LE PÈRE MONSABRÉ

On fait de temps en temps la découverte de Notre-Dame. Il y a, j'en suis

sûr, quantité de Parisiens qui ne passent pas une fois l'an devant la

merveilleuse basilique. La vie est ailleurs. Notre-Dame, énorme et

mystérieuse, dort son sommeil de pierre et de longs souvenirs, dans son

îlot, loin du Paris agité et grouillant. Le clergé même a presque

abandonné la vieille église trop grande, où tiendraient trois ou quatre

églises modernes. À peine y murmure-t-on quelque messe dans un recoin

perdu. La forêt de piliers et d'arcades où nichèrent Quasimodo, ce

hibou, et la Esmeralda, cette mésange, la grande maison de Dieu et du

peuple où priaient les foules ingénues et violentes, où se déroulaient

la fête des Rois et la fête des Fous, appartient au silence, à la

solitude, au passé. Ce n'est plus qu'un monument historique, un témoin

des siècles. Celui qui, étant entré là le matin, s'en va le soir à

l'Éden-Théâtre après avoir flâné sur les boulevards a pu, s'il sait

voir, apprendre des choses qui ne sont pas dans les manuels.

I

Des hommes crient à l'entrée de l'église: «Demandez la dernière

conférence du Père Monsabré _in extenso!_» Ils prononcent: _in extanso_.

Près de la porte, des photographies du prédicateur sont exposées, comme

aux vitrines du _Gil Blas_ les portraits des actrices, «des mouquettes»

et de M. le comte Irison d'Hérisson.

On entre et tout de suite on se sent enveloppé de mystère, de paix, de

demi-ténèbres très douces éclairées par les pierres précieuses des

vitraux, d'où semble rayonner une lumière qui leur est propre. Les

colonnes jaillissent tout droit comme des arbres de sept cents ans (la

vieille comparaison est inévitable), et par les arcades de la grande nef

on voit les doubles rangs de piliers des nefs latérales pêle-mêle, avec

des percées et des allées tournantes comme dans une forêt. Le

maître-autel semble loin, très loin, et les verreries du fond sont comme

une aurore fantastique entrevue au bout d'une haute futaie.

Notre-Dame!

Que c'est beau[27]!

[Note 27: Victor Hugo, le _Pas d'armes du roi Jean_.]

Et pourtant, bien que ce soit immense, audacieux, et que les détails y

soient d'un caprice abondant, cela ne paraît pas, après tout, si hardi,

si touffu, si fou que la cathédrale de Rouen, par exemple, ou celle de

Chartres. Les piliers sont presque des colonnes doriques; les ogives

sont presque des pleins cintres. Il y a là de la mesure, du goût: cette

énormité a quand même quelque chose de parisien, un je ne sais quoi,

mais sensible.

On paye quinze centimes pour entrer dans la grande nef. Des sectateurs

intransigeants de l'Évangile, qui d'ailleurs ne l'ont jamais lu et qui

ne hantent pas les églises, auraient une belle occasion de s'écrier ici:

«Ô sainte égalité des hommes devant Dieu! Il faut payer, il faut être

riche pour entendre la parole de Celui qui aimait les pauvres! Il y a

des places réservées aux capitalistes dans les temples du Dieu de

Bethléem! On vend ton verbe, ô Christ! et tes prêtres trafiquent de

toi»--Hélas! outre que ces trois sous vont assurément à des œuvres

avouables, les conférences de Notre-Dame ne sont point faites pour les

pauvres gens. Ils n'y viennent pas, ou, s'ils y viennent d'aventure,

comme ce sont évidemment des simples et des résignés, ils ne s'irritent

point d'être exclus des chaises réservées; ils acceptent avec la douceur

de l'habitude les plus mauvaises places à l'église comme dans la vie:

cela leur semble naturel. Et si les belles phrases savantes et cadencées

n'arrivent à leurs oreilles que par lambeaux confus, ils comprennent

juste autant que s'ils entendaient.

La nef centrale, où sont admis seulement les hommes est déjà à moitié

pleine au moment où j'arrive. Les femmes sont rejetées dans les bas

côtés ou perchées dans les galeries à jour qui longent la grande nef.

Elles sont en assez petit nombre et j'en vois peu d'élégantes. Cette

vieille cathédrale démesurée n'attire point les femmes. Elles ont des

églises plus petites, chauffées, confortables, qui sont d'aujourd'hui et

qui sont à elles: Notre-Dame est d'autrefois et est à tout le monde. Ce

vaisseau est si vaste, si haut, si solennel, que les froufrous, les

chuchotements, les petites mines s'y sentiraient mal à l'aise. Tout ce

minuscule y serait ridicule, presque sacrilège. Une Parisienne, habillée

comme elles le sont à présent, y ferait l'effet d'un contresens, d'une

petite tache fort jolie, mais absurde.

