Mais au moins, dans toute cette critique capricieuse et fantasque (comme
l'a été aussi, en apparence, la vie politique de M. Weiss) ne
trouvons-nous point, à défaut d'une doctrine dont je ne regrette
nullement l'absence, des sentiments plus persistants que les autres, des
préférences ou des antipathies particulièrement tenaces?
Les admirations de M. Weiss sont, comme on a vu, généreuses et variées.
Il adore l'Athènes d'autrefois et ceux qui en ont exprimé l'âme, le
Paris d'à présent et ceux qui en traduisent l'esprit. Il se pique de
connaître Paris dans ses recoins; il nous signale dans une chronique,
tel restaurant voisin des Halles centrales; il hante le boulevard
Bonne-Nouvelle le samedi, le jour des juives: «Éblouissant, ce
boulevard, de deux à quatre, quand les filles de Sion débouchent par
essaims...» Il n'aime rien tant que le théâtre de Sophocle, sinon
peut-être celui de Meilhac et Halévy. Sur Corneille et Racine, il
s'abandonne à des effusions intransigeantes: nul n'a plus contribué que
lui à mettre à la mode le parti pris très distingué de les admirer sans
réserve, de tout voir chez eux, même des choses auxquelles il ne semble
pas qu'ils aient beaucoup songé. Il découvre dans _Polyeucte_ «tous les
types et tous les phénomènes qui ont dû se produire durant les deux
premiers siècles au cours de la révolution chrétienne». Après avoir cité
la strophe: «Tout l'univers est plein de sa magnificence...,» il ajoute:
«Pour moi, quand je lis de tels vers, je ne sais que m'écrier: Hosannah!
hosannah!» _Tartufe_ ne l'amuse pas; mais _Amphitryon_! «La langue
d'_Amphitryon_ est la plus souple, la plus épanouie, la plus polie, la
plus savoureuse, la plus riante, la plus pure qu'on ait écrite.» Quand
il nous parle de Labiche, il n'y a plus que Labiche et son rire épique;
et quand il nous parle d'Octave Feuillet, il n'y a plus qu'Octave
Feuillet et son délicieux romanesque, consolateur de l'homme dont le
cœur est supérieur à sa fortune. Et chaque fois l'enthousiasme de M.
Weiss est à son paroxysme. Ses admirations sont égales autant qu'elles
sont diverses, et sont pourtant aussi perspicaces qu'elles paraissent
effrénées: on ne saurait unir un esprit plus aigu à un délire plus
abondant.
Mais, si son impression du moment le pénètre et le possède au point
d'opprimer et de chasser presque ses souvenirs; si toutes ses
admirations sont, ou peu s'en faut, égales, étant toutes sans limites,
il en est du moins quelques-unes qui le ressaisissent plus fréquemment
et qui nous révèlent certaines préférences décidées et foncières.
En réalité, plus que Corneille, Racine et Molière, plus qu'Augier,
Feuillet, Labiche et Meilhac, il aime Regnard, Gresset, Piron, Favart et
Beaumarchais--et Scribe et Dumas père. Il a la prédilection la plus
tendre pour le théâtre du XVIIIe siècle et du temps de
Louis-Philippe. Pourquoi? je ne saurais le dire. Voici quelques passages
qui nous l'expliqueront tant bien que mal:
Il y avait alors (au temps de Louis-Philippe) une délicatesse et
une générosité qui donnaient le ton à la littérature et le
recevaient d'elle. Depuis, nous sommes revenus à une grossièreté de
sens moral qui rappelle le XVIIe siècle et même la vieillesse de
ce siècle, plus brutal et plus cru avec Dancourt, Le Sage et même
Regnard, qu'il ne l'avait été en sa verdeur avec Molière et La
Fontaine. Cette crudité a été la marque éminente de la littérature
de l'époque de Napoléon III.
