IV

Mais au moins, dans toute cette critique capricieuse et fantasque (comme

l'a été aussi, en apparence, la vie politique de M. Weiss) ne

trouvons-nous point, à défaut d'une doctrine dont je ne regrette

nullement l'absence, des sentiments plus persistants que les autres, des

préférences ou des antipathies particulièrement tenaces?

Les admirations de M. Weiss sont, comme on a vu, généreuses et variées.

Il adore l'Athènes d'autrefois et ceux qui en ont exprimé l'âme, le

Paris d'à présent et ceux qui en traduisent l'esprit. Il se pique de

connaître Paris dans ses recoins; il nous signale dans une chronique,

tel restaurant voisin des Halles centrales; il hante le boulevard

Bonne-Nouvelle le samedi, le jour des juives: «Éblouissant, ce

boulevard, de deux à quatre, quand les filles de Sion débouchent par

essaims...» Il n'aime rien tant que le théâtre de Sophocle, sinon

peut-être celui de Meilhac et Halévy. Sur Corneille et Racine, il

s'abandonne à des effusions intransigeantes: nul n'a plus contribué que

lui à mettre à la mode le parti pris très distingué de les admirer sans

réserve, de tout voir chez eux, même des choses auxquelles il ne semble

pas qu'ils aient beaucoup songé. Il découvre dans _Polyeucte_ «tous les

types et tous les phénomènes qui ont dû se produire durant les deux

premiers siècles au cours de la révolution chrétienne». Après avoir cité

la strophe: «Tout l'univers est plein de sa magnificence...,» il ajoute:

«Pour moi, quand je lis de tels vers, je ne sais que m'écrier: Hosannah!

hosannah!» _Tartufe_ ne l'amuse pas; mais _Amphitryon_! «La langue

d'_Amphitryon_ est la plus souple, la plus épanouie, la plus polie, la

plus savoureuse, la plus riante, la plus pure qu'on ait écrite.» Quand

il nous parle de Labiche, il n'y a plus que Labiche et son rire épique;

et quand il nous parle d'Octave Feuillet, il n'y a plus qu'Octave

Feuillet et son délicieux romanesque, consolateur de l'homme dont le

cœur est supérieur à sa fortune. Et chaque fois l'enthousiasme de M.

Weiss est à son paroxysme. Ses admirations sont égales autant qu'elles

sont diverses, et sont pourtant aussi perspicaces qu'elles paraissent

effrénées: on ne saurait unir un esprit plus aigu à un délire plus

abondant.

Mais, si son impression du moment le pénètre et le possède au point

d'opprimer et de chasser presque ses souvenirs; si toutes ses

admirations sont, ou peu s'en faut, égales, étant toutes sans limites,

il en est du moins quelques-unes qui le ressaisissent plus fréquemment

et qui nous révèlent certaines préférences décidées et foncières.

En réalité, plus que Corneille, Racine et Molière, plus qu'Augier,

Feuillet, Labiche et Meilhac, il aime Regnard, Gresset, Piron, Favart et

Beaumarchais--et Scribe et Dumas père. Il a la prédilection la plus

tendre pour le théâtre du XVIIIe siècle et du temps de

Louis-Philippe. Pourquoi? je ne saurais le dire. Voici quelques passages

qui nous l'expliqueront tant bien que mal:

Il y avait alors (au temps de Louis-Philippe) une délicatesse et

une générosité qui donnaient le ton à la littérature et le

recevaient d'elle. Depuis, nous sommes revenus à une grossièreté de

sens moral qui rappelle le XVIIe siècle et même la vieillesse de

ce siècle, plus brutal et plus cru avec Dancourt, Le Sage et même

Regnard, qu'il ne l'avait été en sa verdeur avec Molière et La

Fontaine. Cette crudité a été la marque éminente de la littérature

de l'époque de Napoléon III.

