IV

Il a simplement entretenu ses auditeurs («simplement» ne veut pas dire

ici «avec simplicité») du sacrement de pénitence. Je résume sa seconde

conférence, une de celles qui donnent l'idée la plus complète de ses

qualités et de ses défauts. Elle a pour sujet la nécessité de la

confession.

Mon plan est bien simple: 1º Dieu veut qu'on se confesse; 2º nous

n'avons pour nous en dispenser que de mauvaises raisons.

§1er.--C'est de Jésus-Christ que les apôtres et leurs successeurs ont

reçu le pouvoir de «remettre ou retenir les péchés». La confession doit

être auriculaire, singulière et précise: sinon, comment le prêtre

saurait-il s'il doit remettre ou retenir? Pour guérir les cœurs, il

faut bien qu'il connaisse leur mal.

D'ailleurs, nous avons la preuve historique que la confession date des

apôtres. Une série ininterrompue de témoignages nous atteste l'existence

de la confession depuis l'origine du christianisme.

Autre preuve, par l'absurde. Supposons que la confession n'ait pas été

instituée par Jésus-Christ: ou bien elle aurait été inventée et imposée,

à un moment donné, par un seul homme; ou bien elle se serait répandue

peu à peu dans le monde chrétien. Mais, dans les deux cas «une nouveauté

si oppressive, si humiliante pour l'orgueil humain», aurait rencontré

des résistances, et l'on pourrait, par suite, en fixer la date précise.

Or, on ne le peut pas. Donc la confession a toujours existé.

Tout le développement de cette première partie est remarquable par

l'ordre et la clarté. J'y ai relevé des traces de scolastique, comme

lorsque l'orateur nous dit que la confession est à la fois, pour le

prêtre, un pouvoir, un honneur, un privilège et un droit, et qu'il nous

explique chacun de ces quatre termes. Franchement, c'est là une analyse

sans intérêt et qui ne porte que sur des mots. Peut-être y a-t-il là une

légère affectation, et qui, d'ailleurs, n'est pas toujours désagréable,

d'érudition théologique et de science traditionnelle. De même, le Père

abuse un peu des citations de saint Thomas. Dans sa première conférence

il éprouve le besoin de l'invoquer pour nous dire que la pénitence est à

l'âme ce que la médecine est au corps. La pensée n'a pourtant rien

d'extraordinaire: l'orateur aurait pu, je crois, trouver cela tout seul,

et on ne dérange pas un saint pour si peu!

La forme est ample, majestueuse, un peu emphatique par endroits. Je sais

bien que l'optique de la chaire, dans une aussi vaste basilique, exige,

comme l'optique du théâtre, une sorte de grossissement; mais la mesure

me paraît quelquefois dépassée. L'orateur a trop d'apostrophes à la

façon de Bossuet:

«Onction de la vérité, sages conseils, prescriptions salutaires,

pressez-vous sur mes lèvres,» etc.--Il a trop, à mon goût, de solennelle

phraséologie oratoire, de formules guindées: «Cette conclusion n'est pas

le fruit de mon interprétation privée. J'estimerais _peu les efforts que

j'ai faits pour l'obtenir_ si je ne me sentais appuyé par

l'interprétation unanime de dix-huit siècles,» etc.--Il a des façons

violentes et hyperboliques d'exprimer des choses très simples: «Si

j'allais vous dire, de mon autorité privée: Confessez-vous, est-ce que

vous tomberiez à genoux?» Voilà qui va bien, et cela suffit. Qu'il

ajoute: «Ne serais-je pas plutôt l'objet de votre juste colère? Ne

crieriez-vous pas au tyran de l'âme, au bourreau des consciences?» passe

encore! Mais ce n'est pas assez pour lui: «Les dalles que vous foulez

aux pieds, ne les arracheriez-vous pas pour me les jeter à la tête et

m'étouffer dessous?» Ceci est décidément de trop. Et notez que cet éclat

survient dans une des parties les moins importantes du sermon, dans le

développement d'un argument accessoire.--Le style, souvent excellent,

n'est pas toujours d'une entière pureté (c'est une critique que l'on

peut se permettre, puisque le Père Monsabré apprend par cœur et récite

ses discours, comme Massillon et comme les neuf dixièmes des orateurs).

On a le déplaisir d'entendre des phrases de ce genre: «Ces quatre choses

se donnent la main,» ou: «L'épanchement est la racine de l'amitié.»

