ALPHONSE DAUDET[77]

«Ah! mon Daniel, quelle jolie façon tu as de dire les choses! Je suis

sûr que tu pourrais écrire dans les journaux, si tu voulais[78].» Le

petit Chose a écrit dans les journaux, il a même fait des livres. Et le

public a été de l'avis de la mère Jacques. Ô locataire du moulin de

Gaspard Mitifio, conteur des contes du lundi, ami du petit Jack et de la

petite Désirée, compatriote infidèle de Tartarin, de Numa et de Bompard,

historiographe du Nabab et de la reine Frédérique, ô magicien qui savez

unir dans une si juste mesure et par un secret si rare la vérité, la

fantaisie et la tendresse, ah! quelle jolie façon vous avez de dire les

choses!

[Note 77: Les _Amoureuses_.--_Lettres de mon moulin_.--_Contes du

lundi_.--_Tartarin de Tarascon_.--Les _Femmes d'artistes_.--_Robert

Helmont_.--Le _Petit Chose_.]

[Note 78: Le _Petit Chose_.]

La fortune littéraire de M. Alphonse Daudet est des plus éclatantes

qu'on ait vues. C'est une séduction universelle. Ceux qui veulent des

larmes et ceux qui veulent de l'esprit, les amoureux d'extraordinaire et

les quêteurs de modernité, les simples, les raffinés, les femmes, les

poètes, les naturalistes et les stylistes, M. Daudet traîne tous les

cœurs après lui; car il a le charme, aussi indéfinissable dans une

œuvre d'art que dans un visage féminin, et qui pourtant n'est pas un

vain mot puisque de très grands écrivains ne l'ont pas. Le charme, c'est

peut-être une certaine aisance heureuse, une fleur de naturel même dans

le rare et le recherché; c'est, en tout cas, quelque chose

d'incompatible avec des qualités trop laborieuses et trop voulues: ainsi

le charme ne se rencontre guère chez les chefs d'école. On peut

remarquer aussi que le charme ne va pas sans un cœur aisément ému et

qui ne craint pas de le paraître (_Homo sum_, etc.). Il ne faut donc pas

le demander à ceux qui font profession de ne peindre que des réalités

plates ou brutales, ou qui affectent de n'être curieux que du monde

extérieur et de la plastique des choses.

Ce charme, quel qu'il soit, est une des puissances de M. Alphonse

Daudet. Ajoutez que son talent est en effet d'une composition assez

riche pour que des esprits très divers y puissent trouver leur compte.

Son originalité, c'est d'unir étroitement l'observation et la fantaisie,

de dégager du vrai tout ce qu'il contient d'invraisemblable et de

surprenant, de contenter du même coup les lecteurs de M. Cherbuliez et

les lecteurs de M. Zola, d'écrire des romans qui sont en même temps

réalistes et romanesques, et qui ne semblent romanesques que parce

qu'ils sont très sincèrement et très profondément réalistes.

I

Apparemment il n'est pas inutile, pour voir dans la réalité ce qui vaut

la peine d'y être vu, d'avoir commencé par ne pas la regarder de trop

près, par être un poète, un rêveur sans plus, un être à sensations

délicates, vibrant pour des riens, et qui se contente de souffrir ou de

jouir démesurément des choses sans avoir souci de les photographier. Je

me méfie un peu de ces adolescents comme il s'en rencontre aujourd'hui,

qui, à l'âge où de plus forts qu'eux chantaient naïvement les roses,

vous font tout de suite des romans ultra-naturalistes avec des

descriptions d'éviers ou de paniers aux ordures, et de froides

insistances sur les malpropretés de la vie physique. S'ils commencent

par là, par où finiront-ils? Le moins qu'ils risquent, c'est de refaire

toujours le même livre, car le champ de leurs observations, si tant y a

qu'ils aient besoin d'observer, est vite parcouru; le nombre de leurs

effets est extrêmement limité; et rien ne ressemble plus à une...

oaristys vue par le côté qu'ils aiment, qu'une autre oaristys vue par le

même côté. Au contraire, d'avoir édifié dans sa prime saison de jolies

fantaisies en l'air, cela doit vous conduire, quand enfin l'on s'est

tourné vers l'étude du monde réel, à négliger ce qu'il a de banal et

d'insignifiant, ce qui ne mérite pas d'être noté, pour s'attacher à ce

qu'il contient de particulier et d'inattendu; car, si l'on s'adresse à

lui, c'est que l'on compte qu'il vous fournira des documents plus

intéressants encore que vos imaginations d'autrefois.

Le petit Chose commence donc par la fantaisie et le rêve. À Nîmes, dans

le jardin de «monsieur Eyssette», c'est un bambin imaginatif qui joue

éperdument Robinson dans son île et qui s'attache aux objets avec une

sensibilité violente. Quel déchirement quand il faut quitter Nîmes, la

fabrique et le jardin!

