
continue de rêver effrontément, fait des vers sur des cerises, des
bottines et des prunes, chante le rouge-gorge et l'oiseau bleu, soupire
le _Miserere_ de l'amour, et adresse à Clairette et à Célimène des
stances cavalières qui semblent d'un Musset mignard et où l'ironie,
comme il convient, se mouille d'une petite larme. Je ne connais pas de
volume de débutant plus vraiment jeune que le petit livre des
_Amoureuses_.
Puis le petit Chose devient M. Alphonse Daudet, un écrivain déjà connu
et qui fait des chroniques et des «variétés» au _Figaro_. Mais, au fond,
c'est encore le petit Chose qui tient la plume. Quel autre que cet
incorrigible poète de petit Chose serait capable d'écrire des histoires
aussi chimériques, aussi peu arrivées que les _Aventures d'un Papillon
et d'une Bête à bon Dieu_, le _Roman du Chaperon rouge_, les _Rossignols
du cimetière_ et les _Âmes du Paradis, mystère en deux tableaux?_
Une femme est morte en se confessant au prêtre et en reniant un amour
criminel. L'amant s'est tué de désespoir. Il est en enfer et sa
maîtresse en paradis. Tous les ans, le jour de la Fête-Dieu, le plafond
de l'enfer s'entr'ouvre, et les damnés voient passer au-dessus de leurs
têtes la procession des élus. Mais, comme l'explique un damné, «l'air du
paradis est fatal à la mémoire: chacun de nous a là-haut un parent, un
ami, un frère, une sœur, une mère, une femme; de ces êtres chéris nous
ne pûmes jamais obtenir un regard». Le nouveau venu n'est pas plus
heureux que les autres. Il a beau supplier et pleurer, évoquer les jours
d'autrefois: sa maîtresse ne se souvient de rien, ne le reconnaît pas;
et cela est si douloureux que saint Pierre lui-même ne peut s'empêcher
d'être ému.
Voilà un «mystère» qui sent un peu l'hérésie; car l'Église enseigne que,
non seulement les élus oublieront les damnés, mais que les damnés
détesteront les élus (je ne donne pas ce dogme pour aimable). Mais il y
a, dans cette fantaisie hétérodoxe et compromettante pour saint Pierre,
un mélange tout à fait savoureux d'ingénuité, de grâce et de passion. Au
petit drame touchant se mêlent les jolis détails d'un paradis d'enfant
de chœur, de petit clerc de la manécanterie de Saint-Nizier: «Mes yeux
et mon cœur l'ont aussi reconnu, ce petit chérubin vêtu de mousseline,
à ceinture d'azur, qui agite dans l'air, de toutes les forces de ses
petits bras dodus et rosés, une bannière à fleurs d'or aussi grande que
lui; c'est ma sœur, ma petite sœur Anna, que j'ai tant pleurée.»
Surtout il y a dans ce rêve bien _humain_ une tendresse profonde, un don
de faire monter aux yeux de petites larmes chaudes, don précieux que M.
Alphonse Daudet conservera même quand il ne fera plus que regarder et
qu'il ne rêvera plus guère. Et c'est pour cela que je me suis un peu
arrêté sur cette œuvre d'adolescent. Rien de meilleur, en somme, pour
peindre le monde comme il est, que d'avoir beaucoup d'imagination et de
sensibilité. L'âme de ce cher petit Chose, qui n'a pas eu une enfance
heureuse et qui a songé des songes si jolis et si tendres, continue de
flotter, légère, sur les romans vrais de M. Alphonse Daudet, s'y insinue
encore çà et là, mêle de l'émotion à l'exactitude des peintures et
impose à l'observation un choix de détails si rare et si délicat que,
sans autre artifice, elle fait jaillir à chaque instant la fantaisie de
la réalité même.