M. Deschanel étudie particulièrement «la complexion d'éléments
contraires» que nous offrent les tragédies de Racine, et c'est là qu'il
voit surtout son originalité. Dans ces pièces il y a trois choses: «1º
le sujet ancien imité, qui était formé déjà d'éléments divers; 2º les
mœurs et les sentiments modernes combinés avec ce sujet ancien; 3º sous
les formes et les modes propres à telle époque déterminée, la peinture
de l'homme et de la femme tels que les ont faits la nature et la
civilisation[39].»
[Note 39: I, p. 123.]
Comment Racine a été conduit à opérer ces savants mélanges, voici une
page qui nous l'apprend:
Telles étaient les conditions de l'œuvre dramatique à cette
époque: pour le fond, l'influence de la Renaissance gréco-latine
avait décidément triomphé; on était voué aux sujets anciens; quant
à la forme, celle de la tragi-comédie, depuis l'aventure du _Cid_,
ayant été écartée comme peu compatible avec les fameuses règles des
trois unités (?), il ne restait que la tragédie toute pure. Le
problème posé devant Racine était donc celui-ci: d'une part,
chercher à faire les pièces les plus agréables au public
contemporain: d'autre part, ne traiter que des sujets anciens ou
étrangers... Puisque la voie n'était vraiment ouverte et libre que
du côté de l'antiquité, la difficulté était de rendre cette
antiquité intelligible et acceptable à la société du temps de Louis
XIV et à la cour, qui donnait le ton. Le poète ne pouvait donc
produire que des œuvres mixtes, d'ordre composite, à peu près comme
sont en architecture les édifices de la Renaissance, mi-partis du
génie ancien et du génie moderne, au reste n'en ayant peut-être que
plus de charme pour les esprits cultivés et subtils, épris, tout à
tour ou en même temps, de toutes les modulations de la beauté[40].
[Note 40: I, p. 20 et suiv.]
Ces «modulations» diverses, M. Deschanel les démêle dans chaque tragédie
avec une extrême finesse. Mais, avant d'aborder celle de ses théories
qui s'applique à tout le théâtre de Racine, je ne puis m'empêcher de
signaler au passage telle observation de détail un peu trop ingénieuse à
mon gré. Par exemple, bien qu'il comprenne le romantisme à la façon de
Stendhal, M. Deschanel n'en reste pas moins hanté par le romantisme des
poètes de 1830 et croit en retrouver les caractères chez nos classiques.
De là quelques assertions imprévues. Après avoir entendu «romantisme» au
sens d' «originalité», il entend de nouveau, sans le dire, «originalité»
au sens de «romantisme»; et il semble que cette confusion, volontaire ou
non, joue à sa critique plus d'un méchant tour.
Toute la pièce, dit-il d'_Andromaque_, est, à vrai dire, une
comédie tragique; et cette comédie résulte des flux et reflux
continuels de ces trois amours contrariés. _Andromaque_ pourrait se
nommer à juste titre la tragi-comédie de l'amour. L'auteur du _Cid_
avait fait des tragi-comédies en le disant; Racine en fait sans le
dire, et d'autre sorte. Or ce mélange est un des caractères du
romantisme[41].
[Note 41: I, p. 107.]