Quant aux hommes qui sont là, quels sont-ils? Il ne me paraît pas que

l'auditoire soit aussi brillant, à beaucoup près, qu'au temps de

Lacordaire ou même du Père Hyacinthe, alors qu'un grand nombre de ceux

qui comptent dans la littérature ou dans la politique se pressaient,

comme on dit, autour de la chaire. Je remarque d'abord que la plupart

des auditeurs sont des croyants: ils prient, ils suivent la messe qu'on

dit avant le sermon. Je vois beaucoup de vieux messieurs et de jeunes

gens à tête de séminariste. J'ai à côté de moi un mince adolescent, de

mise soignée, pâle, l'œil bleu et profond, la bouche enfantine,

évidemment très pieux, très candide et très pur (peut-être votre Hubert

Liauran avant la chute, mon cher Paul Bourget!). Il remue les lèvres,

dit son chapelet, baise la petite croix de temps en temps.--Un peu plus

loin, un petit frère de la Doctrine chrétienne, figure naïve, de bonnes

grosses joues, crâne pointu avec le rouleau de cheveux sur la nuque: on

voit de ces silhouettes dans les _Contes drolatiques_ illustrés par

Gustave Doré.--Plus loin encore, un homme sans âge, barbe à tous crins,

front haut, serré aux tempes, des yeux brillants, l'air farouche, un de

ces masques durs de fanatiques comme on en rencontre aussi dans les

réunions anarchistes: avec d'autres pensées, le cerveau est certainement

le même.--Mais le peuple, où est-il? Je n'ai pas aperçu un homme en

blouse ou en bourgeron dans cette église où jadis le peuple était chez

lui, où il venait oublier sa dure vie, s'enchanter d'une vision de

paradis, de belles processions étincelantes de chasubles et de bannières

et enveloppées d'encens comme une aurore de pourpre dans une brume d'or.

Tout à coup un chant s'élève du fond de la basilique, d'une chapelle

qu'on ne voit pas, un chant d'enfant de chœur, à la fois grêle et

velouté et comme ouaté par la distance. On dirait la plainte d'un oiseau

chantant tout seul à l'extrémité d'une forêt magique. Cette voix

psalmodie la belle prière: «_Attende, Domine, et miserere, quia

peccavimus tibi_. Écoutez, Seigneur, et ayez pitié, car nous avons péché

contre vous.» Des voix d'hommes reprennent le verset en chœur.

L'adolescent extatique à la figure de jeune archange se met à chanter,

et je constate avec une surprise désagréable que ce Chérubin de cercle

catholique, qui serait un si friand régal pour quelque perverse marraine

de trente-cinq ans, a une voix de basse profonde.

Malgré tout, cette lamentation lointaine qui recommence, cette lumière

tamisée venant on ne sait d'où, cette ombre douce et solennelle, cela

berce et caresse l'âme à la faire pleurer. C'est bien là qu'on oublie.

Femmes du peuple qui peinez tant, voulez-vous oublier la mansarde où il

fait froid et où l'on n'a pas toujours du pain, le loyer qui n'est pas

payé, le mari qui vous bat quand il est ivre, les enfants morts ou mal

portants, toute la douleur de vivre? Et vous, filles et femmes tentées

par la misère ou par la folie obscure de votre corps, et vous,

mendiants, infirmes et meurt-de-faim, toute la cohue invoquée par Jean

Richepin dans la _Ballade des Gueux_,--venez, venez ici! Une fois les

lourds battants feutrés retombés derrière vous, tout est fini, rien de

tout cela n'existe plus: vous entrez dans un monde nouveau, dans un lieu

de mystère où vous pouvez croire que la vie est un vague et mauvais rêve

allégé par des trêves bienfaisantes qui font pressentir le réveil

ailleurs; et vous sortirez avec une douceur dans l'âme et une

résignation un peu moins inutile que la révolte. «Venez, vous qui peinez

et qui êtes chargés, et je vous soulagerai.»

Mais, au lieu de gueux et de claque-patins, des messieurs, qui ont

toutes sortes de raisons pour se consoler de vivre, viennent occuper les

places d'abonnés, les stalles de velours en face de la chaire. Ce sont

des «hommes du monde», cela se voit à leur mise et à leur façon de se

saluer, de sourire, de se serrer la main. Plusieurs sont assurément des

membres de la Société de Saint-Vincent de Paul et beaucoup sont

d'anciens magistrats: cela se sent. Puis, devant ces apôtres bien élevés

des cercles catholiques, une trentaine de prêtres viennent s'asseoir sur

des chaises qui les attendent. Enfin, le cardinal, entouré de hauts

dignitaires ecclésiastiques et d'un évêque ou deux, prend place sur un

siège élevé. Il est très vieux, très pâle, très blanc, avec de grands

traits austères: un archevêque de vitrail.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 34 / 66 题