[Note 28: Deux vol. in-12, par M. E. Deschanel, 1884. Calmann Lévy.]
Du public accouru aux leçons de M. Deschanel, le premier tiers voit et
entend, le second tiers, pressé dans les corridors, entend sans voir,
l'autre tiers s'en va désespéré, sans avoir vu ni entendu. L'aimable
auteur du _Mal et du bien qu'on a dit des femmes_ a voulu consoler ce
dernier tiers, auquel se joint tout ce qu'il y a de lettré en France, et
il a publié intégralement, en deux volumes, ses leçons du Collège de
France sur le théâtre de Racine. L'ouvrage est d'une lecture extrêmement
agréable et facile. Avant d'en rendre compte, ayons la candeur
d'exprimer un regret.
J'aurais aimé que M. Deschanel ne retînt de son cours que la partie
neuve et vraiment personnelle. Le volume dût-il être mince, il serait
exquis: au lieu que ces deux volumes semblent un peu trop écrits pour
l'agrément des gens du monde. Il y a, je le sais, des choses très
connues, très ordinaires, qu'on est obligé de répéter tout au long
devant un auditoire mondain et qui lui sont toujours assez nouvelles;
mais est-il bien nécessaire de les imprimer? Est-ce devant les plus
nombreux et les plus brillants auditoires que se font les meilleurs
livres? J'imagine ce bout de dialogue auquel il ne manque que l'esprit
et le tour de main de Voltaire:
«...Ce mandarin parle si bien, reprit Kou-Tu-Fong, qu'il fait courir à
ses leçons toutes les dames de Pékin.--Ce qu'il dit est donc bien neuf?
demanda Candide.--Ou bien vieux? demanda Martin. Mais, dites-moi,
combien y a-t-il à Pékin, en dehors des mandarins lettrés, de gens
capables de s'intéresser à des leçons dûment méditées et où l'on suppose
connu ce qui traîne dans les livres?--Une centaine, répondit
Kou-Tu-Fong.--C'est peu, dit Candide.--C'est beaucoup, dit Martin. Et
combien de personnes vont aux leçons de votre docteur?--Deux ou trois
mille, dit Kou-Tu-Fong.--Oh! oh! j'irai donc, s'écria Candide.--Je
n'irai donc pas, grogna Martin.»
Mais Martin aurait tort. Il y a dans les deux volumes de vulgarisation
élégante qui reproduisent le cours de M. Deschanel, de quoi instruire et
charmer les jeunes Chinoises (ce qui n'est point un mérite si méprisable
ni si accessible), et de quoi faire réfléchir les vieux mandarins. C'est
sur les pages originales que nous nous arrêterons.
I
M. Deschanel comprend Racine de la bonne façon: en l'aimant. Mais,
puisqu'il l'aime tant au fond, pourquoi, parlant du poète, prend-il si
souvent un air d'apologie? et pourquoi, parlant de l'homme, se permet-il
sur son caractère plus que des insinuations, et si malveillantes?
«Racine semble aujourd'hui un peu dédaigné[29].» Encore faudrait-il
savoir par qui. «Quelques-uns même l'injurient[30].» Si cela est vrai,
est-ce que cela compte? Je ne sache pas, d'ailleurs, que Racine ait été
injurié par quelqu'un d'un peu intelligent depuis au moins quarante
années. Les romantiques, qui, pour s'amuser, le traitaient de perruque
et de polisson, lui ont tous fait amende honorable. Ce qui est vrai,
c'est que le XVIIIe siècle a préféré Racine à Corneille; et ce qui
semble vrai, c'est que notre siècle préfère Corneille à Racine. Mais
c'est un compte difficile à établir, et peut-être quelques personnes se
délectent à la lecture de Racine, qui ne le disent pas, n'en ayant point
l'occasion. Seulement, il faut reconnaître que la prédilection pour
Corneille est plus fréquemment avouée. Faut-il croire que les esprits de
trempe héroïque sont plus nombreux que les autres? ou cette préférence
est-elle un legs de l'école romantique, qui aimait Corneille pour ses
inégalités, ses excès et ses inconsciences? La raison, quelle qu'elle
soit, est sans doute la même qui fait qu'on préfère, au moins on le dit,
Plaute à Térence, Michel-Ange à Raphaël, Bossuet à Fénelon, Hugo à
Lamartine, etc., les forts aux doux, les excessifs ou les dissonants aux
harmonieux.
[Note 29: I, p. 5.]
[Note 30: _Ibid_.]
