Il a simplement entretenu ses auditeurs («simplement» ne veut pas dire
ici «avec simplicité») du sacrement de pénitence. Je résume sa seconde
conférence, une de celles qui donnent l'idée la plus complète de ses
qualités et de ses défauts. Elle a pour sujet la nécessité de la
confession.
Mon plan est bien simple: 1º Dieu veut qu'on se confesse; 2º nous
n'avons pour nous en dispenser que de mauvaises raisons.
§1er.--C'est de Jésus-Christ que les apôtres et leurs successeurs ont
reçu le pouvoir de «remettre ou retenir les péchés». La confession doit
être auriculaire, singulière et précise: sinon, comment le prêtre
saurait-il s'il doit remettre ou retenir? Pour guérir les cœurs, il
faut bien qu'il connaisse leur mal.
D'ailleurs, nous avons la preuve historique que la confession date des
apôtres. Une série ininterrompue de témoignages nous atteste l'existence
de la confession depuis l'origine du christianisme.
Autre preuve, par l'absurde. Supposons que la confession n'ait pas été
instituée par Jésus-Christ: ou bien elle aurait été inventée et imposée,
à un moment donné, par un seul homme; ou bien elle se serait répandue
peu à peu dans le monde chrétien. Mais, dans les deux cas «une nouveauté
si oppressive, si humiliante pour l'orgueil humain», aurait rencontré
des résistances, et l'on pourrait, par suite, en fixer la date précise.
Or, on ne le peut pas. Donc la confession a toujours existé.
Tout le développement de cette première partie est remarquable par
l'ordre et la clarté. J'y ai relevé des traces de scolastique, comme
lorsque l'orateur nous dit que la confession est à la fois, pour le
prêtre, un pouvoir, un honneur, un privilège et un droit, et qu'il nous
explique chacun de ces quatre termes. Franchement, c'est là une analyse
sans intérêt et qui ne porte que sur des mots. Peut-être y a-t-il là une
légère affectation, et qui, d'ailleurs, n'est pas toujours désagréable,
d'érudition théologique et de science traditionnelle. De même, le Père
abuse un peu des citations de saint Thomas. Dans sa première conférence
il éprouve le besoin de l'invoquer pour nous dire que la pénitence est à
l'âme ce que la médecine est au corps. La pensée n'a pourtant rien
d'extraordinaire: l'orateur aurait pu, je crois, trouver cela tout seul,
et on ne dérange pas un saint pour si peu!
La forme est ample, majestueuse, un peu emphatique par endroits. Je sais
bien que l'optique de la chaire, dans une aussi vaste basilique, exige,
comme l'optique du théâtre, une sorte de grossissement; mais la mesure
me paraît quelquefois dépassée. L'orateur a trop d'apostrophes à la
façon de Bossuet:
«Onction de la vérité, sages conseils, prescriptions salutaires,
pressez-vous sur mes lèvres,» etc.--Il a trop, à mon goût, de solennelle
phraséologie oratoire, de formules guindées: «Cette conclusion n'est pas
le fruit de mon interprétation privée. J'estimerais _peu les efforts que
j'ai faits pour l'obtenir_ si je ne me sentais appuyé par
l'interprétation unanime de dix-huit siècles,» etc.--Il a des façons
violentes et hyperboliques d'exprimer des choses très simples: «Si
j'allais vous dire, de mon autorité privée: Confessez-vous, est-ce que
vous tomberiez à genoux?» Voilà qui va bien, et cela suffit. Qu'il
ajoute: «Ne serais-je pas plutôt l'objet de votre juste colère? Ne
crieriez-vous pas au tyran de l'âme, au bourreau des consciences?» passe
encore! Mais ce n'est pas assez pour lui: «Les dalles que vous foulez
aux pieds, ne les arracheriez-vous pas pour me les jeter à la tête et
m'étouffer dessous?» Ceci est décidément de trop. Et notez que cet éclat
survient dans une des parties les moins importantes du sermon, dans le
développement d'un argument accessoire.--Le style, souvent excellent,
n'est pas toujours d'une entière pureté (c'est une critique que l'on
peut se permettre, puisque le Père Monsabré apprend par cœur et récite
ses discours, comme Massillon et comme les neuf dixièmes des orateurs).
On a le déplaisir d'entendre des phrases de ce genre: «Ces quatre choses
se donnent la main,» ou: «L'épanchement est la racine de l'amitié.»