De «mélange», je n'en vois point, et il me paraît bien qu'il y a là une
équivoque. De ce qu'une passion développée dans une tragédie pourrait,
si l'on baisse un peu le ton, faire l'objet d'une comédie, s'ensuit-il
que la tragédie où cette passion se déroule soit un «mélange» de comique
et de tragique et, par suite, une œuvre romantique? À ce compte, la
tragédie toute pure n'admettrait guère l'amour qu'au moment où il verse
le sang, parce qu'alors seulement il devrait être réputé tragique. Tant
qu'il ne tue pas, quelle que soit d'ailleurs sa violence, il
appartiendrait à la comédie. Si _Andromaque_ est une «comédie tragique»
parce qu'elle admet l'amour, passion comique sauf le degré ou les
conséquences, et si «à tel passage on peut presque se figurer qu'on lit
le _Dépit amoureux_»[42], le _Malade imaginaire_, qui admet l'ambition,
passion tragique sauf les conséquences ou le degré, pourra donc être
appelé tragédie comique, et peut-être qu'«à tel passage on pourra se
figurer qu'on lit» _Britannicus_. (Au fait, il n'y a guère de différence
de nature entre Béline et Agrippine.) Dès lors il n'y aura pas de
tragédie ni de comédie de caractère qui ne puisse être qualifiée de
romantique; car dans toutes on trouvera à la fois du comique et du
tragique, toutes puisant au même fonds, qui est la vie humaine, et n'y
ayant point de vice ou de passion qui ne puisse faire tour à tour
sourire et trembler. Dire que telle tragédie de Racine est une comédie,
c'est aussi vrai que de dire que telle comédie de Molière est une
tragédie. C'est peut-être vrai si l'on considère l'effet produit sur
certains auditeurs et si l'on fait abstraction de la forme; mais ici
justement la forme est tout, presque tout, et l'on ne saurait baptiser
«romantiques» les œuvres de nos classiques qui peuvent prêter à ces
remarques; car ni le degré inférieur du tragique n'équivaut au comique,
ni le degré supérieur du comique n'équivaut au tragique. Et enfin, que
la distinction des genres soit légitime ou non, on ne peut nier que
Racine, comme Molière, ne l'ait très soigneusement observée.
[Note 42: I, p. 109.]
Naturellement, ce qui, dans les _Plaideurs_, paraît romantique à M.
Deschanel, c'est la versification. Et il est vrai qu'on ne saurait la
souhaiter plus souple ni plus hardie. Mais on aurait le droit de
contester la justesse de quelques-uns des rapprochements que les vers
des _Plaideurs_ suggèrent à M. Deschanel.
Que de fois, il y a cinquante ans, on a cité comme choses
phénoménales tel ou tel enjambement de Victor Hugo! par exemple, au
second vers d'Hernani, la duègne entendant frapper à la porte
secrète:
Serait-ce déjà lui? C'est bien à l'escalier
Dérobé?
Que n'a-t-on pas dit sur ce rejet-là? Eh bien! nous en avons ici un
tout pareil:
Mais j'aperçois venir madame la comtesse
De Pimbesche[43].
[Note 43: I, p. 149.]
Mais qui ne voit que le mot qui enjambe ici «de Pimbesche», a une grande
importance, une valeur pittoresque et comique, tandis que l'épithète
«dérobé» n'en a absolument aucune?
«Tout cela n'est pas mis au hasard,» dit M. Deschanel parlant des
libertés de la versification de Racine. Mais justement, bien des
libertés semblent prises au hasard dans la versification romantique.
Il arrive, du reste, à M. Deschanel d'appeler romantiques des vers de
coupe parfaitement classique.
Tantôt, dit-il, le poète déplace la césure:
Mais sans argent | l'honneur n'est qu'une maladie.
Tantôt il met la césure après les trois premières syllabes:
C'est dommage: | il avait le cœur trop au métier,
etc., etc.[44].»
[Note 44: I, p. 151.]
Mais on trouve des vers de ce genre tant qu'on en veut chez tous nos
classiques! Ce n'est point chez eux une loi absolue que le principal
repos soit après la sixième syllabe: il leur suffit souvent que cette
syllabe soit nettement accentuée.
Et qu'y a-t-il de romantique dans _Britannicus_? D'abord le récit de
l'enlèvement de Junie. «La peinture de cet attentat a fourni au poète
des vers d'un coloris charmant et romantique[45].» Je relis le morceau
et j'y cherche ce romantisme.
[Note 45: I, p. 175.]
