Je m'empare d'une phrase de Beaumarchais, dont je change quelques mots
et dont je garde le rythme: «Un homme gros, gris, rond, bon, toujours
allègre et de belle humeur.» Tel on se représente M. Francisque Sarcey
et tel il est en effet.
Journaliste, il a une figure à part et une manière qui est bien à lui.
Les dégoûtés en diront tout ce qu'ils voudront: il n'est pas un article
de Sarcey où Sarcey ne soit reconnaissable à l'accent, je dirai presque
au geste, et qui ne sente en plein son Sarcey. Il est toujours naturel
et il a toujours l'air de s'amuser de ce qu'il dit, même quand ce n'est
guère amusant. On admire comme il sait s'intéresser à des histoires
minuscules, à des drames qui évoluent tout entiers dans les bornes d'un
rond de cuir, à des _Lutrin_ et à des _Seaux enlevés_, à des épopées
héroï-comiques qu'il aura oubliées dans cinq minutes. Et on le voit, on
l'entend: il se conjouit dans sa barbe, il vous appelle «mon ami», il va
vous taper sur le ventre. Il est vivant et bien vivant, et je vous
assure que c'est là le don suprême.
Sa qualité maîtresse, on le sait, on l'a dit mille fois, c'est le bon
sens, qui, à ce degré, ne va pas sans un brin de défiance à l'endroit de
la sensibilité et de l'imagination. Là où le bon sens suffit, M. Sarcey
triomphe; là où le bon sens ne suffit peut-être pas, dans certaines
questions délicates qu'il est porté à simplifier un peu trop, M. Sarcey
fait encore bonne contenance et mérite quand même d'être écouté. Du bon
sens, il en a tant montré, si souvent, si régulièrement et si longtemps,
qu'il s'en est fait comme une spécialité, que beaucoup lui en
reconnaissent le monopole, qu'il a fini par inspirer une confiance sans
bornes à quantité de bonnes gens et un mépris sans limites aux détraqués
de la jeune littérature. M. Sarcey est comme qui dirait le bonhomme
Richard de la presse contemporaine.
La politique l'ennuie: on n'y voit pas assez clair; les questions y sont
trop complexes, presque insolubles. En somme et malgré les grands airs
d'assurance qu'on prend, on les tranche au gré de son intérêt et, quand
on est honnête, au petit bonheur. La politique est la mère des phrases
vides, de la déclamation, des idées troubles, du mauvais style et des
passions injustes: or, M. Sarcey aime la netteté et il a naturellement
bon cœur. Et c'est pourquoi il s'est enfermé dans le journalisme
pratique et familier.
Grand redresseur des petits abus, protecteur des petits fonctionnaires,
terreur des administrations et des Compagnies, hygiéniste convaincu,
épris avant tout d'utilité, capable de s'intéresser à tout ce qui touche
à notre «guenille», vivant bien sur la terre et aimant y vivre, pareil
en cela à ses ancêtres du XVIIIe siècle dont il a l'ardeur d'humanité
et l'activité d'esprit--moins la sensiblerie et les illusions,--que de
questions n'a-t-il pas remuées et que de services n'a-t-il pas rendus ou
voulu rendre! Les écoles primaires, les traitements des petits employés,
les paperasseries plus que chinoises des bureaux, les bourdes
solennelles de la magistrature et l'élevage des nourrissons, le divorce
et les réceptions de l'Académie, les caisses d'épargne, la question des
égouts et les questions de grammaire... il faudrait, comme on dit en
vers latins, une bouche de fer et beaucoup de temps devant soi pour
énumérer seulement les sujets où M. Sarcey se joue depuis vingt ans avec
une aisance robuste et quelque chose de la souple curiosité d'un
Voltaire écrivant certains petits articles du _Dictionnaire
philosophique_ ou d'un Galiani abattant de verve son _Dialogue sur les
grains_.
