J.-J. WEISS[75]

[Note 75: _Essais sur l'histoire de la littérature française_ (1

vol. Calmann Lévy).--Chroniques dramatiques à la _Revue politique et

littéraire_ et au _Journal des Débats_ (1882-1885).]

L'impression que nous a laissée M. Sarcey--sa personne, sa critique et

son style--est une impression de rotondité. Or rien de plus facile à

embrasser d'un regard que ce qui est rond. Ce qui est rond est simple.

Ce qui est rond est _un_, ayant un centre. La définition de M. Sarcey,

l'exposition de ses théories étaient chose aisée. Il est beaucoup moins

facile d'enserrer dans des formules qui les contiennent l'esprit

ondoyant et brillant et les opinions multiples de M. J.-J. Weiss, même

si l'on s'en tient à sa critique dramatique.

Quand on vient de parcourir, comme j'ai fait, dans la _Revue bleue_[76]

et dans le _Journal des Débats_ les trois années de critique dramatique

de cet ancien professeur qui a été journaliste, conseiller d'État,

directeur des affaires étrangères, et qui est resté un fantaisiste,

sinon un bohème, un «inclassable», sinon un déclassé, on est charmé,

ravi, ébloui: mais on est aussi déconcerté, ahuri, abasourdi. Tant

d'esprit, de verve, d'imagination drolatique! Tant de philosophie! tant

d'observations, de vues en tout sens et sur toutes choses! Mais, en même

temps, des affirmations si imprévues! des préférences si excessives, si

insolentes et si légèrement motivées! une critique si capricieuse! des

théories si peu liées entre elles! Plus on est amusé par ces échappées

de verve, et moins on se sent capable de résumer, d'expliquer, de

ramener à un semblant d'unité les sentiments littéraires de M. J.-J.

Weiss. Et quand on serait parvenu à tirer le critique au clair, l'homme

resterait, plus complexe et plus surprenant encore.

[Note 76: Voy. notamment les articles sur le _Roi s'amuse, Fédora,

Un roman parisien_ (de M. Octave Feuillet), la _Tour de Nesle_, dans la

_Revue_ des 4 novembre, 2 et 16 décembre 1882, 10 février 1883.

La _Revue des cours littéraires_ a publié des conférences de M. J.-J.

Weiss sur _Favart, Piron, Gresset_, dans ses numéros des 18 février et

29 avril 1865.]

I

Cherchons du moins à saisir pourquoi M. Weiss est à ce point

insaisissable. En détournant un peu de son sens le vieil axiome que

«l'homme est la mesure des choses», on pourrait dire que chaque critique

est lui-même la mesure des œuvres qu'il apprécie; car, quoiqu'on fasse,

une œuvre est bonne, ou mauvaise selon qu'elle plaît ou déplaît à celui

qui la juge. Malgré cela, il peut se rencontrer tel système de critique,

tel ensemble de jugements qui vaille pour d'autres encore que pour celui

qui les a formulés, qui «fasse autorité», comme on dit. Mais il y faut,

je crois, deux conditions.

Le critique, d'abord, doit avoir ou se donner les sentiments, la

disposition d'esprit de la majorité des «honnêtes gens» et des

lettrés--ou même de la foule dans certains cas où la foule est

compétente,--en sorte que sa mesure particulière ait des chances d'être

aussi celle du grand nombre. Mais surtout, s'il est vrai qu'il ne puisse

appliquer aux ouvrages de l'esprit une autre mesure que la sienne, il

faut du moins qu'il n'en ait qu'une; car, s'il en a plusieurs, il n'en a

plus. Un bon critique n'a point de lubies; il se défie des caprices, des

impressions d'une heure; il ne change pas d'aune et de toise comme de

chemise. En mesurant une œuvre, il se souvient de toutes celles qu'il a

déjà mesurées: il porte en lui une sorte d'étalon immuable. Il demeure

le même en face des œuvres multiples qui lui sont soumises: et c'est

pour cela que l'on comprend les raisons de tous ses jugements et qu'ils

peuvent former un corps de doctrine.

Or il s'en faut que la critique de M. Weiss observe toujours ces

conditions. Il a continuellement des opinions particulières, et il

semble qu'il s'applique à les avoir aussi particulières qu'il se peut.

De plus, ces opinions particulières, je ne dirai pas qu'elles sont

quelquefois contradictoires, mais enfin on ne voit pas toujours comment

elles s'ajustent entre elles ni comment elles pourraient se rattacher à

quelque théorie générale de l'art. Lui-même, la plupart du temps, ne

prend pas la peine de les motiver, comme s'il craignait d'en diminuer

par là le piquant. M. Weiss a tout ce qu'on voudra: l'esprit, la

sagacité, la profondeur; mais, par-dessus tout le reste, il a «l'humeur»

au sens où on l'entendait au siècle dernier. Il est très souvent

«l'homme qui a des idées à lui» et qui serait fâché qu'elles fussent à

d'autres.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 49 / 66 题