Quelques-uns d'entre vous (dit le Père Monsabré dans sa première
conférence), plus amis des spéculations qui font voyager l'âme au dehors
que des vérités qui la ramènent sur elle-même, trouveront peut-être que
je me suis attardé à des matières de prône et de catéchisme: j'en suis
fâché pour eux. S'imaginaient-ils que j'allais réfuter et gourmander
ceux pour qui il n'y a pas de Dieu à offenser, pas de grâce à perdre,
pas d'âme à déshonorer? À quoi bon? Ces bêtes à face humaine font
profession de n'obéir qu'aux fatalités de la matière. Il faudrait les
rendre accessibles à la honte et au remords avant de leur parler de
pénitence. C'est a des hommes raisonnables et à des chrétiens que je me
suis adressé.
Le Père est dans le vrai, sauf une phrase qui dépasse certainement sa
pensée, car on n'est pas nécessairement une «bête à face humaine» pour
être en dehors de la foi catholique. Il a raison de ne prêcher que pour
les croyants, puisqu'il n'a plus, comme j'ai dit, que des croyants
autour de sa chaire et qu'il perdrait sa peine à haranguer des absents.
Maintenant, est-ce son genre de prédication qui a éloigné les
indifférents et les curieux? ou est-ce au contraire leur abstention qui
lui a fait adopter des façons plus dogmatiques? Je ne sais. Je crois
pourtant qu'il aurait du mal, quand il le voudrait et quand il ferait
tout pour cela, à réunir un auditoire analogue à celui de Lacordaire.
En ce temps-là, il me semble qu'il y avait, autour des catholiques
pratiquants, un grand nombre d'hommes qui avaient au moins l'imagination
chrétienne et un fonds de religiosité, des esprits souffrant de leur
doute, enclins aux vastes spéculations, tourmentés par ce qu'on est
convenu d'appeler les grands problèmes. Aujourd'hui on ne se pose plus
de questions du tout. L'abîme s'est élargi, j'en ai peur, entre ceux qui
croient et ceux qui ne croient pas, et, quand ceux-ci ne sont pas
installés dans la négation absolue, ils se jouent dans un scepticisme
curieux et parfaitement tranquille. Lacordaire parlait devant Lamartine,
Hugo, Berryer, Guizot, Cousin, devant des hommes dont on ne retrouverait
guère les pareils. On ne saurait donc trop louer le Père Monsabré
d'avoir transformé les conférences en majestueuses homélies.
Et c'est peut-être encore le meilleur moyen de toucher, Dieu aidant,
l'âme des incrédules, si d'aventure il s'en mêlait quelques-uns au
troupeau des fidèles. Faut-il le dire? La vérité de la religion
catholique ne se démontre pas. Car, s'il s'agit des dogmes et des
mystères, on ne saurait croire au surnaturel pour des motifs rationnels:
cela implique contradiction. Et s'il s'agit de la révélation considérée
comme un fait historique, j'ai rencontré des ecclésiastiques qui
reconnaissaient que pour un esprit muni de critique et non prévenu par
la grâce, il peut y avoir, à la rigueur, autant de raisons de rejeter ce
fait que de l'admettre. Dès lors le prédicateur n'a rien de mieux à
faire que de confirmer les croyants dans leur foi et d'incliner les
autres à croire, non par des arguments toujours caducs en quelque point,
mais par l'émotion et l'onction de sa parole et en leur rendant
sensibles la douceur et la bienfaisance intimes de la foi et des vertus
chrétiennes. Il pourra bien sans doute démontrer par les preuves
traditionnelles chaque article de la doctrine, mais pour les fidèles
seulement, avec cette pensée que ces arguments ne peuvent convaincre que
ceux qui sont persuadés d'avance, sans prétendre foudroyer les
incrédules par des raisonnements irréfragables et sans supposer non plus
que ces malheureux soient toujours de mauvaise foi ni qu'ils se donnent
tous pour des esprits forts: car il y en a qui se donnent de la
meilleure grâce du monde pour des esprits faibles, incertains, gouvernés
par des forces obscures, incapables d'atteindre l'absolue vérité.
Le Père Monsabré à dû se faire quelques-unes au moins de ces réflexions.
Il s'est rendu compte, en partie, des conditions faites par la misère
des temps à la prédication chrétienne, et c'est à cause de cela que son
_Carême_ nous a paru intéressant.