L'orateur paraît: larges mâchoires, menton carré, grande bouche, une
tête de paysan robuste et qui a sa beauté. Le _Figaro_, dernièrement,
faisait de lui un marquis. Je n'ai pas d'idées préconçues sur le
physique habituel des marquis, et il se pourrait que le Père Monsabré en
fût un. Mais, informations prises, il est né à Blois, de simples
honnêtes gens, ce qui est déjà bien beau. Son père était boulanger,
comme celui du général Drouot et de M. Coquelin. Avant d'entrer chez
les dominicains, l'abbé Monsabré fut vicaire à Mer (Loir-et-Cher), où
son frère était curé, On m'assure que le conférencier de Notre-Dame est
le plus brave homme du monde et qu'il est très gai, d'une gaieté facile,
joviale, bruyante, presque gamine.
Quelqu'un me dit: «Cette gaieté des moines échappés dans les jardins des
couvents entre deux exercices religieux est quelque chose de très
particulier. Notre gaieté à nous grimace presque toujours et n'est
presque jamais inoffensive. Mais cette allégresse monastique ressemble à
la gaieté des enfants, exprime la légèreté d'âme et la sécurité
complète. Ces hommes sont affranchis par leur genre de vie de tout souci
matériel et ont d'ailleurs toutes les certitudes: dès lors comment
seraient-ils tristes? Ils ont l'enfance du cœur qui permet de s'amuser
à des riens.--Quelquefois aussi (et alors elle est moins aimable et
sonne un peu faux aux oreilles des profanes), cette gaieté laisse
entrevoir une arrière-pensée d'édification; elle paraît commandée et
voulue; elle s'étale comme un argument en faveur de la foi, comme un
défi à la tristesse ou aux rires mauvais des pécheurs. Il n'en est pas
moins vrai qu'en ces temps moroses les derniers refuges de la gaieté
innocente, ce sont les salles d'asile, les écoles primaires et les
couvents. La belle humeur des religieux et, en général, des hommes
d'Église n'est point une invention des conteurs du moyen âge. Dans les
séminaires grands et petits, il est instamment recommandé aux élèves de
jouer et d'être gais: cela détourne de mal faire, de penser à mal et
même de penser. Cela est donc d'une sagesse, éminente.» Je ne garantis
pas l'exactitude de cet aperçu: en tout cas, il ne serait vrai que des
moines gais.
La tête de l'orateur se détache, à demi encadrée par le capuchon noir,
pendant que les bras étendus déploient les manches de la robe, larges et
blanches.
Ce costume est bien celui qui convient aux dominicains: il est immaculé
avec quelque chose d'un peu théâtral. L'ordre des Frères prêcheurs est,
je crois, à l'heure qu'il est, le plus brillant des ordres religieux, le
plus généreux, le plus aventureux aussi. Ils ont hérité de la flamme de
Lacordaire, de son libéralisme, de sa hardiesse ingénue. On ne trouve
plus que chez eux l'esprit des Montalembert et des Cochin, l'heureux
malentendu du catholicisme libéral, et cela en dépit des persécutions
subies. Ils persistent à rêver la réconciliation de la science et de la
foi, de la religion et de la société moderne. Illusions si l'on veut;
mais sur quoi, je vous prie, se peuvent fonder l'harmonie sociale, la
paix des âmes, le bonheur relatif dont l'homme est capable, sinon sur
des illusions? Ils ont la charité et se piquent de tolérance. Ne leur
dites pas que c'est saint Dominique qui a inventé l'Inquisition: ils ne
vous croiront pas. Leur règle n'a rien d'oppressif ni d'absorbant, elle
respecte leur personnalité, laisse à chacun une très large initiative.