Belle sans ornement, dans le simple appareil
D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
Mais ce sont là des vers classiques s'il en fût jamais. C'est «en
chemise» qui serait romantique!
...Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs
Relevait de ses yeux les timides douceurs.
Mais ces deux vers sont composés de mots abstraits: «aspect», «fiers»
(qui est un latinisme et fait double emploi avec «farouches»,)
«relevait», «timides douceurs»; quoi de plus classique?
Romantique encore, la scène où Néron se cache derrière un rideau.
Pourquoi? parce que c'est «un moyen de comédie dont l'effet est
tragique», par suite «un mélange tragi-comique»[46]. On cherche comment.
Apparemment une situation n'est jamais comique ou tragique _en
elle-même_, mais bien par l'effet qu'elle produit; et, si le stratagème
de Néron fait souffrir et trembler, comment serait-ce «un moyen de
comédie»?
[Note 46: I, p. 184.]
La preuve que _Britannicus_ n'est pas si romantique que le veut par
endroits M. Deschanel, et même ne l'est pas du tout, c'est que, dans une
page fort intéressante, il essaye d'imaginer ce que deviendrait le même
sujet traité dans la forme romantique: on assisterait aux expériences de
Locuste, au banquet où Britannicus est empoisonné. À la vérité, je ne
vois pas trop pourquoi M. Deschanel condamne d'emblée cette conception
du drame: tout dépendrait de l'exécution, qui pourrait être bonne ou
mauvaise. Mais enfin, cela prouve que, pour M. Deschanel lui-même,
«romantique» a par moments un sens très déterminé et qui s'oppose à
«classique». Ainsi, tandis qu'ailleurs il voit dans le romantisme
l'originalité suprême et l'exalte à ce titre, il le prend ici pour une
des formes du théâtre au XIXe siècle et n'en fait pas grand état. Il
loue même Racine d'avoir simplifié Néron selon la méthode classique,
d'avoir négligé plusieurs des aspects de ce personnage «peint avec tant
de verve et de brio par M. Renan»[47]. (Je crois que ce mot de _brio_,
soit dit en passant, choquerait un peu l'auteur de l'_Antéchrist_, et
qu'il n'accepterait pas le compliment.) Pour moi, le Néron de Racine me
plaît fort et me semble d'une grande vérité historique et humaine; mais
le fou naissant et le cabotin paraîtraient un peu plus chez lui, que je
ne m'en plaindrais pas.
[Note 47: I, p. 202.]
Il faut savoir gré à M. Deschanel de n'avoir pas découvert le moindre
romantisme dans _Bérénice_. Mais son sentiment sur la valeur de l'œuvre
manque peut-être de netteté. Il déclare à trois ou quatre reprises que
la pièce est «très faible» parce qu'elle manque d'action; mais il
l'appelle d'autre part «une charmante tragi-comédie»[48], y trouve
«sensibilité, éloquence familière et poétique, grâce pénétrante»[49], et
dit qu'elle est «bien étonnante et filée avec un art infini»[50].
Comment une pièce peut-elle être à la fois si faible et si charmante?
[Note 48: I, p. 257.]
[Note 49: I, p. 256.]
[Note 50: I, p. 251.]
Ce qu'il y a de romantique, au meilleur sens du mot (qui n'est pas le
plus juste), dans Bajazet, c'est l'intelligence de l'histoire et de la
couleur locale, et c'est aussi la grande tuerie du cinquième acte. Je ne
sais si M. Deschanel n'exagère pas un peu la turquerie de la pièce. La
«couleur locale» chez Racine est un point sur lequel on reviendra et qui
veut être traité dans des réflexions d'ensemble sur son théâtre. Mais,
puisque l'ingénieux critique était en train, il aurait bien pu soutenir
que Bajazet est tout aussi Turc que les autres. Bajazet veut bien mentir
jusqu'à un certain point, mais non au delà; il ne veut pas épouser une
esclave par force; il a le mépris absolu de la mort: tout cela fait un
mélange intéressant, très humain, très oriental aussi si l'on veut; mais
il faut le vouloir.