C'est là une de ses idées les plus personnelles et les plus chères, une

de celles qu'il a le plus souvent développées, et dès janvier 1858,

dans le plus long chapitre de ses _Essais sur l'histoire de la

littérature française_. Il a d'ailleurs repris maintes fois et résumé ce

chapitre célèbre:

...Le second Augier (celui des _Effrontés_, des _Lionnes pauvres_,

etc.) est le produit d'un moment spécial de nos mœurs et de nos

idées, et d'un moment triste. Ça été le moment du positivisme dur

et brutal dont nous ne sommes pas sortis et qui a été l'un des

fruits de la révolution de 1851. Ce moment s'est marqué dans

_Madame Bovary_, dans les _Faux bonshommes_, le _Demi-Monde_, le

_Fils naturel_, les écrits philosophiques et historiques de M.

Taine, toutes œuvres que caractérisent la conception mécanique de

l'âme humaine, un mépris superbe de l'homme, un style sec et

tranchant, circonscrit dans la notation impassible des effets et

des causes.

Ce passage et beaucoup d'autres du même genre nous font parfaitement

comprendre les jugements portés par M. Weiss sur le théâtre de «l'époque

actuelle». Au fond, il n'aime d'Augier que ses comédies en vers. De

Dumas fils, il n'aime sincèrement que la _Dame aux camélias_, et un peu

_Diane de Lys_: le reste lui est désagréable. Il faut relire les deux

études, d'une injustice pleine de sagacité, qu'il a consacrées à Dumas

fils et à Flaubert dans ses _Essais_. Il s'insurge à la fois contre leur

observation sans entrailles et contre l'immoralité de leur morale qui

inflige au vice, froidement et sans un mot de plainte, un châtiment

fatal comme lui. Il réclame pour Mme Bovary; à plus forte raison

réclamera-t-il pour Marguerite Gauthier. Le comique même de Meilhac et

Halévy lui paraît cruel; et, au contraire, quoiqu'il ne se méprenne

assurément pas sur la valeur des œuvres, il a d'amples indulgences pour

_Nana Sahib_, pour _Formosa_, pour la _Famille d'Arbelles_, pour les

comédies de M. Delpit, préférant dans un drame, pourvu qu'il ait quelque

vie et quelque envolée, l'absence d'observation à l'observation triste.

Il est vrai que ces indulgences enveloppent peut-être quelque dédain. M.

Weiss laisse échapper quelque part cet aveu que ce n'est pas un métier

bien réjouissant «d'extraire des nouveautés du jour les maigres

parcelles de littérature et de philosophie qu'elles peuvent contenir».

En revanche, il ne peut approcher Regnard, Scribe ni Dumas père sans

prendre feu (et je ne veux pas croire qu'il y ait quelque artifice dans

cet échauffement). Il nous parle comme d'une chose toute simple et

évidente «de la mollesse et de la pureté délicieuse de la versification

de Regnard». Nous apprenons qu'après Molière «trois écrivains bourgeois,

Marivaux, Gresset, Piron, dont l'âme n'était tissue que de délicatesse,

de fierté, de noblesse, de pensées honnêtes, avaient épuré et _divinisé_

la scène comique». M. Weiss nous dit ailleurs que «depuis qu'il sait

lire, il a conçu pour ces deux prodiges, Dumas et Scribe, une passion

infatigable et stupide». Le _Verre d'eau_ lui semble inspiré par «une

vue supérieure des choses humaines»; et il appelle enfin la «mixture

Auber-Scribe» un «ferment divin où Scribe fournissait la magie des

situations et Auber la magie de l'expression».

V

Nous connaissons donc à présent les goûts dominants de M. Weiss et

quelque chose même de son caractère. C'est d'abord une passion très

vive, à la fois sincère et étudiée, pour certaines formes

particulièrement élégantes de l'esprit français et pour les périodes où

cet esprit a montré le plus de finesse et de grâce et aussi le plus de

générosité. M. Weiss veut que cet esprit ait sa poésie, égale ou

supérieure à toutes les autres.