C'est là une de ses idées les plus personnelles et les plus chères, une
de celles qu'il a le plus souvent développées, et dès janvier 1858,
dans le plus long chapitre de ses _Essais sur l'histoire de la
littérature française_. Il a d'ailleurs repris maintes fois et résumé ce
chapitre célèbre:
...Le second Augier (celui des _Effrontés_, des _Lionnes pauvres_,
etc.) est le produit d'un moment spécial de nos mœurs et de nos
idées, et d'un moment triste. Ça été le moment du positivisme dur
et brutal dont nous ne sommes pas sortis et qui a été l'un des
fruits de la révolution de 1851. Ce moment s'est marqué dans
_Madame Bovary_, dans les _Faux bonshommes_, le _Demi-Monde_, le
_Fils naturel_, les écrits philosophiques et historiques de M.
Taine, toutes œuvres que caractérisent la conception mécanique de
l'âme humaine, un mépris superbe de l'homme, un style sec et
tranchant, circonscrit dans la notation impassible des effets et
des causes.
Ce passage et beaucoup d'autres du même genre nous font parfaitement
comprendre les jugements portés par M. Weiss sur le théâtre de «l'époque
actuelle». Au fond, il n'aime d'Augier que ses comédies en vers. De
Dumas fils, il n'aime sincèrement que la _Dame aux camélias_, et un peu
_Diane de Lys_: le reste lui est désagréable. Il faut relire les deux
études, d'une injustice pleine de sagacité, qu'il a consacrées à Dumas
fils et à Flaubert dans ses _Essais_. Il s'insurge à la fois contre leur
observation sans entrailles et contre l'immoralité de leur morale qui
inflige au vice, froidement et sans un mot de plainte, un châtiment
fatal comme lui. Il réclame pour Mme Bovary; à plus forte raison
réclamera-t-il pour Marguerite Gauthier. Le comique même de Meilhac et
Halévy lui paraît cruel; et, au contraire, quoiqu'il ne se méprenne
assurément pas sur la valeur des œuvres, il a d'amples indulgences pour
_Nana Sahib_, pour _Formosa_, pour la _Famille d'Arbelles_, pour les
comédies de M. Delpit, préférant dans un drame, pourvu qu'il ait quelque
vie et quelque envolée, l'absence d'observation à l'observation triste.
Il est vrai que ces indulgences enveloppent peut-être quelque dédain. M.
Weiss laisse échapper quelque part cet aveu que ce n'est pas un métier
bien réjouissant «d'extraire des nouveautés du jour les maigres
parcelles de littérature et de philosophie qu'elles peuvent contenir».
En revanche, il ne peut approcher Regnard, Scribe ni Dumas père sans
prendre feu (et je ne veux pas croire qu'il y ait quelque artifice dans
cet échauffement). Il nous parle comme d'une chose toute simple et
évidente «de la mollesse et de la pureté délicieuse de la versification
de Regnard». Nous apprenons qu'après Molière «trois écrivains bourgeois,
Marivaux, Gresset, Piron, dont l'âme n'était tissue que de délicatesse,
de fierté, de noblesse, de pensées honnêtes, avaient épuré et _divinisé_
la scène comique». M. Weiss nous dit ailleurs que «depuis qu'il sait
lire, il a conçu pour ces deux prodiges, Dumas et Scribe, une passion
infatigable et stupide». Le _Verre d'eau_ lui semble inspiré par «une
vue supérieure des choses humaines»; et il appelle enfin la «mixture
Auber-Scribe» un «ferment divin où Scribe fournissait la magie des
situations et Auber la magie de l'expression».
V
Nous connaissons donc à présent les goûts dominants de M. Weiss et
quelque chose même de son caractère. C'est d'abord une passion très
vive, à la fois sincère et étudiée, pour certaines formes
particulièrement élégantes de l'esprit français et pour les périodes où
cet esprit a montré le plus de finesse et de grâce et aussi le plus de
générosité. M. Weiss veut que cet esprit ait sa poésie, égale ou
supérieure à toutes les autres.