C'est bien de préférer l'énergie et l'originalité saillante. Mais, dans
quelques-unes des préférences de cette sorte, où ce qui représente le
mieux le génie de notre race est mis au-dessous de ce qui le représente
moins exactement, ne retrouverait-on pas la manie généreuse et bien
française de faire bon marché de ce qui nous est propre pour embrasser
ce qui porte un air extraordinaire? Il est vrai qu'il est assez
difficile de dire ce que c'est que le génie de notre race, cette race
étant fort composite: on croit voir assez bien pourtant ce qui n'est
décidément pas dans l'essence de ce génie.
Or, Corneille n'est-il pas, par bien des côtés, dans notre littérature,
un esprit excentrique, d'une complexion singulière, obscure pour nous
comme elle semble l'avoir été pour lui-même? Il n'a presque point de
tendresse; il a rarement la mesure, le bon sens, la vision nette de la
vérité humaine. Si dans un jour heureux il n'eût écrit le _Cid_ (et
quelques scènes d'_Horace_ et de _Polyeucte_), quelle âme étrange! et
quel maniaque d'héroïsme emphatique et inhumain. Et croyez bien qu'il
s'est repenti du _Cid_ et qu'il l'aurait conçu autrement vingt ans plus
tard. Une fille qui aime mieux son amant que son père (car c'est cela au
fond), une fille dont la volonté est impuissante à étouffer la passion
et qui reste sympathique par cela même, quel scandale! Mais il ne
recommencera pas. Un instant, il nous montre la victoire d'un devoir
incontestable (_Horace_), puis d'un devoir plus douteux (_Polyeucte_)
sur la passion; mais bientôt cela ne lui suffit plus: ce qu'il exalte,
c'est le triomphe de la volonté toute seule, ou tout au plus de la
volonté appliquée à quelque devoir extraordinaire, inquiétant, atroce,
et dans la conception duquel se retrouvent, avec la naïve et excessive
estime des «grandeurs de chair» (Pascal), les idées de l'_Astrée_ et de
la _Clélie_ sur la femme et les doctrines du XVIe siècle sur la
séparation de la morale politique et de l'autre morale. Auguste déjà,
croyez-vous qu'il pardonne simplement par bonté? Non, mais un peu par
politique et surtout par orgueil, pour jouir de sa volonté et parce que
l'effort en est illustre aux yeux de l'univers: cela est dit vingt fois
dans la pièce. Et Rodelinde (_Pertharite_), Dircé (_Œdipe_),
Sophonisbe, Pulchérie, Bérénice, Camille (_Othon_), Eurydice (_Suréna_)
etc., qu'aiment-elles et quelle gloire leur faut-il, sinon de prouver la
force incommensurable de leur volonté par quelque sacrifice absurde et
qui ne paraît point leur coûter, tant elles en sont payées par leur
orgueil? Tous ces héros (et la plupart sont des héroïnes) ressemblent
plus ou moins à ce surprenant Alidor de la _Place Royale_ quittant sa
maîtresse qu'il aime, sans but, sans raison, pour rien, pour le plaisir
de se sentir fort. Si cela était possible, Corneille nous montrerait
l'acte volontaire en soi, hors du monde des accidents, sans une matière
où il s'applique, se prenant lui-même pour but. Est-ce forcer les mots
que de voir dans ce poète de la volonté toute pure quelque chose comme
le Kant du théâtre tragique? Cet homme qui, faisant à la Du Parc sa cour
grondeuse, lui déclare superbement «qu'elle ne passera pour belle chez
la race future qu'autant qu'il l'aura dit» (et qu'est-ce que cela
pouvait bien faire à Marquise?), n'a jamais compris ni aimé la femme,
qui est inconscience, faiblesse et charme. On sent chez lui une énergie
qui vient du Nord: c'est bien le fils des hommes hardis et sombres
descendus des mers gelées et qui jadis avaient occupé son pays avec le
duc Rollon. Sous sa rhétorique romaine et sa subtilité espagnole, c'est
un Danois des anciens âges, un _Northmann_, un homme de fer et de glace,
un monstre, un barbare.
Racine est un Français de France. Il a la grâce, la raison harmonieuse,
le bon sens, la sobriété, la vérité psychologique. C'est un grand signe
pour lui d'avoir été hautement préféré par celui de nos siècles
littéraires où nos qualités et nos défauts se sont le plus librement
développés, ont le moins profondément subi l'influence des littératures
anciennes ou étrangères.
J'imagine un temps, encore lointain, où, toutes les littératures ayant
parcouru leur cycle naturel, le critique, accablé sous la masse énorme
des choses écrites, serait obligé de ne retenir que les œuvres
clairement caractéristiques des différents génies nationaux aux diverses
époques: il me semble que l'œuvre de Racine aurait alors une autre
importance et un autre intérêt que celle de son grand rival.