Enfin j'ai dit que le Père Monsabré parlait pour les croyants et qu'il

avait bien raison. Mais, puisque ses auditeurs acceptent de confiance

tout ce qu'il leur dit, il n'est peut-être pas de bon goût de chercher à

les éblouir. C'est pourtant ce que semble faire l'orateur quand, pour

leur montrer que des témoignages ininterrompus attestent l'institution

divine de la confession, il fait défiler devant eux une interminable

liste, siècle par siècle, des docteurs qui en ont parlé. Il sait bien

que les fidèles n'iront pas voir: qu'il se contente donc d'une

affirmation générale ou qu'il en appelle seulement aux quelques Pères

dont le nom est connu de tout le monde. Ou bien, si c'est aux incroyants

qu'il s'adresse, il n'ignore pas que ceux-là trouveront toujours moyen

de contester. Cet étalage d'érudition, cette nomenclature bruyante ne

prouve pas grand'chose pour les indociles, et les dociles n'en ont que

faire: c'est proprement un effet de rhétorique.

§2.--La première partie du sermon est donc toute d'exposition

dogmatique: je préfère la seconde où l'orateur a su mettre de l'émotion

et parfois quelque finesse.

L'homme a trouvé plusieurs raisons de repousser la confession. «Quelles

raisons? J'en vois de deux sortes: celles qu'on dit, et celles qu'on ne

dit pas.» La première raison que l'on dit, c'est qu'il est impossible

que Dieu semble faire violence à la nature humaine et contraindre ses

plus légitimes instincts. La conscience est inviolable: l'homme a le

droit de n'être méprisable que devant soi.--Mais, au contraire, répond

l'orateur, la conscience a besoin de s'épancher:

De tous les secrets que nous portons dans le vase trop fragile de

notre cœur, aucun ne nous fatigue comme le secret du péché et des

peines qu'il enfante. Nuit et jour, en face de notre opprobre, nous

en sommes accablés jusqu'au découragement, jusqu'à désespérer de

nos propres forces. Il faut étouffer, si l'on veut vivre encore,

l'honnêteté de ses bons instincts, le saint amour du bien, et

chercher l'oubli dans l'ivresse continue de l'iniquité. Encore la

conscience a-t-elle des retours. Elle s'éveille à l'improviste, et

l'heure solennelle des remords sonne sur notre triste existence. Se

voir et se mépriser, haïr en soi le plus cher de sa vie, se sentir

l'auteur des peines qu'on endure et entendre dire à ceux qui les

voient du dehors: Quelle chose étrange de souffrir ainsi! Ne

pouvoir étouffer cette voix maudite qui accuse d'ignorance et de

mensonge ceux qui, séduits par les apparences de notre vie, nous

aiment et nous estiment encore: y a-t-il quelque part un plus grand

supplice? Non! le cadavre lié jadis par des tyrans à un corps plein

de vie ne le tourmentait pas plus de ses effroyables baisers que ne

tourmente une âme honnête encore l'horrible attouchement du péché.

C'est assez pour amasser dans un cœur une douleur sans nom, dont

chaque goutte devient un torrent, et que font éclater tout à coup

d'épouvantables aveux, capables de compromettre et de briser des

existences chéries. Au lieu de comprimer de pareilles douleurs,

donnez-leur une issue secrète. Ouvrez quelque part un cœur qui

reçoit les confidences du pécheur fatigué de porter tout seul le

fardeau de ses fautes: tout à coup il se fait comme un mystérieux

échange, je dis plus, une mystérieuse aliénation. Le mal nous

quitte et passe des profondeurs de notre conscience dans des abîmes

qui le dérobent aux yeux. Ce cadavre lié à notre âme, nous l'avons

jeté dans un tombeau, d'où il ne sortira plus pour nous tourmenter.

Nos soucis, nos alarmes, nos terreurs, passés aux flammes d'une

parole amie, ont été purifiés. Il ne nous reste qu'un regret

tranquille, qui nous laisse toutes nos forces pour le bien et ne

nous empêche plus d'espérer un meilleur avenir. Oh! ne dites pas

que la confession est inhumaine et contre nature, puisque toute

nature honnête encore dans ses instincts la recherche spontanément!

Le passage a de l'éclat (malgré la banalité de quelques métaphores),

plus d'éclat peut-être que de pathétique. C'est du moins ce qu'il m'a

semblé quand je l'ai entendu. Il est vrai que, dans cette trop vaste

enceinte de Notre-Dame, l'orateur est absolument obligé de crier ses

phrases. La diction est une lutte désespérée contre l'immensité des

nefs; elle ne peut guère se permettre les notes fines, pénétrantes ou

voilées, les accents qui vont à l'âme. Je ne crois pas, du reste, que la

voix du Père Monsabré se prête beaucoup à ces nuances. Et c'est déjà

bien beau, dans ces conditions, de se faire entendre.

