III

Quelques-uns d'entre vous (dit le Père Monsabré dans sa première

conférence), plus amis des spéculations qui font voyager l'âme au dehors

que des vérités qui la ramènent sur elle-même, trouveront peut-être que

je me suis attardé à des matières de prône et de catéchisme: j'en suis

fâché pour eux. S'imaginaient-ils que j'allais réfuter et gourmander

ceux pour qui il n'y a pas de Dieu à offenser, pas de grâce à perdre,

pas d'âme à déshonorer? À quoi bon? Ces bêtes à face humaine font

profession de n'obéir qu'aux fatalités de la matière. Il faudrait les

rendre accessibles à la honte et au remords avant de leur parler de

pénitence. C'est a des hommes raisonnables et à des chrétiens que je me

suis adressé.

Le Père est dans le vrai, sauf une phrase qui dépasse certainement sa

pensée, car on n'est pas nécessairement une «bête à face humaine» pour

être en dehors de la foi catholique. Il a raison de ne prêcher que pour

les croyants, puisqu'il n'a plus, comme j'ai dit, que des croyants

autour de sa chaire et qu'il perdrait sa peine à haranguer des absents.

Maintenant, est-ce son genre de prédication qui a éloigné les

indifférents et les curieux? ou est-ce au contraire leur abstention qui

lui a fait adopter des façons plus dogmatiques? Je ne sais. Je crois

pourtant qu'il aurait du mal, quand il le voudrait et quand il ferait

tout pour cela, à réunir un auditoire analogue à celui de Lacordaire.

En ce temps-là, il me semble qu'il y avait, autour des catholiques

pratiquants, un grand nombre d'hommes qui avaient au moins l'imagination

chrétienne et un fonds de religiosité, des esprits souffrant de leur

doute, enclins aux vastes spéculations, tourmentés par ce qu'on est

convenu d'appeler les grands problèmes. Aujourd'hui on ne se pose plus

de questions du tout. L'abîme s'est élargi, j'en ai peur, entre ceux qui

croient et ceux qui ne croient pas, et, quand ceux-ci ne sont pas

installés dans la négation absolue, ils se jouent dans un scepticisme

curieux et parfaitement tranquille. Lacordaire parlait devant Lamartine,

Hugo, Berryer, Guizot, Cousin, devant des hommes dont on ne retrouverait

guère les pareils. On ne saurait donc trop louer le Père Monsabré

d'avoir transformé les conférences en majestueuses homélies.

Et c'est peut-être encore le meilleur moyen de toucher, Dieu aidant,

l'âme des incrédules, si d'aventure il s'en mêlait quelques-uns au

troupeau des fidèles. Faut-il le dire? La vérité de la religion

catholique ne se démontre pas. Car, s'il s'agit des dogmes et des

mystères, on ne saurait croire au surnaturel pour des motifs rationnels:

cela implique contradiction. Et s'il s'agit de la révélation considérée

comme un fait historique, j'ai rencontré des ecclésiastiques qui

reconnaissaient que pour un esprit muni de critique et non prévenu par

la grâce, il peut y avoir, à la rigueur, autant de raisons de rejeter ce

fait que de l'admettre. Dès lors le prédicateur n'a rien de mieux à

faire que de confirmer les croyants dans leur foi et d'incliner les

autres à croire, non par des arguments toujours caducs en quelque point,

mais par l'émotion et l'onction de sa parole et en leur rendant

sensibles la douceur et la bienfaisance intimes de la foi et des vertus

chrétiennes. Il pourra bien sans doute démontrer par les preuves

traditionnelles chaque article de la doctrine, mais pour les fidèles

seulement, avec cette pensée que ces arguments ne peuvent convaincre que

ceux qui sont persuadés d'avance, sans prétendre foudroyer les

incrédules par des raisonnements irréfragables et sans supposer non plus

que ces malheureux soient toujours de mauvaise foi ni qu'ils se donnent

tous pour des esprits forts: car il y en a qui se donnent de la

meilleure grâce du monde pour des esprits faibles, incertains, gouvernés

par des forces obscures, incapables d'atteindre l'absolue vérité.

Le Père Monsabré à dû se faire quelques-unes au moins de ces réflexions.

Il s'est rendu compte, en partie, des conditions faites par la misère

des temps à la prédication chrétienne, et c'est à cause de cela que son

_Carême_ nous a paru intéressant.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 36 / 66 题