Je ne pense donc pas qu'il soit besoin de demander la permission
d'admirer les tragédies de Racine. Et, si l'on aime tant son théâtre, je
comprends peu qu'on étudie sa vie et son caractère dans un esprit de
malveillance et de chicane.
M. Deschanel reproche durement à Racine ses deux lettres à MM. de
Port-Royal, sa brouille avec Molière, les allusions à Corneille dans la
préface de _Britannicus_, sa froideur en apprenant la mort de la
Champmeslé, la prise de voile de ses filles, je ne sais quoi encore. Il
parle d'«ingratitude», de «déloyauté», de «trahison», de «sécheresse de
cœur». Ce sont là de bien gros mots. Passons en revue tous ces griefs.
Outre que la première faute de Racine (contre ses anciens maîtres) a été
effacée par un repentir éclatant et courageux, n'y trouverait-on pas des
circonstances atténuantes? Racine était fort jeune: après avoir failli
mourir d'ennui chez son oncle le chanoine, il jetait sa gourme, il
éclatait. Puis, nous ne pouvons être juges du degré de reconnaissance
qu'il devait à MM. de Port-Royal. Les sept odes enfantines ne prouvent
rien: savons-nous s'il avait toujours été si heureux parmi des hommes si
graves et si hantés de la pensée du péché originel? De plus, peut-on
soutenir que Nicole n'eût point visé particulièrement Racine en traitant
les poètes d'empoisonneurs publics? Notez que Racine ne s'attaque qu'aux
petits ridicules de ses maîtres et ne dit rien qui les déshonore. Et si
Racine était peut-être le dernier à qui il fût permis d'avoir raison
contre Port-Royal, n'est-ce pas, malgré tout, quelque chose d'avoir
raison? Les deux lettres (la seconde non publiée, mais gardée en
portefeuille par une faiblesse bien humaine) sont assurément
regrettables: c'est beaucoup trop d'aller, en en parlant, jusqu'à
l'indignation.
Sur sa brouille avec Molière, nous n'avons que la version de Lagrange,
et qui n'entend qu'une cloche... Et si Racine enleva la Du Parc à
Molière, c'est apparemment qu'elle le voulait bien. Il ne faut pas
oublier que Molière se vengea en jouant sur son théâtre la _Folle
querelle_ de Subligny, et que plus tard les deux poètes se
réconcilièrent, comme on le voit par le prologue de la _Psyché_ de La
Fontaine: cela prouve, sans doute, la bonté de Molière, que personne ne
conteste; mais cela montre peut-être aussi que la conduite de Racine
n'avait pas été si noire ni si impardonnable.
«L'allusion (_malevolus poeta_) n'est que trop claire, dit M. Deschanel
à propos de la première préface de _Britannicus_. Voilà les petits
côtés de l'humanité, même dans les grands hommes[31].» Mais ici les
«petits côtés» sont aussi bien chez Corneille que chez Racine. C'est le
vieux poète qui avait commencé, à ce qu'il semble. On dira que Racine
devait tenir compte de la vieillesse de Corneille; mais pourquoi
Corneille ne tenait-il point compte de la jeunesse de Racine?
[Note 31: I, p. 209.]
Racine n'a qu'un mot très froid sur la mort de la Champmeslé; mais il
était alors marié, père de famille, déjà vieux. La Champmeslé était pour
lui «une ancienne», très ancienne. Et qui dira s'il n'en a pas senti et
pensé plus long qu'il n'en a écrit? Nous savons d'ailleurs à peu près ce
qu'avait été la Champmeslé. Si l'on s'indigne que sa mort n'ait pas plus
troublé l'un des «six amants contents et non jaloux» que lui prête
l'épigramme de Boileau, songeons qu'en revanche Racine avait l'air «à
demi trépassé» à l'enterrement de la Du Parc. Et qu'avons-nous à nous
mêler de ces affaires de cœur, sur lesquelles les lumières nous font
presque absolument défaut?
Racine fait prendre le voile à quatre de ses filles. «Au temps de Louis
XIV et de Bossuet, les parents n'égorgeaient plus leurs filles sur un
autel; ils les mettaient au couvent... Racine lui-même ne s'en faisait
pas faute... Le père, allant pleurer à chaque prise de voile, se croyait
quitte envers sa sensibilité[32].» Cela est fort spirituel; mais d'abord
deux des filles de Racine entrèrent au couvent et non pas quatre, et
encore l'une des deux en sortit. Et puis, quelle raison avons-nous de
croire, ou que Racine les ait peu pleurées, où même qu'il y eût lieu de
les pleurer, et que nous devions nous attendrir sur elles comme sur des
victimes? Qu'en savons-nous, je vous prie?