Et Mithridate, pourquoi romantique? Parce que Mithridate est à la fois
un grand guerrier, un grand politique et un vieillard amoureux, jaloux,
cruel, astucieux, et «qui plaide le faux pour savoir le vrai» dans des
scènes «tragi-comiques[51]». Et voilà maintenant que «romantisme» est
synonyme de complexité des caractères.
[Note 51: I, pages 317, 327.]
Mais, d'autre part, le romantisme est aussi (que n'est-il pas?) «la
forme la plus actuelle de l'art, par conséquent l'appropriation des
sujets anciens aux publics modernes, l'adaptation des faits d'autrefois
aux croyances et aux sentiments présents»[52]. Donc Euripide a fait
œuvre romantique en traitant le sujet d'_Iphigénie_ de manière à plaire
aux Athéniens de son temps, et Racine en le traitant de la façon la plus
agréable aux hommes du XVIIe siècle.
[Note 52: II, p. 11.]
Il me semble qu'ici M. Deschanel avait une belle occasion de revenir au
vrai sens du mot «romantisme» et de montrer qu'Ériphile est déjà, sauf
le style, un personnage dramatique comme on les aimait aux environs de
1830. Ériphile ignore sa naissance, elle est sans nom, tout comme Didier
et Antony. Elle est, comme eux, en insurrection contre la société. Comme
eux, elle croit qu'un destin implacable la poursuit, qu'elle est une
créature fatale et qui porte avec elle le malheur partout où elle va:
Le ciel s'est fait sans doute une joie inhumaine
À rassembler sur moi tous les traits de sa haine, etc.[53].
[Note 53: _Iphigénie_, II, sc. 1.]
Son amour est d'espèce sombre et farouche comme ses autres sentiments.
C'est parce que Achille a brûlé sa ville et l'a emportée elle-même comme
une proie dans ses «bras ensanglantés», c'est pour cela qu'elle l'aime,
et d'un amour furieux et qui la poussera au crime. D'ailleurs prête à la
mort, y songeant dès la première scène, mélancolique jusqu'au désespoir,
mais superbe encore et révoltée au moment même où elle cède à son
destin.
Je périrai, Doris, et par une mort prompte
Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte,
Sans chercher des parents si longtemps ignorés
Et que ma folle amour a trop déshonorés, etc.[54].
[Note 54: 1. Iphigénie, II, sc. 1.]
Qu'est-elle qu'une bâtarde romantique, une sœur enragée de Didier,
moins rêveuse et plus violente? M. Jean Richepin verrait en elle une
quasi Touranienne et l'appellerait sa grand'mère. Il ne serait pas
impossible, avec un peu d'art, de soutenir ce badinage.
M. Deschanel démonte avec beaucoup d'adresse l'admirable tragédie de
_Phèdre_, nous fait toucher du doigt comment elle est composée, ce
qu'elle garde d'Euripide et de Sénèque, ce que Racine y a mis du sien.
«L'édifice a trois étages, trois ordres, dont les provenances diverses
s'accusent dans la conception et dans le style: l'ordre attique, l'ordre
romain, l'ordre français; je dis trois ordres de poésie et de
civilisation[55].» Est-il vrai que les provenances diverses des trois
ordres «s'accusent dans la conception et _dans le style_»? Car alors
comment se fait-il que l'œuvre soit aussi harmonieuse?
[Note 55: II, p. 121.]
Naturellement cette complexité d'éléments, leur appropriation au goût du
XVIIe siècle paraît à M. Deschanel le comble du romantisme.