Vous oubliez, me dira-t-on, ses histoires de curés, de moines, de
religieuses.--Hé! oui M. Sarcey en mange volontiers, toujours comme ses
pères du dernier siècle. Il en mange trop, ou du moins il en a trop
mangé, car depuis quelque temps il se repose. Il n'a pas l'air de se
douter (et il le sait pourtant bien) que la plupart du temps le curé est
un brave homme qui a seulement les préjugés de son habit et de sa
profession et qui même doit les avoir et serait un prêtre douteux s'il
ne les avait pas; que presque toujours, dans ces querelles entre curés
et maires ou maîtres d'école, les torts sont partagés, et qu'enfin il
n'est jamais renseigné que par l'une des parties et souvent par des
nigauds, des fanatiques ou des farceurs. Cela lui est donc agréable ou
indifférent de songer qu'il fait la joie du pharmacien Homais et qu'il
lui fournit des armes?--Oh! je sais bien tout ce que M. Sarcey peut
répondre, et que tous les «oints», comme il dit, ne sont pas d'une aussi
bonne pâte que le curé Bournisien. Et puis, quand, grâce à l'équité de
nos «doux juges», on a payé des dommages-intérêts à la Sainte-Enfance et
qu'on figure malgré soi sur ses registres comme un des plus gros
donateurs pour n'avoir pas cru que ce fût en Chine un usage courant
d'engraisser des cochons violets avec la chair des petits enfants, on a
bien le droit d'en garder quelque rancune. Mais il est vrai que M.
Sarcey a l'âme aussi peu religieuse qu'il se puisse. Dans bien des cas,
il a pour lui le bon sens et la justice; mais il est d'autres cas où il
pourrait distinguer entre l'action blâmable ou ridicule et les mobiles
encore plus intéressants qu'intéressés. Il y a dans l'âme humaine des
parties qu'il ne veut pas connaître, des sentiments où il refuse
d'entrer, où du moins il n'entre que de la plus mauvaise grâce du
monde--toujours comme ces «philosophes» d'il y a cent ans dont il est
aujourd'hui le plus authentique héritier.
«Je ne suis pas catholique, dit M. Renan (décidément il me hante); mais
je suis bien aise qu'il y ait des catholiques, des sœurs de charité,
des curés de campagne, des carmélites; et il dépendrait de moi de
supprimer tout cela que je ne le ferais pas.» Eh bien, M. Sarcey le
ferait. Certains articles de M. Sarcey sont peut-être ce qu'il y a de
plus propre à vous faire adorer la douceur ironique de M. Renan. Et la
réciproque est presque vraie (je ne compare que les esprits): au sortir
de certaines fantaisies délicieuses de M. Renan, telle bonne page bien
saine et bien franche de M. Sarcey fait un singulier plaisir. Car, bien
qu'ils soient contemporains, il y a un siècle entre les deux. Et ce sont
les différences de ce genre qui rendent notre âge si divertissant.
Mais d'abord il sera beaucoup pardonné à M. Sarcey, même par le bon Dieu
des catholiques, pour les jolies pages pittoresques et cordiales que lui
ont inspirées les vieux prêtres du collège de Lesneven. Je suis bien
aise de lui dire que je connais des âmes pieuses qui, depuis qu'elles
ont lu ce chapitre, ne désespèrent plus de son salut éternel. Et puis il
est si peu entêté! Même quand il s'agit de ces aventures cléricales où
il est trop prompt à prendre parti, si par hasard on lui fait voir qu'il
a été trompé, avec quelle bonhomie il reconnaît son erreur, quitte à
recommencer le lendemain! Si vous saviez comme il aime Veuillot et comme
il s'ébaudit à lire sa correspondance!
M. Sarcey est parfaitement sincère et n'a pas le moindre fiel. Il n'est
guère possible à un honnête homme de lui en vouloir: lui n'en veut
jamais aux autres, pas même à ceux qu'il a «tombés». Les injures
glissent comme de l'eau sur cette peau que des gens spirituels appellent
une peau d'hippopotame et qui n'est que la peau d'un brave homme. Vous
pouvez le traiter de cuistre et de pion tant qu'il vous plaira, et on ne
s'en est pas fait faute: «Hé! oui, mon ami, je suis comme cela. Et
après? Mais vous, vous n'êtes guère poli et je crois d'ailleurs que vous
exagérez.» On m'a raconté qu'il disait un jour: «Depuis que je suis au
monde, j'entends un tas de gens dire qu'ils sont agacés; moi, je ne sais
pas ce que c'est: je n'ai jamais été agacé de ma vie.»