[Note 32: II, p. 5.]
«Racine, qui avait flatté Mme de Montespan toute-puissante...,
n'hésita pas à tourner ses adulations de l'autre côté, aussitôt qu'elle
cessa d'être en faveur[33]» M. Deschanel parle encore ici
d'«ingratitude[34]». Je ne me sens pas entièrement convaincu. Racine a
eu tort de flatter Mme de Montespan s'il ne l'aimait pas: on ne
saurait le blâmer d'avoir loué Mme de Maintenon, qui avait du goût
pour lui, pour laquelle il semble avoir eu beaucoup d'affection, qui
était pieuse à une époque où il était lui-même dévot, et qui, enfin,
était peut-être plus femme qu'on ne croirait: ces personnes graves,
décentes et avisées, ont parfois de grandes séductions. Il a fait sa
cour à Mme de Montespan par intérêt et parce que c'était l'usage; il
l'a faite à Mme de Maintenon par reconnaissance et sympathie: voilà
donc son crime diminué de moitié. Les vers sur la disgrâce de «l'altière
Vasthi» sont l'indispensable préambule du récit d'Esther: les
contemporains y virent une allusion que peut-être le poète n'y avait pas
mise.
[Note 33: II, p. 173.]
[Note 34: II, p. 175.]
On dirait vraiment que quelques-uns en veulent encore à Racine d'avoir
fait _Esther_ et _Athalie_ et d'avoir été dévot dans ses dernières
années au point d'aller tous les jours à la messe. Ou plutôt non; car
Pierre Corneille a écrit _Polyeucte_, a traduit l'_Imitation_, a été
marguillier de sa paroisse, et on ne lui en veut pas. Ce qui fait tort à
Racine, c'est que son nom et son œuvre sont intimement liés au nom et
au règne de Louis XIV et que beaucoup détestent aujourd'hui le
Roi-Soleil, encore que ç'ait été un homme fort original, un roi sérieux
et convaincu, et qui porta une sorte d'héroïsme dans l'exercice de ses
fonctions et surtout dans la dure parade qui prit une bonne moitié de sa
vie.
Il y a peut-être d'autres raisons. Bien en a pris aux jansénistes
d'avoir haï les jésuites, et à Molière d'avoir haï les dévots et écrit
le _Tartufe_: en vertu de quoi Molière est sacré, et ces huguenots
honteux de jansénistes sont presque sympathiques. Mal en a pris à Racine
d'avoir eu des torts envers ceux à qui il ne faut pas toucher, d'avoir
raillé Port-Royal et offensé Molière. Ce sont choses qui ne se
pardonnent pas. Pour ma part, j'en passerais bien d'autres à Racine.
Tout compte fait et en dépit de ses faiblesses, il me paraît avoir été
un fort honnête homme.
Il me semble, du reste, que tous ceux qui ont marqué dans notre
littérature ont été par leurs mœurs, ou par leur probité, ou par leur
bonté, ou tout au moins par leur générosité native, dans la bonne
moyenne de cette pauvre humanité, ou sensiblement au-dessus. Et on peut
le dire, je crois, même de Voltaire, tout compensé; même de Rousseau, si
l'on tient compte de sa maladie mentale. Mais voilà! ce qu'on ne songe
pas à reprocher au commun des mortels, soit parce qu'ils se cachent
mieux ou que ce qu'ils font n'importe guère, on en fait un crime aux
grands hommes: comme s'ils n'avaient pas droit à plus d'indulgence
peut-être que nous; comme si le génie ne s'accompagnait pas souvent
d'une exaspération de la sensibilité, laquelle nous fait faire tant de
sottises! «On veut que le pauvre soit sans défaut!» disait Figaro. De
même de certains grands hommes; et cela ferait honneur à ceux qui ont
ces exigences, si ces mêmes censeurs ne passaient tout à d'autres grands
hommes qu'ils trouvent plus à leur gré. Soyons équitables et doux pour
tous les hommes de génie, et ne leur appliquons pas une mesure plus
sévère qu'à nous-mêmes. Il faut avoir le cœur bien pur pour marchander
son estime à Racine. Les hommes de génie n'ont pas tous été des saints?
