Je n'irai pas jusqu'à dire que M. Sarcey a fondé un genre: qui est-ce
qui a fondé un genre? Mais il est le premier qui ait uniquement et
constamment appuyé la critique dramatique sur l'expérience--et sur
l'expérience la plus vaste, la plus complète, la plus loyale.
À coup sûr, la critique dramatique existait avant lui. Seulement, avec
Corneille et Molière, ce n'est que la critique de deux grands hommes par
eux-mêmes. La critique de Voltaire, c'est l'apologie du théâtre de
Voltaire. La critique de Diderot, c'est le système de Diderot. Avec
Grimm, la critique est surtout du reportage. Avec La Harpe et Geoffroy,
elle est purement dogmatique et grammaticale: ils se demandent si les
«règles» sont observées sans éprouver ces règles elles-mêmes et ils
joignent à cela la critique du style.
Avec Fiorentino, Théophile Gautier et Jules Janin, la critique
dramatique s'était fort élargie. Ils avaient (et surtout Gautier)
d'excellentes remarques et qui portaient loin; mais ou ils les semaient
au hasard et sans les rattacher à une théorie, ou ils se livraient à de
brillantes fantaisies à propos et à côté de la pièce du jour.
«Enfin Francisque vint.» Il vint du fond de sa province, attiré par
About, comme un Caliban de collège par un Prospero du boulevard (et l'on
sait la fidélité touchante de son amitié pour son étincelant compagnon).
Il vint armé de bon sens, de patience, de franchise et de bonne humeur;
professeur dans l'âme, consciencieux, appliqué, décidé à n'écrire que
pour dire quelque chose; non pas naïf, mais un peu dépaysé parmi la
légèreté et l'ironie parisienne. Déconcerté, non pas. Il se mit à
raconter tranquillement, de son mieux, les pièces qu'il avait vues, à
les juger le plus sérieusement du monde et à motiver avec soin ses
jugements. Il dit ce qu'il pensait et il le dit simplement, sans
fioritures, sans paradoxes, sans feux d'artifice. Au milieu des
prestidigitateurs de la critique dramatique il écrivit en bon
professeur. Et cela parut prodigieusement original.
Lentement, à force de voir des pièces, d'observer et de comparer, il eut
sur le théâtre, sur son histoire et sur ses lois, des idées d'ensemble
parfaitement liées entre elles, une esthétique complète de l'art
dramatique. Cette esthétique, on la trouve éparse dans les feuilletons
qu'il écrit au _Temps_ depuis dix-huit années: ce qui fait, en chiffres
ronds, quelque chose comme neuf cent cinquante feuilletons, douze mille
pages, trente-six volumes. On me dira que le nombre des lignes ne fait
rien à l'affaire; mais c'est qu'il n'y a peut-être pas un de ces
feuilletons où l'on ne puisse faire son butin, mince ou gros, et je vous
assure qu'on est saisi d'une sorte de respect devant ce labeur énorme,
si vaillant et si consciencieux.
Je n'ai ni la prétention ni les moyens d'exposer ici complètement les
théories disséminées dans ces milliers de pages. Mais, en feuilletant
cette encyclopédie du théâtre, j'ai été frappé de l'abondance des vues
de détail et de l'unité de la méthode.
Cette méthode, c'est tout bonnement l'observation, l'expérience.
Plusieurs sont tentés de prendre M. Sarcey pour un critique doctrinaire
qui croit à la valeur absolue de certaines règles sans en avoir éprouvé
les fondements; mais, de sa vie, il n'a fait autre chose que les
éprouver. Ses théories ne sont que des constatations prudemment
généralisées. Jamais il ne devance les impressions et le jugement du
public: il se contente de les expliquer, et je trouve même qu'il se
défend un peu trop de les contredire.