Écrivain, il a au plus haut point le naturel et la clarté, car il ne
parle jamais que des choses qu'il «conçoit» parfaitement. Et c'est un
mérite qui est devenu rare en ce temps de pédants qui ont l'air d'en
dire plus qu'ils n'en savent et de nerveux qui affectent, au contraire,
d'avoir plus de «sensations» qu'ils n'en peuvent traduire. Surtout M.
Sarcey a un merveilleux talent d'exposition, et d'exposition animée.
Sous sa plume à la fois patiente et amusée, qui jamais ne se hâte ni ne
s'ennuie, les questions les plus compliquées se font simples, et les
plus ingrates, intéressantes. La question des égouts--vous vous
rappelez? les odeurs de Paris, le «tout à l'égout», la presqu'île de
Gennevilliers,--mais il n'y a rien de plus palpitant quand c'est lui qui
en parle! Il vous fait tout avaler «si j'ose m'exprimer ainsi».
Maintenant, je sais bien, il insiste un peu trop, il vous met trop les
points sur les _i_, il a toujours l'air de s'adresser à des illettrés
qui ne comprendraient point sans ce luxe de redites et d'explications.
Il faudrait être vraiment trop imbécile pour ne pas saisir! Et de là,
peut-être, le grand reproche, que beaucoup de nigauds et même de gens
d'esprit lui font: «Est-il lourd, ce Sarcey!» Et on ne songe pas
seulement à sa longueur patiente d'exposition, mais à la rudesse de
quelques-unes de ses plaisanteries et même, par une injuste extension,
par un sophisme dont on n'a pas conscience, à son style en général. Nul
de nos contemporains n'a été aussi souvent comparé à un éléphant. Sarcey
est lourd, c'est une chose convenue; ceux qui vous disent cela en sont
absolument sûrs, et naturellement ils sont, eux, légers comme des
papillons.
Eh bien! j'aurai le courage de le dire, car ces jugements tout faits
sont agaçants à la longue: non, Sarcey n'est pas lourd. S'agit-il de sa
tournure d'esprit? Il est franc, simple et rond, rond surtout, ce qui
est bien différent. Ou bien est-ce à son style que vous en avez? Faites
bien attention. Avez-vous lu le _Dictionnaire philosophique_ et les
_Facéties_ de Voltaire? Je vous préviens que M. Sarcey en est nourri et
en nourrit sa prose. Et vous vous rappelez ce que disait Montaigne de
ceux qui critiquaient son livre: «Je veulx qu'ils donnent une nazarde à
Plutarque sur mon nez et qu'ils s'eschauldent à injurier Sénèque en
moy.» Bien qu'il ne s'agisse plus ici que du tour général du style,
prenez bien garde de donner une pichenette à Voltaire sur le nez de M.
Sarcey.--Sa plaisanterie vous paraît grosse? Si vous croyez que la
plaisanterie de Voltaire est toujours du dernier atticisme! Et qu'est-ce
que je dis là? Lisez les Grecs: si vous croyez que l'atticisme est
toujours de la dernière finesse!
Sarcey, c'est du XVIIIe siècle un peu épaissi si vous voulez, mais
non toujours. Et, encore un coup, ce n'est point dans son style que
cette «lourdeur» me serait sensible, mais plutôt, à la grande rigueur,
dans son badinage. C'est vrai, il n'a pas de sous-entendus, de
demi-sourires minces et traîtres: c'est un gros jet de bonne humeur, ce
sont les éclats d'un bon sens échauffé et joyeux. C'est franc, c'est
copieux, c'est appuyé. Lourd? non pas. Je crois bien qu'au fond,
innocemment ou non, vous assimilez la prose abondante de M. Sarcey à son
enveloppe mortelle, et vous voyez son style à travers sa physiologie. On
sait, et il nous l'a dit vingt fois, que M. Sarcey ressemble peu à un
héros romantique; qu'il n'a de René ou d'Obermann ni la sveltesse
pliante ni la pâleur nacrée, et qu'une myopie célèbre dans le monde
entier aggrave encore le poids de sa démarche. Et voilà pourquoi il est
entendu que sa plume est lourde: je vous assure qu'il n'y a pas d'autre
raison,--Ou bien encore, si vous voulez, c'est sa franchise qui est
«lourde» aux épaules de ceux sur qui elle s'exerce. Voilà tout.
