DANS _FÉDORA_

La femme harmonieuse et pliante, la femme électrique et chimérique

a fait de nouveau la conquête de Paris. On lui résistait depuis

quelque temps, on commençait même à être injuste pour elle. Et

peut-être aussi n'avait-elle qu'imparfaitement réussi à donner une

âme à Marion, et avait-elle fait d'Ophélia une créature un peut

trop lointaine, neigeuse et chantante. Mais avec Fédora, nous avons

retrouvé la vraie Sarah, l'unique et la toute-puissante, celle qui

ne se contente pas de chanter, mais qui vit et vibre tout entière.

Il est vrai que ce rôle, comme celui de Théodora, a été fait

expressément pour elle, sur mesure et très collant. Mme Sarah

Bernhardt est éminemment, par son caractère, son allure et son

genre de beauté, une princesse russe, à moins qu'elle ne soit une

impératrice byzantine ou une bégum de Maskate; passionnée et

féline, douce et violente, innocente et perverse, névropathe,

excentrique, énigmatique, femme-abîme, femme je ne sais quoi.

Mme Sarah Bernhardt me fait toujours l'effet d'une personne très

bizarre qui revient de très loin; elle me donne la sensation de

l'exotisme, et je la remercie de me rappeler que le monde est

grand, qu'il ne tient pas à l'ombre de notre clocher, et que

l'homme est un être multiple, divers, et capable de tout. Je l'aime

pour tout ce que je sens d'inconnu en elle. Elle pourrait entrer

dans un couvent de clarisses, découvrir le pôle nord, se faire

inoculer le virus de la rage, assassiner un empereur ou épouser un

roi nègre sans m'étonner. Elle est plus vivante et plus

incompréhensible à elle seule qu'un millier d'autres créatures

humaines. Surtout elle est slave autant qu'on peut l'être; elle est

beaucoup plus slave que tous les Slaves que j'ai jamais rencontrés

et qui souvent étaient Slaves... comme la lune.

Elle a donc merveilleusement joué Fédora. Le rôle, qui est tout de

passion, la contraignait heureusement à varier sa mélopée et à

rompre ses attitudes hiératiques. Son jeu est redevenu prenant et

poignant. Pour traduire l'angoisse, la douleur, le désespoir,

l'amour, la fureur, elle a trouvé des cris qui nous ont remués

jusqu'à l'âme, parce qu'ils partaient du fond et du tréfond de la

sienne. Vraiment elle se livre, s'abandonne, se déchaîne toute, et

je ne pense pas qu'il soit possible d'exprimer les passions

féminines avec plus d'intensité. Mais, en même temps qu'il est

d'une vérité terrible, son jeu reste délicieusement poétique, et

c'est ce qui le distingue de celui des vulgaires panthères du

mélodrame. Ces grandes explosions demeurent harmonieuses, obéissent

à un rythme secret auquel correspond le rythme des belles

attitudes. Personne ne se pose, ne se meut, ne se plie, ne

s'allonge, ne se glisse, ne tombe comme Mme Sarah Bernhardt.

Cela est à la fois élégant, souverainement expressif et imprévu.

Faites-y attention: toutes ces silhouettes successives semblent des

visions d'un peintre raffiné et hardi. Cela n'est guère simple,

mais comme c'est «amusant»! au sens où on emploie le mot dans les

ateliers. Personne non plus ne s'habille comme elle, avec une

somptuosité plus lyrique ni une audace plus sûre. Sur ce corps

élastique et grêle, sur cette fausse maigreur qui est au théâtre un

élément de beauté, car par elle les attitudes se dessinent avec

plus de netteté et de décision, la toilette contemporaine,

insensiblement transformée, prend une souplesse qu'on ne lui voit

pas chez les autres femmes, et comme une grâce et une dignité de

costume historique. Et le jeu de cette grande artiste n'est point

seulement poignant et enveloppant à la fois; il est personnel

jusqu'à l'excès et pour ainsi dire coloré. J'ai déjà fait remarquer

que rien n'était, en quelques endroits, d'une convention plus

singulière que la diction de Mme Sarah Bernhardt. Tantôt elle

déroule des phrases et des tirades entières sur une seule note,

sans une inflexion, reprenant certaines phrases à l'octave

supérieure. Le charme est alors presque uniquement dans

l'extraordinaire pureté de la voix: c'est une coulée d'or, sans une

scorie ni une aspérité. Le charme est aussi dans le timbre; on sent

que ce métal est vivant, qu'une âme vibre dans ces sonorités unies

comme de longues vagues. D'autres fois, tout en gardant le même

ton, la magicienne martelle son débit, passe certaines syllabes au

laminoir de ses dents, et les mots tombent les uns sur les autres

comme des pièces d'or. À certains moments, ils se précipitent d'un

tel train qu'on n'entend plus que leur bruit sans en concevoir le

sens; c'est assurément un défaut que mon parti pris d'extase ne

saurait m'empêcher de reconnaître. Mais souvent aussi cette diction

monotone et pure d'idole ennuyée qui ne daigne pas se dépenser,

comme le commun des mortels, en inflexions inutiles et bruyantes, a

quelque chose de hautain et de charmant. Et cette diction convenait

admirablement dans les parties plus apaisées du rôle de Fédora. Il

y a de l'infini et du lointain dans cette mélopée imperturbable et

limpide; cela semble venir en effet du pays des neiges et des

steppes démesurés.

En somme, c'est peut-être cet artifice, et le contraste qu'il fait

avec les passages où la comédienne revient à la diction naturelle,

qui fait l'originalité du jeu de Mme Sarah Bernhardt, Ce

récitatif est sans doute au rôle parlé ce que sont au rôle mimé les

costumes étranges et splendides: il lui donne une couleur et une

saveur d'exotisme. Bizarre et vraie, l'un et l'autre à un degré

tout à fait surprenant, Mme Sarah Bernhardt a de plus le charme

inanalysable. J'avoue que je l'admire très pieusement. Nous vous

souhaitons, madame, un bon voyage, tout en regrettant fort que vous

nous quittiez pour si longtemps. Vous allez vous montrer là-bas à

des hommes de peu d'art et de peu de littérature, qui vous

comprendront mal, qui vous regarderont du même œil qu'on regarde

un veau à cinq pattes, qui verront en vous l'être extravagant et

bruyant, non l'artiste infiniment séduisante, et qui ne

reconnaîtront que vous avez du talent que parce qu'ils payeront

fort cher pour vous entendre. Tâchez de sauver votre grâce et de

nous la rapporter intacte. Car j'espère que vous reviendrez,

quoique ce soit bien loin, cette Amérique, et que vous ayez déjà

porté plus de fatigues et traversé plus d'aventures que les

fabuleuses héroïnes des anciens romans. Rentrez alors à la

Comédie-Française et reposez-vous dans l'admiration et la sympathie

ardente de ce bon peuple parisien qui vous pardonne tout, vous

ayant dû quelques-unes de ses plus grandes joies. Puis, un beau

soir, mourez sur la scène subitement, dans un grand cri tragique,

car la vieillesse serait trop dure pour vous. Et si vous avez le

temps de vous reconnaître avant de vous enfoncer dans l'éternelle

nuit, bénissez, comme M. Renan, l'obscure Cause première. Vous

n'aurez peut-être pas été une des femmes les plus raisonnables de

ce siècle, mais vous aurez plus vécu que des multitudes entières,

et vous aurez été une des apparitions les plus gracieuses qui aient

jamais voltigé, pour la consolation des hommes, sur la surface

changeante de ce monde de phénomènes.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 45 / 66 题