Notez qu'Euripide le premier avait été romantique en introduisant dans
la tragédie les passions de l'amour[56]. Le style même d'Euripide est
déjà romantique. En voulez-vous un exemple? On connaît la mystique
invocation d'Hippolyte à Artémis, ce chant vraiment pieux et dont le ton
rappelle celui des cantiques à la sainte Vierge: «...Ô ma souveraine, je
t'offre cette couronne cueillie et tressée de mes mains dans une fraîche
prairie, que jamais le pâtre et ses troupeaux ni le tranchant de fer
n'ont osé toucher, où l'abeille seule au printemps voltige, et que la
Pudeur arrose de ses eaux limpides, etc.» Cette image (la Pudeur et ses
eaux limpides), M. Deschanel la déclare «étincelante de fraîcheur
romantique»[57]. Pourquoi romantique? Est-ce parce que l'image est
incohérente? J'avoue d'ailleurs qu'ici mon admiration hésite: qu'est-ce
que les eaux de la Pudeur? Pour un peu, je me rangerais au sentiment des
érudits qui veulent lire Ηὡς au lieu de Αἱδὡς. Les
pleurs de l'Aurore, c'est devenu bien banal; mais ce ne l'a pas toujours
été, et au moins cela s'entend.
[Note 56: II, p. 72.]
[Note 57: II, p. 70.]
_Esther_, histoire de sérail, conte des _Mille et une nuits_, conte
naïf, sanglant et par endroits sensuel, transformé par Racine en une
tragédie élégiaque et pieuse, propre à être jouée dans un couvent par de
petites pensionnaires, est assurément une œuvre singulière, étrangement
complexe, avec ses «couleurs contrariées et harmoniques» comme dans un
«merveilleux tapis d'Orient copié par les Gobelins»[58]. Mais enfin la
variété des éléments d'une œuvre et le romantisme, est-ce donc une
seule et même chose[59]? Du moins cela saute-t-il assez aux yeux pour
se passer d'explication?--Dépêchons-nous de dire que M. Deschanel n'a,
du reste, rien écrit de plus spirituel ni de plus amusant que l'histoire
des représentations d'_Esther_.
[Note 58: II, p. 189.]
[Note 59: II, p. 205.]
_Athalie_, dit M. Deschanel, est pleine «d'effets et de contrastes
romantiques»[60]. Les contrastes se réduisent, ce me semble, à celui de
la forme et du fond, à celui que fait «la férocité singulière» du sujet
avec «les draperies éclatantes d'un style prestigieux et les couleurs de
la poésie religieuse la plus sublime».--_Athalie_ est encore romantique
parce que la pièce est tirée de la Bible et que la Bible est éminemment
romantique[61]. Pourquoi? Apparemment parce que la Bible contient
l'histoire et la littérature d'un peuple d'Orient et que le chef du
romantisme a fait des _Orientales_.
[Note 60: II, p. 215.]
[Note 61: II, p. 226.]
Pourtant M. Deschanel a besoin d'un effort pour goûter Athalie, à cause
du fanatisme monarchique et religieux qui est l'âme de cette tragédie.
Mais il goûtait fort Mithridate parce que Mithridate est bien un roi
d'Orient; il devrait donc goûter Joad parce que Joad, malgré quelques
atténuations, est bien un prêtre juif. D'où vient que la vérité
historique qui, là, lui paraissait chose romantique et par suite
admirable--ou chose admirable et par suite romantique (car il hésite
entre les deux vues)--n'excite point ici son enthousiasme? Est-ce que
par hasard Mithridate vaut beaucoup mieux, moralement, que Joad? et
serions-nous plus enchantés de heurter l'un que l'autre dans la vie
réelle?