Aussi exercent-ils une grande séduction sur les âmes, en particulier sur
les femmes et les jeunes gens. Leur esprit forme un remarquable
contraste avec celui de la Compagnie de Jésus. Là, les individus sont
plus effacés, évitent de se mettre en évidence: ils agissent sur les
âmes par la direction privée plus que par la prédication publique; ils
trouvent leur plaisir dans le sentiment de l'immense force collective
dont ils participent, à laquelle ils contribuent par leur obéissance
même, plutôt que dans le libre gouvernement de leurs facultés en vue de
l'intérêt divin. Enfin, comme c'est par l'accroissement de leur propre
puissance qu'ils cherchent le bien spirituel des âmes, il leur arrive, à
leur insu, de s'attacher au moyen plus qu'à la fin et de ne pas paraître
entièrement désintéressés. Au reste, ils sont doux, polis, aimables,
fins, mesurés; aussi étroits que possible dans leur doctrine, mais
indulgents pour les personnes et accommodants dans la pratique. Leur
influence est plus étendue, plus secrète et plus sûre. Mais les
dominicains, ces romantiques, on pourrait presque dire ces aventuriers
de l'orthodoxie, ont plus de charme et d'éclat. Ils ont aussi quelque
chose de plus cordial et de plus humain. Presque tous sont hommes
d'imagination et d'expansive charité.
C'est pour cela que les Frères _prêcheurs_ auront été, en effet, au
XIXe siècle, les représentants les plus éminents de l'éloquence
catholique en France. Une flamme si vivace embrasait les lèvres de
Lacordaire que son œuvre oratoire (chose rare) n'est pas encore
refroidie après quarante ans. Ni logicien, ni critique, ni théologien,
il avait de profonds cris d'amour et de belles visions. Les conférences
sur les vertus chrétiennes, la charité, la chasteté, la sainteté, celles
de 1846 sur Jésus-Christ se lisent encore avec un plaisir qui va parfois
jusqu'à l'émotion. (Et je profite de l'occasion pour rappeler aux
profanes qu'il y a des chapitres pleins de grâce dans la _Vie de saint
Dominique_ et un grand charme de poésie, de tendresse, de piété un tant
soit peu rêveuse et romanesque, dans la _Vie de Marie Madeleine_, dont
les religieuses interdisent la lecture aux petites couventines et que M.
Barbey d'Aurevilly a qualifiée de dangereuse et d'immorale.) Mais, il
faut le reconnaître aussi, l'apologétique de Lacordaire n'était pas
d'une extrême solidité. Cette démonstration de la vérité du catholicisme
par son rôle dans l'histoire et dans la société humaine, c'est quelque
chose d'un peu bien arbitraire; car l'histoire se pétrit aisément selon
la fantaisie de qui s'en empare, et je ne vois pas une religion qui ne
puisse tenter une démonstration de ce genre. Ajoutez qu'à défaut de
l'histoire, qu'il savait juste assez pour l'interroger avec éloquence,
Lacordaire se contentait parfois de l'anecdote et qu'il lui arrivait de
prouver la vérité de la religion chrétienne par un mot de Jean-Jacques
ou de Napoléon à Sainte-Hélène.
Mort, ce candide Lacordaire--qui dans une brochure sur le pape
professait le plus pur ultramontanisme et s'en allait en 1848 siéger à
la Montagne, qui se drapait dans sa robe blanche avec un peu de la
jactance d'un d'Artagnan monastique et se livrait en même temps, dans la
crypte de son couvent, aux sanglantes macérations des premiers
ascètes--a continué d'exercer sur ses fils une très puissante influence
qui me paraît avoir été de deux sortes: heureuse par la transmission de
son généreux esprit, déplaisante quelquefois par la tradition de son
éloquence aventureuse et si personnelle, qu'ils ont imitée avec quelque
maladresse. Car ils lui empruntaient sa fragile apologétique sans le
grand souffle qui la soutenait (en l'air), ses bizarreries de style sans
sa prestigieuse imagination, toute sa manière enfin sans s'apercevoir
qu'ils n'avaient ni ses dons originaux ni surtout son public.
Mais il semble que depuis quelques années les Frères prêcheurs soient
revenus à un genre de prédication plus modeste, plus pratique, mieux
accommodé à un auditoire chrétien, qu'ils se soient ressouvenus du bon
vieux «sermon», du sermon de Bossuet et de Bourdaloue. Puis, ils
viennent de découvrir saint Thomas d'Aquin. Je crois que le Père
Monsabré a été pour beaucoup dans ce retour aux traditions de la chaire
catholique.