Moi, je lui trouve presque toujours de l'esprit, et du meilleur, quand
il nous parle: 1º de la Sainte-Enfance; 2º de la magistrature; 3º des
abonnés du mardi.
Vous rappelez-vous certain article sur la magistrature dont la réforme
venait d'être décidée à la Chambre? M. Sarcey entonnait un chant de
triomphe, un chant féroce, un chant sauvage, et on le voyait à la fin
exécuter sur le cadavre de la magistrature la danse du tomahawk en
agitant à sa ceinture les maigres chevelures des «doux juges»
scalpés.--Vous rappelez-vous une très véhémente et très large sortie
contre les abonnés du mardi à propos des _Corbeaux_ de M. Becque?
L'invective montait, montait: «Au moins, puisqu'ils ne savent rien,
qu'ils ne se mêlent pas de juger!» Et tout ce crescendo aboutissait à un
mot superbe: «Ils viennent là pour voir et se faire voir, c'est bon;
_mais la pièce, est-ce que cela les regarde?_»
Dernièrement, vous souvenez-vous? il s'agissait du discours de réception
de M. François Coppée. «Il fallait, dit à peu près M. Sarcey, laver M.
de Laprade de l'horrible accusation de panthéisme. Il paraîtrait qu'il
n'a jamais célébré la création que pour s'élever tout de suite au
créateur. _Allons, tant mieux, tant mieux_!» Je dirais volontiers avec
Philaminte: Sentez-vous comme moi la saveur de cet «Allons, tant mieux»?
Encore un exemple. Il s'agit des plagiats dont on accuse M. Sardou.
Sardou est un emprunteur, soit. Mais il faut croire que cela n'est
déjà pas si facile d'emprunter, puisque ni vous ni moi ne le
faisons. Comment! il y avait là une pièce à faire avec les débris
de _Miss Multon_ et de la _Fiammina_, une pièce qui pouvait avoir
cent représentations et rapporter cinquante mille francs; vous le
saviez et vous ne l'avez pas faite? Vous êtes des idiots, mes amis.
Encore celui-ci, à propos d'un cas de prononciation,
Non, vous n'imaginez pas la joie intime et profonde que sent la
fille d'un concierge le jour où elle a prononcé pour la première
fois _désir_. Il y a chez elle comme un gonflement d'orgueil...
Elle possède les traditions de la Comédie française, elle parle
comme Molière. Ne la poussez pas, elle vous jetterait superbement
au nez un _d'sir_ où il ne resterait plus d'e du tout. Mieux que
Molière! etc.
Je pense qu'on entrevoit maintenant le tour habituel de cette
plaisanterie. Mais j'ai tort de découper ces trop courtes citations au
hasard de mes souvenirs. Ce n'est plus cela du tout, car cette verve
robuste vaut surtout par l'insistance, par le copieux, par l'ample
jaillissement sans effort ni saccade. Toute la prose de M. Sarcey est
visiblement écrite au courant de la plume. Et peut-être, plus
travaillée, vaudrait-elle moins. Il pourrait dire de sa prose ce que
Chapelle disait de ses vers:
Tout bon habitant du Marais
Fait des vers qui ne coûtent guère.
Moi, c'est ainsi que je les fais,
Et, si les voulais mieux faire,
Je les ferais bien plus mauvais.
Comment M. Sarcey suffirait-il autrement à sa tâche écrasante? Mais, au
reste, quand il voudrait s'appliquer, ciseler, fignoler, chercher
l'expression rare, il n'y arriverait pas. Simplicité, clarté, naturel,
mouvement aisé, verve entraînante, c'est là tout son fait. Il est de
bonne race gauloise.