«Mais les bourgeois en font bien d'autres!» disait Flaubert en
s'amusant; et il prêtait aux personnages les plus bonasses et de
l'aspect le plus grave et le plus insignifiant des mœurs
ultra-orientales. Et il y avait peut-être un fond de vérité dans cette
boutade facile. «Pour parler net, dit M. Deschanel, Racine avait la
sensibilité d'imagination; mais il semble avoir eu le cœur un peu
sec[35].» Ainsi, pour se mettre à l'aise avec l'auteur de _Bérénice_,
M. Deschanel distingue «la sensibilité des poètes», et l'autre, celle de
tout le monde; et cette dernière, il la refuse, ou peu s'en faut, à
Racine. Il faudrait savoir d'abord si la première de ces sensibilités ne
suppose pas la seconde, et à un degré éminent, et n'en est pas la forme
supérieure et l'expression souveraine. Mais je veux bien que la
distinction subsiste: en quoi est-elle si fort à l'avantage du vulgaire?
[Note 35: I, p. 61.]
L'homme de lettres, l'artiste, celui qui, par métier, observe, analyse
et exprime ses propres sentiments et par là développe sa capacité de
sentir, reçoit de tout ce qui le touche et, en général, du spectacle de
la vie des impressions plus fortes et plus fines que le vulgaire: ce
n'est pas là, j'imagine, une infériorité pour l'artiste, même en
admettant que cette impressionnabilité excessive ne soit qu'un jeu
divin, une duperie volontaire et intermittente et qui ne serve qu'à
l'art.
Restent les émotions qui sont à la portée de tout le monde, qui peuvent
être communes au «peuple» et aux «habiles». Je vois qu'ici et là elles
sont inégales selon les individus; mais entre les deux groupes je ne
vois d'autre différence bien tranchée, sinon que le peuple ne tire rien
de son émotion et que l'artiste en tire des œuvres d'art. Cela suppose
plus de réflexion et une sorte de dédoublement: cela suppose-t-il moins
de sensibilité ou une sensibilité moins vraie? Sous le coup d'une grande
douleur, telle que la perte ou la trahison d'une personne chèrement
aimée, le simple est secoué tout entier, ne s'appartient plus,
s'abandonne volontiers aux démonstrations bruyantes; mais souvent, s'il
souffre avec violence, il se console avec rapidité. L'artiste, habitué à
regarder, et pour qui toutes choses semblent «se transposer» et n'être
plus, à un certain moment, «qu'une illusion à décrire» [36], observe
malgré lui ce qu'il sent, n'en est pas possédé, démêle et se définit son
propre état, trouve peut-être quelque «divertissement» [37] dans cette
étude, et tantôt accueille la pensée que tout est muance et spectacle et
que tout, par conséquent, est vanité, tantôt songe qu'il y a dans son
cas quelque chose de commun à tous les hommes et aussi quelque chose
d'original et de particulier qui, traduit, transformé par le travail de
l'art, pourrait intéresser les autres comme un curieux échantillon
d'humanité. Et peut-être qu'en effet cela lui est un allégement, mais
souvent aussi cette étude lui fait découvrir et sentir de nouvelles
raisons et de nouvelles manières, plus déliées, d'être malheureux. Il y
a des résignations, même des ironies, singulièrement douloureuses.
[Note 36: Flaubert, _Préface des Poésies de Louis Bouilhet_.]
[Note 37: Pascal.]
Et quand bien même le simple souffrirait davantage, en quoi cela lui
donnerait-il sur l'artiste la supériorité morale que paraît lui accorder
M. Deschanel? Mais tout ce qu'on peut dire, c'est que les souffrances de
l'un et de l'autre ne sont pas de la même espèce. En tout cas, je
n'appellerai jamais «sensibilité à fleur de peau»[38] la sensibilité de
l'auteur d'_Andromaque_. De ce que le poète aime et sent plus de choses,
en conclurons-nous qu'il les sente moins fort? Le développement de la
conscience psychologique emporte une certaine maîtrise de soi, mais non
point peut-être une diminution de souffrance. Que si pourtant cette
diminution s'ensuivait, pourquoi donc faudrait-il le regretter? En
vérité, il n'est point si nécessaire de souffrir! Plût au ciel que tous
les hommes fussent artistes et poètes, s'ils devaient être ainsi moins
malheureux!
[Note 38: I, p. 61.]
Si Racine n'a pas trop cruellement souffert dans sa vie si tourmentée,
tant mieux pour lui! Et si sa souffrance s'est dissipée en
chefs-d'œuvre, s'il a été insensible et dur au point d'écrire _Phèdre_
et _Bajazet_, tant mieux pour nous!