Enfin j'ai dit que le Père Monsabré parlait pour les croyants et qu'il
avait bien raison. Mais, puisque ses auditeurs acceptent de confiance
tout ce qu'il leur dit, il n'est peut-être pas de bon goût de chercher à
les éblouir. C'est pourtant ce que semble faire l'orateur quand, pour
leur montrer que des témoignages ininterrompus attestent l'institution
divine de la confession, il fait défiler devant eux une interminable
liste, siècle par siècle, des docteurs qui en ont parlé. Il sait bien
que les fidèles n'iront pas voir: qu'il se contente donc d'une
affirmation générale ou qu'il en appelle seulement aux quelques Pères
dont le nom est connu de tout le monde. Ou bien, si c'est aux incroyants
qu'il s'adresse, il n'ignore pas que ceux-là trouveront toujours moyen
de contester. Cet étalage d'érudition, cette nomenclature bruyante ne
prouve pas grand'chose pour les indociles, et les dociles n'en ont que
faire: c'est proprement un effet de rhétorique.
§2.--La première partie du sermon est donc toute d'exposition
dogmatique: je préfère la seconde où l'orateur a su mettre de l'émotion
et parfois quelque finesse.
L'homme a trouvé plusieurs raisons de repousser la confession. «Quelles
raisons? J'en vois de deux sortes: celles qu'on dit, et celles qu'on ne
dit pas.» La première raison que l'on dit, c'est qu'il est impossible
que Dieu semble faire violence à la nature humaine et contraindre ses
plus légitimes instincts. La conscience est inviolable: l'homme a le
droit de n'être méprisable que devant soi.--Mais, au contraire, répond
l'orateur, la conscience a besoin de s'épancher:
De tous les secrets que nous portons dans le vase trop fragile de
notre cœur, aucun ne nous fatigue comme le secret du péché et des
peines qu'il enfante. Nuit et jour, en face de notre opprobre, nous
en sommes accablés jusqu'au découragement, jusqu'à désespérer de
nos propres forces. Il faut étouffer, si l'on veut vivre encore,
l'honnêteté de ses bons instincts, le saint amour du bien, et
chercher l'oubli dans l'ivresse continue de l'iniquité. Encore la
conscience a-t-elle des retours. Elle s'éveille à l'improviste, et
l'heure solennelle des remords sonne sur notre triste existence. Se
voir et se mépriser, haïr en soi le plus cher de sa vie, se sentir
l'auteur des peines qu'on endure et entendre dire à ceux qui les
voient du dehors: Quelle chose étrange de souffrir ainsi! Ne
pouvoir étouffer cette voix maudite qui accuse d'ignorance et de
mensonge ceux qui, séduits par les apparences de notre vie, nous
aiment et nous estiment encore: y a-t-il quelque part un plus grand
supplice? Non! le cadavre lié jadis par des tyrans à un corps plein
de vie ne le tourmentait pas plus de ses effroyables baisers que ne
tourmente une âme honnête encore l'horrible attouchement du péché.
C'est assez pour amasser dans un cœur une douleur sans nom, dont
chaque goutte devient un torrent, et que font éclater tout à coup
d'épouvantables aveux, capables de compromettre et de briser des
existences chéries. Au lieu de comprimer de pareilles douleurs,
donnez-leur une issue secrète. Ouvrez quelque part un cœur qui
reçoit les confidences du pécheur fatigué de porter tout seul le
fardeau de ses fautes: tout à coup il se fait comme un mystérieux
échange, je dis plus, une mystérieuse aliénation. Le mal nous
quitte et passe des profondeurs de notre conscience dans des abîmes
qui le dérobent aux yeux. Ce cadavre lié à notre âme, nous l'avons
jeté dans un tombeau, d'où il ne sortira plus pour nous tourmenter.
Nos soucis, nos alarmes, nos terreurs, passés aux flammes d'une
parole amie, ont été purifiés. Il ne nous reste qu'un regret
tranquille, qui nous laisse toutes nos forces pour le bien et ne
nous empêche plus d'espérer un meilleur avenir. Oh! ne dites pas
que la confession est inhumaine et contre nature, puisque toute
nature honnête encore dans ses instincts la recherche spontanément!
Le passage a de l'éclat (malgré la banalité de quelques métaphores),
plus d'éclat peut-être que de pathétique. C'est du moins ce qu'il m'a
semblé quand je l'ai entendu. Il est vrai que, dans cette trop vaste
enceinte de Notre-Dame, l'orateur est absolument obligé de crier ses
phrases. La diction est une lutte désespérée contre l'immensité des
nefs; elle ne peut guère se permettre les notes fines, pénétrantes ou
voilées, les accents qui vont à l'âme. Je ne crois pas, du reste, que la
voix du Père Monsabré se prête beaucoup à ces nuances. Et c'est déjà
bien beau, dans ces conditions, de se faire entendre.