Angle et Saxon, rends-toi (c'est M. Taine qu'il interpelle avec

cette furie)! Car enfin ose me soutenir que tes pirates saxons,

avec ces affreux chants de guerre dont tu as infesté ton _Histoire

de la littérature anglaise_, sont plus poètes que Regnard! Ose

encore définir la poésie comme Villemereux, en sixième, nous

définissait l'ivresse: une courte folie. Écoute ceci, et dis-moi si

l'esprit, le pur esprit, l'esprit tempéré et fin, l'esprit qui se

contient et se gouverne, la plus intime essence de nous-mêmes

enfin, gens de Paris, de Gascogne et de Champagne, ne peut pas être

une source de poésie tout aussi bien que l'imagination exaltée, les

passions furieuses, le cœur qui se ronge et l'hypocondrie!

Je n'aurai pas la candeur d'objecter qu'entre la sauvage hypocondrie

d'un vieux poète saxon et l'esprit de Regnard il y a de la place; que

vraiment on peut rêver quelque chose au delà des fantaisies un peu

courtes de Crispin, une vision, un sentiment de la vie et des choses qui

nous heurte d'une toute autre secousse et nous insinue un tout autre

charme; qu'enfin il y a des gens qui ne sont point des barbares et que

pourtant les vers du _Légataire_ ne plongent point en extase ni ne

mettent sens dessus dessous. Après cela, je ne vois pas pourquoi tel

morceau de Regnard, de Marivaux, de Piron, ne serait point de la poésie

aussi bien qu'une scène de Shakspeare, un chant de Dante ou une ode de

Victor Hugo; et pour ceux qui la goûtent par-dessus tout, cette poésie

proprement française est, en effet, la meilleure.

Au reste, M. Weiss adore, je crois, non seulement cette poésie et cet

esprit, mais la société où ils ont fleuri délicieusement. On devine chez

lui cette arrière-pensée que, pour un homme de talent, il faisait bon

vivre dans ce monde du dernier siècle: le mérite personnel s'y imposait

peut-être mieux, y était traité avec plus de justice que dans une

société démocratique, bureaucratisée et enchinoisée à l'excès (M. Weiss

a très souvent des paroles amères sur la morgue des administrations et

sur les sottises des concours et de l'avancement.)

Cette prédilection si décidée pour la poésie dramatique du XVIIIe

siècle implique naturellement une profonde antipathie pour son

contraire. On comprend maintenant que M. Weiss n'aime pas (encore qu'il

l'estime fort dans quelques-unes de ses parties) la littérature

positiviste et brutale des trente dernières années, l'observation

désenchantée et sèche, la conception fataliste de la vie et des passions

humaines. Car ce pessimisme dédaigneux détourne de l'action, et M. Weiss

aime l'action. Ce lettré accompli ferait volontiers, on le sent, autre

chose que de la littérature. Il a toujours rêvé d'être dans les affaires

publiques. Il n'a fait qu'y passer, et je le soupçonne de ne s'en être

pas entièrement consolé.

Il aime l'action, il aime la vie, il aime la force. S'il adore Scribe et

Dumas, c'est assurément à cause de leurs œuvres, mais aussi par la

raison qu'il admire tant Gambetta (et en général tous ceux qui ont joué

un grand rôle dans l'histoire): parce qu'ils ont été forts, puissants,

féconds. Le beau de la vie, pour M. Weiss, n'est point de subir ou de

copier la réalité, mais de la dominer, de la pétrir, soit en des œuvres

d'art, soit par l'action matérielle; c'est de lui imposer, dans la

mesure où on le peut, la forme de son rêve. Il n'y a que cela

d'intéressant au monde, puisque la vérité nous échappe et que ceux qui

croient la tenir la voient si sombre. À l'action dans la vie correspond,

dans l'art, le souci de l'idéal. M. Weiss, qu'on ne s'y trompe pas, est

un fougueux idéaliste. Il n'aime pas seulement l'esprit, qui est, de

toutes les façons de voir et d'exprimer les choses, celle dont on jouit

le plus sûrement: il aime le romanesque, l'héroïque, l'impossible. Et

l'on découvre aussi parfois, dans son esprit si lucide, une ombre de

songerie germanique. Je suis bien forcé de recourir à la vieille

formule, à celle dont se sert Retz essayant de définir La Rochefoucauld:

il y a du je ne sais quoi dans J.-J. Weiss.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 52 / 66 题