C'est surtout ce je ne sais quoi que j'ai poursuivi à travers ses
feuilletons dramatiques. J'ai insisté sur ses caprices et ses
fantaisies; je n'ai pas assez dit combien il a semé dans ces feuilletons
de pages magistrales, aussi solides que brillantes, aussi profondes que
spirituelles. Relisez les études sur _Polyeucte_, _Esther_,
l'_Étrangère_, _Diane de Lys_, le _Légataire_, les _Effrontés_, _Ruy
Blas_ et le _Jeu de l'amour et du hasard_, etc.--Mais, là même où il ne
fait que développer à sa manière et rajeunir le jugement de la
tradition, il se glisse dans sa critique quelque chose d'aventureux, de
fantasque, d'invérifiable. Toutes les fois qu'il parle d'une œuvre sur
laquelle son sentiment ne m'est pas connu d'avance, j'ai cette
impression, s'il l'exalte, qu'il aurait aussi bien pu la mépriser, et
s'il la trouve médiocre, qu'il aurait aussi bien pu la juger admirable.
Une chose lui plaît parce qu'elle lui plaît; ne cherchez rien au delà.
M. Weiss abonde en assertions subites, inexpliquées, et dont le contrôle
est impossible. C'est le triomphe du «sens propre», suspect à M.
Nisard. Et rien ne nous montrerait mieux que cette critique étincelante
et décevante la vanité de la critique, si toutefois nous avions
l'ingénuité de la considérer comme une science.
Mais rien aussi ne nous montre mieux à quel point la critique littéraire
peut être une chose exquise et comme elle peut égaler en intérêt et
quelquefois dépasser les œuvres mêmes sur lesquelles elle s'exerce. La
comédie que nous donnait toutes les semaines l'esprit de M. Weiss valait
mieux, neuf fois sur dix, que les comédies dont il nous rendait compte.
À l'antique définition: _Ars homo additus naturæ_, on pourrait ajouter:
_Critica scriptor additus scriptori_, ou quelque chose d'approchant. Le
lecteur jouit et de l'œuvre critiquée et de son critique. Il saisit un
reflet du monde dans un esprit, et de cet esprit dans un autre. Il voit
comment un homme qui a vu et rendu le réel d'une certaine façon est à
son tour compris et traduit par un autre homme. Comme l'artiste crée ses
personnages, le critique crée en quelque manière et façonne l'artiste
qu'il définit. Et le critique peut être à son tour défini, façonné,
inventé par un autre critique. Tout homme est un miroir conscient du
monde et des autres hommes. Aucun de ces miroirs ne donne exactement la
même image; mais quelques-uns seulement en donnent une tout à fait
originale et qu'on retient. L'esprit de M. J.-J. Weiss est au premier
rang de ceux-là: c'est un des miroirs les plus inventifs de notre
temps.