DANS _THÉODORA_

...La grâce, le charme, la lumière, ou plutôt l'attrait malsain et

diabolique de cette fantasmagorie byzantine, c'est encore Mme Sarah

Bernhardt. Qui donc disait que la voix d'or s'était brisée à force de

chanter tous les jours, partout et à travers les deux mondes? Il m'a

bien paru qu'elle sonnait aussi délicieusement qu'autrefois. Mais

avez-vous remarqué la bizarrerie de sa diction? Pourquoi cette

continuelle mélopée? Quelle drôle d'idée de psalmodier ses phrases sur

un air d'enterrement pour bien marquer que c'est l'impératrice qui

parle! Cette diction officielle et impériale si violemment opposée à

l'autre, c'est bien le comble de la convention. Mais est-ce qu'on y

prend garde? On est séduit, vous dis-je. D'où vient cela?

Si l'on essayait de démêler les causes de ce puissant attrait que Mme

Sarah Bernhardt exerce sur un grand nombre d'entre nous, je crois qu'on

en verrait jusqu'à trois. D'abord, elle est très intelligente, comprend

ses rôles, les compose avec soin, et joue sans se ménager. Mais passons,

car ces mérites, d'autres artistes les possèdent au même degré. La

seconde cause, c'est son aspect physique et aussi le timbre de sa voix.

On sait la part immense des dons naturels dans le talent d'un comédien

ou, si vous voulez, dans l'effet total qu'il produit. Bien des gens

nerveux, capricieux et frivoles,--à moins qu'ils ne soient, au

contraire, très philosophes,--ne tiennent guère compte que de la

personne même de l'artiste, qui leur est sympathique ou antipathique,

voilà tout. Il leur est fort égal d'être injustes pour ceux dont le nez

ne leur revient pas. Mais c'est surtout chez les comédiennes que le

physique prend une extrême importance. Or, le ciel a doué Mme Sarah

Bernhardt de dons singuliers: il l'a faite étrange, d'une sveltesse et

d'une souplesse surprenantes, et il a répandu sur son maigre visage une

grâce inquiétante de bohémienne, de gypsy, de touranienne, je ne sais

quoi qui fait songer à Salomé, à Salammbô, à la reine de Saba.

Et cet air de princesse de conte, de créature chimérique et lointaine,

Mme Sarah Bernhardt l'exploite merveilleusement. Elle se costume et

se grime à ravir. Au premier acte, couchée sur son lit, la mitre au

front et un grand lis à la main, elle ressemble aux reines fantastiques

de Gustave Moreau, à ces figures de rêve, tour à tour hiératiques et

serpentines, d'un attrait mystique et sensuel. Même dans les rôles

modernes elle garde cette étrangeté que lui donnent sa maigreur

élégante et pliante et son type de juive orientale. Et, par là-dessus,

elle a sa voix, dont elle sait tirer parti avec la plus heureuse

audace,--une voix qui est une caresse et qui vous frôle comme des

doigts,--si pure, si tendre, si harmonieuse, que Mme Sarah Bernhardt,

dédaignant de parler, s'est mise un beau jour à chanter, et qu'elle a

osé se faire la diction la plus artificielle peut-être qu'on ait jamais

hasardée au théâtre. Elle a d'abord chanté les vers; maintenant, elle

chante la prose. Et son influence n'a pas été médiocre sur nombre de

comédiens et de comédiennes qui chantent aussi prose et vers, ou qui du

moins essayent de les chanter; car, voyez-vous, il n'y a qu'elle!

Mais voici la plus grande originalité de cette artiste si complètement

personnelle. Elle fait ce que nulle n'avait osé faire avant elle: elle

joue avec tout son corps. Cela est unique, prenez-y garde. La plus

émancipée des filles, si elle joue sur le théâtre une scène amoureuse,

ne se livre pas entièrement. Elle n'ose pas et elle ne peut pas, car

elle songe à son rôle. Elle n'embrasse pas, n'étreint pas pour de bon, a

des gestes relativement modérés qui, par convention, tiennent lieu d'une

mimique plus échauffée. La femme est sur la scène, mais ce n'est pas

elle qui joue, c'est la comédienne. Au contraire, chez Mme Sarah

Bernhardt, c'est la _femme_ qui joue. Elle se livre vraiment tout

entière. Elle étreint, elle enlace, elle se pâme, elle se tord, elle se

meurt, elle enveloppe l'amant d'un enroulement de couleuvre. Même dans

les scènes où elle exprime d'autres passions que celle de l'amour, elle

ne craint pas de déployer, si je puis dire, ce qu'il y a de plus intime,

de plus secret dans sa personne féminine. C'est là, je pense, la plus

étonnante nouveauté de sa manière: elle met dans ses rôles, non

seulement toute son âme, tout son esprit et toute sa grâce physique,

mais encore tout son sexe. Un jeu aussi hardi serait choquant chez

d'autres; mais, la nature l'ayant pétrie de peu de matière et lui ayant

donné l'aspect d'une princesse chimérique, sa grâce idéale et légère

sauve toutes ses audaces et les fait exquises.

Je sais bien qu'il y a d'autres éléments encore dans le talent de Mme

Sarah Bernhardt; mais ce n'est point le talent que j'ai voulu expliquer,

c'est l'attrait, et je n'en parle, bien entendu, que pour ceux qui le

sentent.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 44 / 66 题