C'est égal, j'aurais désiré je ne sais quoi qui n'est pas venu. Je me

figurais qu'il y avait d'autres choses à dire sur la confession, des

choses plus délicates, plus intimes, plus ingénieuses et plus

tendres--mais qui sans doute ne pourraient être dites que de moins haut,

dans une enceinte plus étroite. Lesquelles? je ne sais; mais, tandis que

retentissaient les nobles phrases du prédicateur, un sonnet de Sully

Prudhomme murmurait tout bas dans ma mémoire, exprimant un sentiment

presque pareil:

Un de mes grands péchés me suivait pas à pas,

Se plaignant de vieillir dans un lâche mystère;

Sous la dent du remords il ne pouvait se taire

Et parlait haut tout seul, quand je n'y veillais pas.

Voulant du lourd secret dont je me sentais las

Me soulager au sein d'un bon dépositaire,

J'ai, pour trouver la nuit fait un trou dans la terre,

Et là j'ai confessé ma faute à Dieu, tout bas.

Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un prêtre!

Il ne voit plus le sang épongé reparaître

À l'heure ténébreuse où le coup fut donné.

J'ai dit un moindre crime à l'oreille divine;

Où je l'ai dit, la terre a fait croître une épine,

Et je n'ai jamais su si j'étais pardonné.

La confession nous est si naturelle, continue le Père Monsabré, qu'avant

de passer à l'état d'institution chrétienne «elle était partout connue,

prêchée, pratiquée.» Et là-dessus il nous cite «un législateur chinois»,

Socrate, Sénèque, saint Jean-Baptiste et un missionnaire qui a trouvé la

confession établie chez les sauvages.--Fort bien; mais alors comment

l'orateur a-t-il pu nous dire, dans la première partie de son discours,

que la confession, si elle avait été inventée par d'autres que

Jésus-Christ, eût paru «une nouveauté énorme, une obligation oppressive,

la plus répugnante des humiliations?» Elle est donc tour à tour

contraire ou conforme à la nature, selon les besoins de la cause! Cette

radicale contradiction n'est sans doute qu'une inadvertance excusable;

mais voilà ce que c'est que de vouloir démontrer là où l'essentiel est

de toucher et d'instruire.

La seconde raison qu'on allègue pour ne pas se confesser, c'est que

l'homme s'avilit en s'agenouillant aux pieds d'un autre homme. Se

confesser à Dieu, à la bonne heure!--Mais, au contraire, ce qu'il nous

faut, c'est un homme. Ici quelque chose de vraiment humain a amolli la

voix de l'orateur:

Un homme, c'est ce qu'il nous faut. Comme nous, il est enfant de la

femme; comme nous, il est pétri d'un limon abject; comme nous, il a

senti l'aiguillon des convoitises; comme nous, il a lutté contre

des penchants maudits; comme nous, peut-être, il est tombé. Sa vie

a des échos dans notre vie; à la peinture de nos misères il

reconnaît sa propre misère. Il ne peut vouloir être sévère sans

qu'aussitôt mille voix crient dans son cœur: «Pitié! pitié!» sans

que le poids douloureux de sa nature l'incline vers la miséricorde.

L'incrédulité reprend: «Nous confesser à un homme! Faire de notre vie la

pâture de sa curiosité! Livrer nos plus redoutables secrets à la merci

de ses indiscrétions, c'est impossible!» Écoutez la réponse du Père

Monsabré: vous y sentirez, au commencement, de la bonne grâce et de la

bonhomie, puis de la générosité et de la grandeur. Ç'a été le bel

endroit du discours, le moment du «frisson».

Messieurs, les braves gens gui raisonnent ainsi oublient une chose

qu'il est important de savoir: c'est que cette vie intime, ces

redoutables secrets dont ils font tant de cas, sont, pour le prêtre

qui en doit prendre connaissance, à leur centième, à leur millième

et peut-être à leur dix millième édition, et qu'ainsi ils

deviennent non plus la pâture de sa curiosité, mais d'une héroïque

patience. Je voudrais pouvoir offrir à ceux qui redoutent la

curiosité du prêtre dix ou douze heures de confessionnal: j'espère

qu'au bout de ce temps il me demanderaient grâce et reconnaîtraient

qu'il faut un sentiment moins trivial que la curiosité pour retenir

le prêtre enchaîné aux fastidieuses redites de la conscience

humaine.