Et à cause de cela beaucoup de choses, sans échapper à son intelligence,
restent en dehors de ses sympathies, quelque effort qu'il fasse
d'ailleurs pour les aimer. Comme il est très sincère, il nous a confessé
lui-même qu'il avait mis beaucoup de temps à goûter la poésie de Victor
Hugo, celle du moins des trente dernières années, et je ne crois guère à
un goût si laborieusement acquis. À plus forte raison est-il incapable
d'apprécier beaucoup les extrêmes raffinements, un peu maladifs, de la
littérature contemporaine, notamment l'impressionnisme de M. Edmond de
Goncourt et de ses disciples, la subtilité, l'inquiétude, la trépidation
et, puisque le mot est à la mode, la «nervosité» de leur «écriture
artiste». Il n'entrera jamais plus dans l'esprit d'un impressionniste
que dans l'âme d'un catholique. Et je ne lui en fais pas un reproche.
Ceux qui essayent comme moi d'entrer partout, c'est souvent qu'ils n'ont
pas de maison à eux; et il faut les plaindre.
C'est justement parce qu'il est de bonne et limpide race française et
peu enclin aux nouveautés aventureuses que M. Sarcey, très aimé à Paris,
a peut-être en province ses lecteurs les plus fidèles et les plus épris:
il le sait et il en est charmé. J'espère que cette constatation ne
m'attirera pas quelque nouvelle réclamation ironique d'un provincial qui
fera semblant de se croire atteint. C'est à Paris qu'on voit éclore les
modes littéraires comme les autres modes, et cela est fatal, Paris étant
la plus surprenante agglomération d'esprits qui soit au monde (et je
sais que les trois quarts de ces esprits lui sont venus de la province).
Que ces modes soient passagères ou que quelques-unes soient durables et
répondent à quelque réel besoin des générations nouvelles, c'est une
autre question. Tout ce que je veux dire, c'est que M. Sarcey, carrément
installé dans son bon sens, n'a pas même à se défendre contre l'attrait
de ces nouveautés douteuses et mêlées. Encore une fois il relève du
siècle dernier par son esprit, par son style, par ses goûts littéraires,
même par sa philosophie, qui, autant que j'en puis juger, serait celle
de Condillac ou de Cabanis et de Destutt de Tracy. Je n'indique là que
ses origines: il est du XVIIIe siècle encyclopédiste autant qu'on en
peut être après qu'il a coulé tant d'eau sous les ponts. C'est le même
esprit avec un surcroît d'idées, de sentiments et d'expérience. M.
Francisque Sarcey sera, si vous voulez, quelque chose comme un gros
neveu sanguin du maigre et nerveux Voltaire, neveu très posthume et né
en pleine Beauce.
Je n'essayerai même pas de passer en revue les pages innombrables
sorties de la plume aisée et robuste de M. Sarcey.--Son œuvre, c'est
cinq ou six heures de conversation écrite, tous les jours, depuis trente
ans. J'ai dit un mot du journaliste: je ne dirai rien du romancier,
encore qu'il y ait bien de l'émotion et de la vérité dans _Étienne
Moret_ et bien de l'esprit, vraiment, dans les _Tribulations d'un
fonctionnaire en Chine_. Si j'osais, je dirais que certains chapitres
des _Tribulations_ sont ce qu'on a jamais écrit de plus approchant des
_Contes_ de Voltaire, et, si je ne le dis pas, c'est lâcheté pure: on ne
voudrait pas me croire. Je suis plus à l'aise pour rappeler ici (car les
lecteurs de la _Revue_ ont été les premiers à en savourer le régal) le
charme de cordialité, de bonhomie, de franchise et de gaieté des
_Souvenirs personnels_: savez-vous bien que M. Sarcey est un des très
rares écrivains vraiment _gais_ que nous ayons aujourd'hui?
Mais je ne veux m'arrêter un peu que sur la partie la plus considérable
de son œuvre: sa critique dramatique. C'est là qu'a porté son effort le
plus suivi; là est sa plus sûre originalité et son meilleur titre de
gloire.