Angle et Saxon, rends-toi (c'est M. Taine qu'il interpelle avec
cette furie)! Car enfin ose me soutenir que tes pirates saxons,
avec ces affreux chants de guerre dont tu as infesté ton _Histoire
de la littérature anglaise_, sont plus poètes que Regnard! Ose
encore définir la poésie comme Villemereux, en sixième, nous
définissait l'ivresse: une courte folie. Écoute ceci, et dis-moi si
l'esprit, le pur esprit, l'esprit tempéré et fin, l'esprit qui se
contient et se gouverne, la plus intime essence de nous-mêmes
enfin, gens de Paris, de Gascogne et de Champagne, ne peut pas être
une source de poésie tout aussi bien que l'imagination exaltée, les
passions furieuses, le cœur qui se ronge et l'hypocondrie!
Je n'aurai pas la candeur d'objecter qu'entre la sauvage hypocondrie
d'un vieux poète saxon et l'esprit de Regnard il y a de la place; que
vraiment on peut rêver quelque chose au delà des fantaisies un peu
courtes de Crispin, une vision, un sentiment de la vie et des choses qui
nous heurte d'une toute autre secousse et nous insinue un tout autre
charme; qu'enfin il y a des gens qui ne sont point des barbares et que
pourtant les vers du _Légataire_ ne plongent point en extase ni ne
mettent sens dessus dessous. Après cela, je ne vois pas pourquoi tel
morceau de Regnard, de Marivaux, de Piron, ne serait point de la poésie
aussi bien qu'une scène de Shakspeare, un chant de Dante ou une ode de
Victor Hugo; et pour ceux qui la goûtent par-dessus tout, cette poésie
proprement française est, en effet, la meilleure.
Au reste, M. Weiss adore, je crois, non seulement cette poésie et cet
esprit, mais la société où ils ont fleuri délicieusement. On devine chez
lui cette arrière-pensée que, pour un homme de talent, il faisait bon
vivre dans ce monde du dernier siècle: le mérite personnel s'y imposait
peut-être mieux, y était traité avec plus de justice que dans une
société démocratique, bureaucratisée et enchinoisée à l'excès (M. Weiss
a très souvent des paroles amères sur la morgue des administrations et
sur les sottises des concours et de l'avancement.)
Cette prédilection si décidée pour la poésie dramatique du XVIIIe
siècle implique naturellement une profonde antipathie pour son
contraire. On comprend maintenant que M. Weiss n'aime pas (encore qu'il
l'estime fort dans quelques-unes de ses parties) la littérature
positiviste et brutale des trente dernières années, l'observation
désenchantée et sèche, la conception fataliste de la vie et des passions
humaines. Car ce pessimisme dédaigneux détourne de l'action, et M. Weiss
aime l'action. Ce lettré accompli ferait volontiers, on le sent, autre
chose que de la littérature. Il a toujours rêvé d'être dans les affaires
publiques. Il n'a fait qu'y passer, et je le soupçonne de ne s'en être
pas entièrement consolé.
Il aime l'action, il aime la vie, il aime la force. S'il adore Scribe et
Dumas, c'est assurément à cause de leurs œuvres, mais aussi par la
raison qu'il admire tant Gambetta (et en général tous ceux qui ont joué
un grand rôle dans l'histoire): parce qu'ils ont été forts, puissants,
féconds. Le beau de la vie, pour M. Weiss, n'est point de subir ou de
copier la réalité, mais de la dominer, de la pétrir, soit en des œuvres
d'art, soit par l'action matérielle; c'est de lui imposer, dans la
mesure où on le peut, la forme de son rêve. Il n'y a que cela
d'intéressant au monde, puisque la vérité nous échappe et que ceux qui
croient la tenir la voient si sombre. À l'action dans la vie correspond,
dans l'art, le souci de l'idéal. M. Weiss, qu'on ne s'y trompe pas, est
un fougueux idéaliste. Il n'aime pas seulement l'esprit, qui est, de
toutes les façons de voir et d'exprimer les choses, celle dont on jouit
le plus sûrement: il aime le romanesque, l'héroïque, l'impossible. Et
l'on découvre aussi parfois, dans son esprit si lucide, une ombre de
songerie germanique. Je suis bien forcé de recourir à la vieille
formule, à celle dont se sert Retz essayant de définir La Rochefoucauld:
il y a du je ne sais quoi dans J.-J. Weiss.