Rien de plus vivant que cette critique. C'est un esprit qui se livre. La
véhémence de ses affirmations n'est jamais pédantesque, au lieu que
souvent la modération étudiée de tel critique sage et pondéré sue la
pédanterie. La façon dont M. Weiss considère le théâtre n'a rien
d'étroit, de scolaire, de «livresque». Il sait la vie, il sait
l'histoire; il connaît les hommes, ceux d'autrefois et ceux
d'aujourd'hui. Beaucoup de choses l'attirent et l'occupent autour et à
propos des ouvrages qu'il examine. Il est aussi curieux des mœurs des
hommes qu'entêté du beau. À chaque instant on sent qu'il n'a pas
toujours fait de la critique et qu'il ne se croyait pas né spécialement
pour en faire. À propos d'un mauvais drame de Ponson du Terrail, il nous
trace de Henri IV, envisagé par certains côtés secrets, un portrait,
avec preuves à l'appui, qu'il est impossible d'oublier. «...Il faut donc
conclure, pour Henri IV jeune ou vieux, à un fonds ingénu de vilenie
bestiale qu'il dominait moins dans son âge mûr et sa vieillesse, mais
qui, au temps de sa jeunesse, n'étant point revêtu par la gloire,
choquait plus en sa nudité.»--À propos de _Kléber_, drame militaire, il
développe ingénieusement et magnifiquement «le rêve oriental de
Napoléon».--À propos du _Nouveau Monde_, de M. Villiers de l'Isle-Adam,
le joli portrait des derniers précieux de la littérature contemporaine,
et que je voudrais citer tout entier!
...Le théâtre est proprement le tombeau des malins et la fin des
cénacles... Ah! dans tout autre domaine que le théâtre il est aisé
d'appliquer des principes de cénacle... On conçoit gigantesque. On
turlupine les maîtres reconnus et acceptés, et on ne s'est pas
seulement donné la peine de les comprendre. On est impressionniste,
expressionniste, luministe et immenséiste. On fait de la peinture
intransigeante, de la statuaire récalcitrante, de la musique
insociable, des romans réfractaires, sans pieds ni tête, où les
ateliers du haut de Montmartre et les capharnaüms du boulevard
Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie comme elle est,
exactement, superbement comme elle est!...
Je ne sais si personne de notre temps a eu plus d'esprit que M. Weiss.
Et il a les deux sortes d'esprit: celui qui est comme la fleur du bon
sens et celui qui est comme la fleur de l'imagination; celui qui
consiste à saisir des rapports inattendus entre les idées, et celui qui
réside dans l'imprévu abondant des images. Il a de l'esprit comme
Voltaire et comme Henri Heine, et il en a comme la neveu de Rameau, avec
quelque chose de plus élégant dans le débraillé. Relisez les
bouffonneries que lui ont inspirées les querelles de Sarcey-Perrin,
Sardou-Uchard et Dumas-Jacquet, et toutes ses sorties contre les
«notaires» de la Comédie-Française. Dans les portraitures d'acteurs et
d'actrices il est impayable. Et d'un sans-gêne! Ce rédacteur d'un
journal austère déshabille radicalement Mlle Marsy et Mme Paul
Mounet, les détaille, les examine membre par membre. C'est d'une
indiscrétion de talon rouge. Rappelez-vous aussi le petit croquis plus
discret et non moins réjouissant de Mlle Alice Lavigne:
Est-ce du talent? est-ce du chien? Elle laisse tomber sa parole
comme un plomb, elle lance sa jambe en équerre, elle jette et
présente la main avec des circuits caressants de pattes de homard,
et tout cède à des manières si distinguées! Elle vous a des audaces
d'une tranquillité! et des surprises d'une effronterie! et des
ingénuités d'un raffinement! Ça empoigne, ça assomme, ça abrutit.
Je voudrais la voir, une fois, jouer l'_École des femmes_ et la
_Chercheuse d'esprit_.»
Parmi toutes ses autres originalités, M. Weiss s'est donné celle de
traiter l'École normale de prison. «...Pour intellectuelle que soit une
prison, c'est toujours une prison... La plus belle, la plus féconde, la
plus riante de nos facultés, l'imagination s'y attriste...» Il ne nous
paraît pas que la sienne se soit fort attristée à l'École, ni que cette
prison l'ait comprimée plus qu'il ne fallait. Avec une syntaxe
irréprochable, une extrême propriété de termes, un vocabulaire
excellent, il vous a des hardiesses de style qui vont très volontiers
(oh! ce n'est point un reproche) jusqu'au mauvais goût le plus
authentique et jusqu'au précieux le plus avéré. Racine serait fort
étonné d'être admiré pour «ses à-fond d'une brutalité froide et la
souplesse de ses dégagements». Le _Supplice d'une femme_ est «du
trois-six d'éthique et d'émotion», et la _Visite de noces_ est «de
l'éthique absolue à cent degrés Gay-Lussac». Et voici l'image qu'inspire
à M. Weiss la vivacité d'allure de _Ma camarade_: «Le filament
microscopique le plus tortillé de la joie et de la fureur de vivre ne se
trémousse pas avec une vie plus furieuse et plus joyeuse que cette
pièce.» Au fait, cela est très joli; mais diable! cela n'est pas d'une
imagination anémiée. Et je ne vois pas non plus que l'École normale ait
beaucoup gêné M. Weiss pour qualifier la _Glu_ de «créature
catapultueuse».