Je disais aux platanes: «Adieu, mes chers amis,» et aux bassins:

«C'est fini, nous ne nous verrons plus.» Il y avait dans le jardin

un grenadier dont les belles fleurs rouges s'épanouissaient au

soleil. Je lui dis en sanglotant: «Donne-moi une de tes fleurs.» Il

me la donna. Je la mis dans ma poitrine en souvenir de lui[79].

[Note 79: Le _Petit Chose_.]

À Lyon, où il fait souvent l'école buissonnière et passe des journées

dans les bois ou le long de l'eau; au collège de Sarlande, où il invente

des histoires pour les «petits», à Paris même, où, fraîchement débarqué,

de ses yeux de myope encore tout pleins de songerie, il s'essaye à

regarder ce monde nouveau qu'il peindra si bien, le petit Chose, délicat

et joli comme une fille, timide, fier, impressionnable, distrait,

continue de rêver effrontément, fait des vers sur des cerises, des

bottines et des prunes, chante le rouge-gorge et l'oiseau bleu, soupire

le _Miserere_ de l'amour, et adresse à Clairette et à Célimène des

stances cavalières qui semblent d'un Musset mignard et où l'ironie,

comme il convient, se mouille d'une petite larme. Je ne connais pas de

volume de débutant plus vraiment jeune que le petit livre des

_Amoureuses_.

Puis le petit Chose devient M. Alphonse Daudet, un écrivain déjà connu

et qui fait des chroniques et des «variétés» au _Figaro_. Mais, au fond,

c'est encore le petit Chose qui tient la plume. Quel autre que cet

incorrigible poète de petit Chose serait capable d'écrire des histoires

aussi chimériques, aussi peu arrivées que les _Aventures d'un Papillon

et d'une Bête à bon Dieu_, le _Roman du Chaperon rouge_, les _Rossignols

du cimetière_ et les _Âmes du Paradis, mystère en deux tableaux?_

Une femme est morte en se confessant au prêtre et en reniant un amour

criminel. L'amant s'est tué de désespoir. Il est en enfer et sa

maîtresse en paradis. Tous les ans, le jour de la Fête-Dieu, le plafond

de l'enfer s'entr'ouvre, et les damnés voient passer au-dessus de leurs

têtes la procession des élus. Mais, comme l'explique un damné, «l'air du

paradis est fatal à la mémoire: chacun de nous a là-haut un parent, un

ami, un frère, une sœur, une mère, une femme; de ces êtres chéris nous

ne pûmes jamais obtenir un regard». Le nouveau venu n'est pas plus

heureux que les autres. Il a beau supplier et pleurer, évoquer les jours

d'autrefois: sa maîtresse ne se souvient de rien, ne le reconnaît pas;

et cela est si douloureux que saint Pierre lui-même ne peut s'empêcher

d'être ému.

Voilà un «mystère» qui sent un peu l'hérésie; car l'Église enseigne que,

non seulement les élus oublieront les damnés, mais que les damnés

détesteront les élus (je ne donne pas ce dogme pour aimable). Mais il y

a, dans cette fantaisie hétérodoxe et compromettante pour saint Pierre,

un mélange tout à fait savoureux d'ingénuité, de grâce et de passion. Au

petit drame touchant se mêlent les jolis détails d'un paradis d'enfant

de chœur, de petit clerc de la manécanterie de Saint-Nizier: «Mes yeux

et mon cœur l'ont aussi reconnu, ce petit chérubin vêtu de mousseline,

à ceinture d'azur, qui agite dans l'air, de toutes les forces de ses

petits bras dodus et rosés, une bannière à fleurs d'or aussi grande que

lui; c'est ma sœur, ma petite sœur Anna, que j'ai tant pleurée.»

Surtout il y a dans ce rêve bien _humain_ une tendresse profonde, un don

de faire monter aux yeux de petites larmes chaudes, don précieux que M.

Alphonse Daudet conservera même quand il ne fera plus que regarder et

qu'il ne rêvera plus guère. Et c'est pour cela que je me suis un peu

arrêté sur cette œuvre d'adolescent. Rien de meilleur, en somme, pour

peindre le monde comme il est, que d'avoir beaucoup d'imagination et de

sensibilité. L'âme de ce cher petit Chose, qui n'a pas eu une enfance

heureuse et qui a songé des songes si jolis et si tendres, continue de

flotter, légère, sur les romans vrais de M. Alphonse Daudet, s'y insinue

encore çà et là, mêle de l'émotion à l'exactitude des peintures et

impose à l'observation un choix de détails si rare et si délicat que,

sans autre artifice, elle fait jaillir à chaque instant la fantaisie de

la réalité même.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 54 / 66 题