Je feuillette ses chroniques: elles sont gaies, charmantes, ingénieuses,
éloquentes. Quand il veut bien démonter une pièce, c'est merveille comme
il en dégage l'idée première, comme il en saisit le fort et le faible,
comme il met le doigt sur le point où le drame dévie. S'il est obligé de
répéter après d'autres des vérités connues, il semble qu'il les
découvre, tant il sait les rajeunir par la vivacité de l'impression, par
le style, par l'accent. Son érudition littéraire et historique est
considérable et des plus sûres: elle lui fournit mille rapprochements
d'une justesse inopinée et frappante. Dès que la pièce étudiée prête à
quelques réflexions sur l'histoire des mœurs, le voilà parti là-dessus,
et je ne connais pas de moraliste mieux informé, plus acéré ni plus
clairvoyant. Tout cela devrait lui suffire; mais non: il y a chez lui,
comment dirai-je?... une imperceptible envie de nous étonner. Et voilà
pourquoi, de moment en moment, éclatent comme des pétards des
affirmations soudaines, absolues, déconcertantes, jetées avec d'autant
plus d'assurance qu'elles sont plus contestables, et jetées presque
toujours au courant et au détour d'une phrase, comme si ces assertions
aventureuses étaient vérités reconnues et indiscutables.
Il s'agit du _Juif errant_ d'Eugène Sue: «Prise en soi, la scène du pôle
nord entre le Juif errant et la Voix de Dieu produit un effet de
religieuse terreur. Il y a de l'Eschyle là dedans.» De l'Eschyle?
diable!--«M. Claretie avait contre lui (dans _Monsieur le Ministre_)
d'abord son sujet, vrai sujet de haute comédie.» Voilà qui va bien.
«...Seul sujet de haute comédie, avec _Rabagas_ et _Dora_, auquel les
gens du métier aient songé dans ces douze dernières années.» On se
demande: Est-il donc décidément impossible d'en trouver un quatrième, en
cherchant bien?--«M. Émile Augier est de la grande série qui part du
_Menteur_.» Voyons la grande série. «La grande série, c'est Racine (les
_Plaideurs_), Molière, Regnard, Le Sage, Marivaux, Destouches, Sedaine,
Beaumarchais et, après une longue interruption, Augier.» Destouches
dans la grande série? C'est bien extraordinaire! Et pourquoi cette
interruption si longue dans la grande série? Et qu'est-ce qu'il faut
donc pour être de la grande série? Car M. Weiss oublie de nous le
dire.--Il déclare un peu plus loin que, seul parmi les poètes du XIXe
siècle, Augier «trouverait grâce devant La Fontaine et Parny». La
Fontaine et Parny? comme on dit: Corneille et Racine? Et ce n'est point
un _lapsus_, car ailleurs il appelle Parny «l'un des poètes les plus
absolument poètes de la littérature européenne..., Parny, ce délice».
Bien étrange, cette exaltation de Parny! Et si vous croyez que M. Weiss
se soucie de nous l'expliquer!--Au reste, ce fervent de Parny est ravi,
transporté par la _Tour de Nesle_, non seulement par le drame, mais par
le style. «Le récit de Buridan: _En_ 1293, _la Bourgogne était
heureuse_, est comme le récit de Théramène du grand Dumas. L'ampleur du
tout y est superbe et chaque phrase y produit sensation.» Voyez-vous M.
Weiss frémir devant «la noble tête de vieillard»?--On se souvient qu'il
y a quelques années, quand la Comédie-Française donna _Œdipe_, tout le
monde fit cette réflexion que c'était un excellent mélodrame. Mais
personne ne le cria plus haut que M. Weiss: «C'est du d'Ennery! c'est du
Bouchardy! Cela ressemble à la _Tour de Nesle_, à la _Nonne sanglante_,
à _Lucrèce Borgia_! Œdipe parle comme Didier et Buridan!... La
dramaturgie de Sophocle est en réalité beaucoup moins éloignée de celle
de Bouchardy et de d'Ennery que de celle de Racine et de Corneille.» Et
il ajoutait: «N'en rougissons pas pour Sophocle: qui sait ce qu'eût été
Bouchardy si, en ses jeunes ans, il avait grandi, comme Sophocle, sous
l'aile de la muse,» etc.
Vous voyez comment sous cette plume une impression juste et neuve
s'enfle, s'exagère, se tourne en fantaisie. M. Weiss a l'admiration
naturellement hyperbolique.--Tout le monde convient que l'exposition de
_Bajazet_ est des plus habiles: si M. Weiss la rencontre en chemin, elle
devient la merveille unique entre toutes».--On sait que Perrault fut un
esprit curieux et original, et nous goûtons tous la grâce parfaite des
_Contes de fées_. Mais, pour M. Weiss, Perrault est «l'un des beaux
génies de son siècle». Les quarante pages des _Contes_ sont «les plus
nourries de choses et de notations diverses, les plus légères d'allure
qu'on ait écrites dans notre langue».(M. Weiss fait une terrible
consommation de superlatifs absolus.) Puis voici un mystère: «Perrault
en écrivant les _Contes_, fit du pur moderne... Oh! que tout dans ces
contes est bien en effet spontané et moderne!» Pourquoi «moderne»? en
quoi «moderne»? C'est que «moderne» est piquant. Nous voyons un peu
après que «Perrault contraste avec l'ensemble du XVIIe siècle en ce
qu'il est en ses contes un poète de la maison, des choses familières,
domestiques, intimes, comme de l'enfance». C'est sans doute en cela
qu'il est «moderne». Mais l'est-il donc à l'exclusion de tous ses
«contemporains? Quelle rage de découverte et d'invention dans toute
cette critique!