Serait-ce point qu'_Athalie_ est une tragédie cléricale? Mais il n'a
jamais été nécessaire, pour aimer un drame, de partager les croyances de
ses personnages. On peut même ne sympathiser pleinement avec aucun et
cependant être ému et admirer. Il suffit qu'ils aient, dans leur ordre,
de la vérité, de la grandeur, de la beauté. Quand j'irais, comme
Voltaire un jour, jusqu'à préférer secrètement la vieille Athalie, cette
Elisabeth, cette Catherine, cette terrible femme qui porte si fièrement
ses vengeances politiques et qui a, du reste, des retours de faiblesse
féminine et presque de tendresse, je n'en serais peut-être pas moins
subjugué par la grande allure de Joad, par sa foi absolue, par son
impérieux et héroïque dévoûment à cette foi. Remarquez que Joad est ou
se croit profondément désintéressé, qu'il s'imagine travailler pour Dieu
et agir sous son inspiration, que, si j'entends bien la magnifique scène
de la prophétie, il sacrifie à ce Dieu la vie de son propre enfant et
que la vision du meurtre de Zacharie ne l'empêche point de faire ce
qu'il croit être son devoir dans le présent.--Les fanatiques sont gens
fort curieux, surtout dans un drame, où l'on n'a rien à craindre de leur
manie.
Et si d'aventure ni Athalie ni Joad ne nous sont sympathiques,
qu'importe enfin? Je ne suis pas loin de penser qu'il n'y a que la
foule qui ait besoin, au théâtre, de s'intéresser, comme elle le ferait
dans la réalité, aux entreprises d'un personnage ou d'un groupe, de
prendre parti pour l'un ou l'autre camp. Ce qui est toujours
suffisamment «sympathique» en art, c'est la manifestation éclatante
d'une passion ou d'une énergie humaine.
Jéhovah vous semble horrible? Et les dieux qui ordonnaient l'immolation
d'Iphigénie et qui soulevaient la colère de Lucrèce étaient-ils donc si
aimables? Et faut-il un bien plus grand effort pour entrer dans le sujet
d'_Athalie_ que dans celui _d'Iphigénie en Aulide_?
J'ai voulu relever les principaux abus que fait M. Deschanel du mot
«romantisme». C'est chose affligeante de voir un ouvrage si ingénieux
gâté à ce point par un parti pris qu'on a peine à s'expliquer. Dans ses
conclusions, M. Deschanel s'exprime plus nettement que partout ailleurs
sur sa bizarre théorie et nous prête par là, semble-t-il, les meilleures
armes pour la repousser. Il définit l'essence du romantisme «l'amalgame
du passé avec le présent et du présent avec le passé»[62]. «Une
définition plus étroite du romantisme en exclurait, dit-il, Shakspeare,
Guilhem de Castro, Dante, le théâtre grec, la Bible.» Je demande en
toute simplicité d'âme: Qu'est-ce que cela ferait? et n'êtes-vous pas la
victime (trop volontaire) d'une confusion dont vous jouissez, sans doute
parce qu'elle pique la curiosité de votre public? De ce que la
littérature romantique, qui est bien connue, encore proche de nous et
assez facile à délimiter sinon à définir, a pu s'inspirer de Shakspeare,
de Dante et des poètes grecs, juifs et espagnols, s'ensuit-il que tous
ces poètes doivent être appelés romantiques? Sophisme d'autant plus
surprenant que M. Deschanel saisit fort bien les éléments du romantisme
tel qu'il a fleuri dans des œuvres que tout le monde peut nommer. Il y
a, suivant lui, une première façon, la vraie, de concevoir le romantisme
(c'est de le considérer comme l'amalgame du présent et du passé), et une
seconde définition qui le fait consister dans «le mélange du tragique et
du comique, le retour aux sujets modernes, le joug des trois unités
secoué, le vers assoupli, le lyrisme ou la familiarité du style». Il
appelle cela «une manière moins large»[63] d'entendre le romantisme.
Mais qui ne voit que c'est là une manière essentiellement différente,
qui n'a rien de commun avec la première, et que l'une ne peut, en aucun
cas, être substituée à l'autre?
[Note 62: II, p. 275.]
[Note 63: II, p. 276.]