Quoi! ce serait pour contenter une puérile passion qu'il écouterait

si solennellement vos aveux? Laissez-moi vous le dire, messieurs,

vous ne le connaissez pas. Expliquez-moi pourquoi, en vous parlant,

je vous aime, vous qui n'êtes pas mon sang, vous que je ne connais,

pour la plupart, que pour vous avoir aperçus du haut de cette

chaire? N'est-ce pas que je vois sortir de vos yeux comme un flot

de votre vie qui vient se mêler à ma vie? N'est-ce pas que je crois

reconnaître dans ce signe une sorte de sacrement par lequel votre

cœur vient chercher mon cœur? Et vous voudriez qu'au moment

suprême où votre cœur se donne sans mystère et sans réserve, le

prêtre n'accueillît cette tradition de tout vous-même que pour

examiner froidement vos plaies saignantes et se jeter sur votre âme

comme le dissecteur sur un cadavre? Qu'a donc fait le prêtre, qui

puisse lui mériter cette injure?

Je regrette qu'après cela, pour nous montrer jusqu'à quel point le

ministère sacré de la confession transfigure le représentant de Dieu, le

Père Monsabré nous ait raconté l'histoire mélodramatique d'un prêtre

confessant un mendiant et découvrant en lui l'assassin de son père et de

sa mère. On se rappelle une scène semblable dans un _mélo_ d'il y a

trois ou quatre ans.

À côté des raisons que l'on dit, il y a les autres.

Ambition, cupidité, égoïsme, rapine, envie, haine, débauche du

cœur et des sens, dépérissement de la foi, oubli coupable du

devoir, affaissement de la moralité, lâcheté du respect humain:

voilà, messieurs, les raisons qu'on ne dit pas, les seules

déterminantes, aussi honteuses que les autres sont niaises.

Puis, une brève et énergique péroraison:

La loi de Dieu est toujours là... Bon gré, mal gré, il faudra s'y

soumettre... Un jour, nous entendrons Dieu nous dire; Allez,

maudits!... Et aujourd'hui, si nous voulons, cette consolante

parole peut retentir a nos oreilles: Mon fils, allez en paix... Il

faudrait être fou pour hésiter entre ces deux jugements.

Je n'ai pas assez entendu le Père Monsabré pour définir son talent avec

une entière sécurité. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il a, en

général, plus de clarté, de belle ordonnance dialectique, de mouvement

et de force (avec un peu d'enflure quelquefois), que d'onction, de

pénétration, de délicatesse et de pathétique. J'ai cru voir à certains

signes qu'il serait un excellent orateur populaire, doué de verve, de

bonhomie et de franchise; qu'il se guindait pour son auditoire de

Notre-Dame; que la sublimité, la couleur et les divers ornements

oratoires de son style étaient quelque chose d'appris et de plaqué, et

que, livré à sa vraie pente, il eût plus volontiers parlé comme un Père

Lejeune ou un Bridaine relevé d'un peu de Bourdaloue. Mais ce n'est là

qu'une impression que je donne pour ce qu'elle vaut.

V

J'ai entendu d'autres prédicateurs du carême, mais en courant et avec

trop peu de suite pour avoir un sentiment bien arrêté soit sur le talent

de chacun, soit sur l'état actuel de l'éloquence sacrée. On y pourrait,

à la rigueur, discerner un double mouvement. Un certain nombre de

prédicateurs reviennent décidément, comme le Père Monsabré, à

l'exposition pure et simple du dogme et de la morale chrétienne d'après

la Somme de saint Thomas, qui est comme on sait, en grande faveur auprès

de Léon XIII. D'autres, à l'exemple de Lacordaire, agitent les questions

de l'heure présente, combattent le siècle sur son propre terrain, mais à

leur façon et sans chercher à imiter la manière du grand dominicain. Ils

s'attaquent au matérialisme, au positivisme, au scepticisme et autres

monstres avec une éloquence qui m'a semblé, chez quelques-uns, sincère

et cordiale, et tour à tour par des raisons de sentiment et par des

arguments un peu gros, bien appropriés à leurs auditoires.--Le Père

Lange, l'abbé Frémont, surtout l'abbé Perraud et plus encore l'abbé

Huvelin valent certes la peine d'être entendus.

J'ai seulement remarqué, dans une paroisse de la rive gauche, une

innovation fâcheuse, celle des «conférences dialoguées». Un prêtre dans

la chaire expose le dogme; quand il a fini, un petit vicaire, assis en

face, au banc d'œuvre, se lève: il représente l'Erreur. «Je rends

hommage, dit le prestolet, à l'éloquence de l'éminent prédicateur; mais,

nous autres protestants, nous sommes entêtés.» Et il fait alors des

objections ridicules, aggravées de facéties qui mettent en joie les

dévotes. C'est une parade affligeante et tout à fait indigne du bon goût

du clergé parisien. Aussi n'est-ce qu'une exception.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 37 / 66 题