Et quels massacres des opinions enseignées et convenues!--Voilà deux
siècles qu'on célèbre _Tartufe_ comme le chef-d'œuvre des
chefs-d'œuvre. «N'était le parti pris d'école et presque de faction,
écrit M. Weiss, on conviendrait que le _Tartufe_ n'est amusant d'aucune
manière.»--La critique traditionnelle exalte la bonté de Molière: M.
Janet dégage de son théâtre la plus saine morale et la plus correcte;
écoutez M. Weiss:
...Il est des choses sacrées sur lesquelles il faut être délicat à
outrance; la société du XVIIe siècle ne l'était guère, et
Molière pas du tout. Molière n'avait pas seulement la profonde
immoralité qui est l'attribut commun et très probablement la
condition d'activité des grands observateurs de l'homme et de la
nature humaine. Il n'avait pas seulement ce qu'on peut appeler la
dureté de l'âme générale et l'inhumanité, défaut commun chez les
écrivains et les personnages célèbres de son temps, seul défaut
saillant d'un siècle où bien décidément le caractère et l'esprit
français ont atteint leur point de perfection et d'équilibre. Il
avait encore une certaine grossièreté de sentiment moral et des
instincts de mauvais sujet qui lui appartenaient bien en propre et
à quoi correspondait, dans son style, un goût marqué pour les
grossièretés de langage.
S'est-on assez extasié sur les femmes de Molière, Éliante, Elmire,
Henriette, sur leur bon sens, leur franchise, leur belle santé morale!
M. Weiss nous déclare qu'il se sent «peu de penchant pour elles».
--Il semblait entendu, établi par une infinité de professeurs et de
critiques qu'_Esther_ était une fort belle élégie, mais un drame assez
faible: M. Weiss l'appelle «un des plus vigoureux en sa suavité qui
existent».--L'usage est de mettre _Athalie_ au-dessus d'_Esther_: «J'ai,
dit M. Weiss, la faiblesse de préférer _Esther_ à _Athalie_.»--L'usage
est de répéter que l'action dramatique manque un peu dans _Bérénice_.
«Il y a au contraire un drame, le plus douloureux, le plus fier, le plus
délicat des drames. Élégie tant que vous voudrez, mais élégie
souverainement dramatique.»
Puis ce sont des rapprochements de noms et d'idées propres à troubler
les esprits timides.--«On pourrait admirer, au troisième acte de _Ma
camarade_, une psychologie racinienne.»--«Pour l'élan du geste il n'y a
eu de nos jours, avec Thérésa, que Rachel, et encore!»--«Le truc du
brigadier dans la _Champenoise_, c'est un des trucs de l'_Ars amatoria_
d'Ovide.»--«Le prologue d'_Amphitryon_ contient en germe _Orphée aux
enfers_ et la _Belle Hélène_.»--À propos d'_Un chapeau de paille
d'Italie_: «Voilà la filiation: Molière, Paul de Kock, Labiche.»--Le
drame d'_Antony_, étant un drame psychologique, «tient de la méthode du
XVIIe siècle et des tragiques grecs», etc., etc.
Qu'il soit bien entendu que je ne conteste point la justesse ni de ces
admirations paradoxales ni de ces rapprochements imprévus. Je cherche
seulement à me rendre compte du singulier attrait de la critique de M.
Weiss, à démêler par quel don ou par quels procédés il nous étonne. Je
vois d'abord que, là où il est de l'avis de la majorité, il rafraîchit
et fait siennes les opinions consacrées par l'extraordinaire vivacité de
son impression. En outre, s'il saisit dans une œuvre quelque côté qui
n'ait pas encore été aperçu ou signalé, il le met si violemment en
lumière, il oublie si bien tout le reste que sa découverte prend tout de
suite je ne sais quel air d'élégante impertinence et semble un défi à la
sécurité des bonnes gens qui croient ce qu'on leur a dit et qui
n'inventent rien. Comme M. Renan, à qui il ressemble par plus d'un point
malgré la différence des tempéraments, M. Weiss affecte de ne voir et de
ne présenter à la fois qu'un aspect des questions, et c'est par là qu'il
nous surprend et nous intéresse si fort. Et qu'on ne dise point que le
procédé est facile; car ces aspects nouveaux, c'est bien lui qui les
découvre; nous n'y aurions jamais songé sans lui; et c'est chose si rare
et si précieuse que d'avoir dans la critique littéraire, où la tradition
est encore si puissante, des impressions et des vues vraiment
personnelles! Quand, après nous être divertis aux fusées de M. Weiss,
nous retranchons de l'expression de ses jugements ce qui s'y mêle
toujours de fantaisie, d'outrance et d'humeur, notre sentiment total sur
l'œuvre qu'il a étudiée ne s'en trouve pas moins modifié et enrichi. Il
a dans ses caprices d'imagination une sagacité qui voit loin, et de ses
feux d'artifice il reste toujours autre chose que du papier brûlé.