C'est égal, j'aurais désiré je ne sais quoi qui n'est pas venu. Je me
figurais qu'il y avait d'autres choses à dire sur la confession, des
choses plus délicates, plus intimes, plus ingénieuses et plus
tendres--mais qui sans doute ne pourraient être dites que de moins haut,
dans une enceinte plus étroite. Lesquelles? je ne sais; mais, tandis que
retentissaient les nobles phrases du prédicateur, un sonnet de Sully
Prudhomme murmurait tout bas dans ma mémoire, exprimant un sentiment
presque pareil:
Un de mes grands péchés me suivait pas à pas,
Se plaignant de vieillir dans un lâche mystère;
Sous la dent du remords il ne pouvait se taire
Et parlait haut tout seul, quand je n'y veillais pas.
Voulant du lourd secret dont je me sentais las
Me soulager au sein d'un bon dépositaire,
J'ai, pour trouver la nuit fait un trou dans la terre,
Et là j'ai confessé ma faute à Dieu, tout bas.
Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un prêtre!
Il ne voit plus le sang épongé reparaître
À l'heure ténébreuse où le coup fut donné.
J'ai dit un moindre crime à l'oreille divine;
Où je l'ai dit, la terre a fait croître une épine,
Et je n'ai jamais su si j'étais pardonné.
La confession nous est si naturelle, continue le Père Monsabré, qu'avant
de passer à l'état d'institution chrétienne «elle était partout connue,
prêchée, pratiquée.» Et là-dessus il nous cite «un législateur chinois»,
Socrate, Sénèque, saint Jean-Baptiste et un missionnaire qui a trouvé la
confession établie chez les sauvages.--Fort bien; mais alors comment
l'orateur a-t-il pu nous dire, dans la première partie de son discours,
que la confession, si elle avait été inventée par d'autres que
Jésus-Christ, eût paru «une nouveauté énorme, une obligation oppressive,
la plus répugnante des humiliations?» Elle est donc tour à tour
contraire ou conforme à la nature, selon les besoins de la cause! Cette
radicale contradiction n'est sans doute qu'une inadvertance excusable;
mais voilà ce que c'est que de vouloir démontrer là où l'essentiel est
de toucher et d'instruire.
La seconde raison qu'on allègue pour ne pas se confesser, c'est que
l'homme s'avilit en s'agenouillant aux pieds d'un autre homme. Se
confesser à Dieu, à la bonne heure!--Mais, au contraire, ce qu'il nous
faut, c'est un homme. Ici quelque chose de vraiment humain a amolli la
voix de l'orateur:
Un homme, c'est ce qu'il nous faut. Comme nous, il est enfant de la
femme; comme nous, il est pétri d'un limon abject; comme nous, il a
senti l'aiguillon des convoitises; comme nous, il a lutté contre
des penchants maudits; comme nous, peut-être, il est tombé. Sa vie
a des échos dans notre vie; à la peinture de nos misères il
reconnaît sa propre misère. Il ne peut vouloir être sévère sans
qu'aussitôt mille voix crient dans son cœur: «Pitié! pitié!» sans
que le poids douloureux de sa nature l'incline vers la miséricorde.
L'incrédulité reprend: «Nous confesser à un homme! Faire de notre vie la
pâture de sa curiosité! Livrer nos plus redoutables secrets à la merci
de ses indiscrétions, c'est impossible!» Écoutez la réponse du Père
Monsabré: vous y sentirez, au commencement, de la bonne grâce et de la
bonhomie, puis de la générosité et de la grandeur. Ç'a été le bel
endroit du discours, le moment du «frisson».
Messieurs, les braves gens gui raisonnent ainsi oublient une chose
qu'il est important de savoir: c'est que cette vie intime, ces
redoutables secrets dont ils font tant de cas, sont, pour le prêtre
qui en doit prendre connaissance, à leur centième, à leur millième
et peut-être à leur dix millième édition, et qu'ainsi ils
deviennent non plus la pâture de sa curiosité, mais d'une héroïque
patience. Je voudrais pouvoir offrir à ceux qui redoutent la
curiosité du prêtre dix ou douze heures de confessionnal: j'espère
qu'au bout de ce temps il me demanderaient grâce et reconnaîtraient
qu'il faut un sentiment moins trivial que la curiosité pour retenir
le prêtre enchaîné aux fastidieuses redites de la conscience
humaine.
Quoi! ce serait pour contenter une puérile passion qu'il écouterait
si solennellement vos aveux? Laissez-moi vous le dire, messieurs,
vous ne le connaissez pas. Expliquez-moi pourquoi, en vous parlant,
je vous aime, vous qui n'êtes pas mon sang, vous que je ne connais,
pour la plupart, que pour vous avoir aperçus du haut de cette
chaire? N'est-ce pas que je vois sortir de vos yeux comme un flot
de votre vie qui vient se mêler à ma vie? N'est-ce pas que je crois
reconnaître dans ce signe une sorte de sacrement par lequel votre
cœur vient chercher mon cœur? Et vous voudriez qu'au moment
suprême où votre cœur se donne sans mystère et sans réserve, le
prêtre n'accueillît cette tradition de tout vous-même que pour
examiner froidement vos plaies saignantes et se jeter sur votre âme
comme le dissecteur sur un cadavre? Qu'a donc fait le prêtre, qui
puisse lui mériter cette injure?
Je regrette qu'après cela, pour nous montrer jusqu'à quel point le
ministère sacré de la confession transfigure le représentant de Dieu, le
Père Monsabré nous ait raconté l'histoire mélodramatique d'un prêtre
confessant un mendiant et découvrant en lui l'assassin de son père et de
sa mère. On se rappelle une scène semblable dans un _mélo_ d'il y a
trois ou quatre ans.
À côté des raisons que l'on dit, il y a les autres.
Ambition, cupidité, égoïsme, rapine, envie, haine, débauche du
cœur et des sens, dépérissement de la foi, oubli coupable du
devoir, affaissement de la moralité, lâcheté du respect humain:
voilà, messieurs, les raisons qu'on ne dit pas, les seules
déterminantes, aussi honteuses que les autres sont niaises.
Puis, une brève et énergique péroraison:
La loi de Dieu est toujours là... Bon gré, mal gré, il faudra s'y
soumettre... Un jour, nous entendrons Dieu nous dire; Allez,
maudits!... Et aujourd'hui, si nous voulons, cette consolante
parole peut retentir a nos oreilles: Mon fils, allez en paix... Il
faudrait être fou pour hésiter entre ces deux jugements.
Je n'ai pas assez entendu le Père Monsabré pour définir son talent avec
une entière sécurité. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il a, en
général, plus de clarté, de belle ordonnance dialectique, de mouvement
et de force (avec un peu d'enflure quelquefois), que d'onction, de
pénétration, de délicatesse et de pathétique. J'ai cru voir à certains
signes qu'il serait un excellent orateur populaire, doué de verve, de
bonhomie et de franchise; qu'il se guindait pour son auditoire de
Notre-Dame; que la sublimité, la couleur et les divers ornements
oratoires de son style étaient quelque chose d'appris et de plaqué, et
que, livré à sa vraie pente, il eût plus volontiers parlé comme un Père
Lejeune ou un Bridaine relevé d'un peu de Bourdaloue. Mais ce n'est là
qu'une impression que je donne pour ce qu'elle vaut.
V
J'ai entendu d'autres prédicateurs du carême, mais en courant et avec
trop peu de suite pour avoir un sentiment bien arrêté soit sur le talent
de chacun, soit sur l'état actuel de l'éloquence sacrée. On y pourrait,
à la rigueur, discerner un double mouvement. Un certain nombre de
prédicateurs reviennent décidément, comme le Père Monsabré, à
l'exposition pure et simple du dogme et de la morale chrétienne d'après
la Somme de saint Thomas, qui est comme on sait, en grande faveur auprès
de Léon XIII. D'autres, à l'exemple de Lacordaire, agitent les questions
de l'heure présente, combattent le siècle sur son propre terrain, mais à
leur façon et sans chercher à imiter la manière du grand dominicain. Ils
s'attaquent au matérialisme, au positivisme, au scepticisme et autres
monstres avec une éloquence qui m'a semblé, chez quelques-uns, sincère
et cordiale, et tour à tour par des raisons de sentiment et par des
arguments un peu gros, bien appropriés à leurs auditoires.--Le Père
Lange, l'abbé Frémont, surtout l'abbé Perraud et plus encore l'abbé
Huvelin valent certes la peine d'être entendus.
J'ai seulement remarqué, dans une paroisse de la rive gauche, une
innovation fâcheuse, celle des «conférences dialoguées». Un prêtre dans
la chaire expose le dogme; quand il a fini, un petit vicaire, assis en
face, au banc d'œuvre, se lève: il représente l'Erreur. «Je rends
hommage, dit le prestolet, à l'éloquence de l'éminent prédicateur; mais,
nous autres protestants, nous sommes entêtés.» Et il fait alors des
objections ridicules, aggravées de facéties qui mettent en joie les
dévotes. C'est une parade affligeante et tout à fait indigne du bon goût
du clergé parisien. Aussi n'est-ce qu'une exception.