Si insinuante que soit quelquefois la mélancolie du journal intime de M.
Sylvestre Bonnard, ne vous y laissez pas prendre; et si vous vous
attendrissez trop fort, dites-vous que cela n'est pas arrivé. Car
Clémentine n'est pas morte, M. Bonnard s'est marié, et il a écrit le
_Livre de mon ami_.
Ce livre plaira aux mères, car il parle des enfants. Il charmera les
femmes, car il est délicat et pur. Il ravira les poètes, car il est
plein de la poésie la plus naturelle et la plus fine à la fois. Il
contentera les philosophes, car on y sent à chaque instant, ai-je besoin
de le dire? l'habitude des méditations sérieuses. Il aura l'estime des
psychologues, car ils y trouveront la description la plus déliée des
mouvements d'une âme enfantine. Il satisfera les vieux humanistes, car
il respire l'amour des bonnes lettres. Il séduira les âmes tendres, car
il est plein de tendresse. Et il trouvera grâce devant les désabusés,
car l'ironie n'en est point absente et il révèle plus de résignation que
d'optimisme.
Quoi! tout cela dans des impressions d'enfance?--C'est ainsi, et il n'y
a rien là de surprenant, que le talent de l'écrivain, car il n'est pas
de meilleur sujet pour un observateur qui est un poète, ni pour un poète
qui est un philosophe, ni pour un philosophe qui est un père.
Un petit enfant, c'est d'abord, quand il est joli ou seulement quand il
n'est pas laid, la créature du monde la plus agréable à voir, la plus
gracieuse par ses mouvements et toute sa démarche, la plus noble par son
ignorance du mal, son impuissance à être méchant ou vil et à démériter.
Un petit enfant, c'est aussi la créature la plus aimée d'autres êtres,
dont il est la raison de vivre, pour qui il est la suprême affection, la
plus chère espérance, souvent l'unique intérêt. Et surtout un petit
enfant, c'est pour un philosophe comme Sylvestre Bonnard, le sujet
d'observation le plus attachant. C'est un homme tout neuf, non déformé,
parfaitement original; c'est l'être qui reçoit des choses et du monde
entier les impressions les plus directes et les plus vives, pour qui
tout est étonnement et féerie; qui, cherchant à comprendre le monde,
imagine des explications incomplètes qui en respectent le mystère et
sont par là éminemment poétiques. Plus tard, l'homme moyen accepte des
explications qu'il croit définitives; il perd le don de s'étonner, de
s'émerveiller, de sentir le mystère des choses. Ceux qui conservent ce
don sont le très petit nombre, et ce sont eux les poètes, et ce sont eux
les vrais philosophes. Tout enfant est poète naturellement. L'âme d'un
petit enfant bien doué est plus proche de celle d'Homère que l'âme de
tel bourgeois ou de tel académicien médiocre.
Et d'un autre côté le petit enfant, quoique supérieur à l'homme, est
déjà un homme. Il en éprouve déjà les passions: vanité, amour-propre,
jalousie,--amour aussi,--désir de gloire, aspiration à la beauté. Ses
bons mouvements, étant spontanés, ont chez lui une grâce divine. Et
quant à ceux qui dérivent de l'égoïsme, étant inoffensifs et n'étant
point prémédités, ils sont divertissants à voir. Ils n'apparaissent que
comme des démonstrations piquantes de l'instinct de conservation et de
conquête, comme les premiers et innocents engagements de la lutte
nécessaire pour la vie.
M. Anatole France a rendu après d'autres, après Victor Hugo, après
Mme Alphonse Daudet, quelques-uns de ces aspects de l'enfance, cet
éveil progressif à la vie de la pensée et à la vie des passions,--mais à
sa façon, dans un esprit plus philosophique et par une analyse plus
pénétrante. Ce qu'il raconte d'ailleurs, ce sont les impressions d'un
petit enfant très particulièrement doué, d'un enfant qui sera un
artiste, un contemplateur, un rêveur, et qui prendra surtout le monde
comme un spectacle pour les yeux et comme un problème pour la pensée,
non comme un champ de bataille ou comme un magasin de provisions où il
s'agit avant tout de se faire sa part. Et le caractère de cet enfant se
marque plus clairement par le voisinage d'un autre enfant doué de
qualités différentes, mieux armé pour la lutte et pour l'action: le
petit Fontanet, «ingénieux comme Ulysse», si malin, si déluré, si
débrouillard, qui deviendra «avocat, conseiller général, administrateur
de diverses compagnies, député».
Faut-il rappeler quelques traits de ces histoires enfantines? L'embarras
est grand: ce que je citerai me laissera le remords de paraître négliger
ce que je ne cite point:
Tout dans l'immortelle nature
Est miracle aux petits enfants.
._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
Ils font de frissons en frissons
La découverte de la vie.
J'étais heureux. Mille choses, à la fois familières et
mystérieuses, occupaient mon imagination, mille choses qui
n'étaient rien en elles-mêmes, mais qui faisaient partie de ma vie.
Elle était toute petite, ma vie; mais c'était une vie, c'est-à-dire
le centre des choses, le milieu du monde. Ne souriez pas à ce que
je dis là, ou n'y souriez que par amitié et songez-y: quiconque
vit, fût-il un petit chien, est au milieu des choses.
Le papier du petit salon où joue Pierre Nozière est semé de roses en
boutons, petites, modestes, toutes pareilles, toutes jolies:
Un jour, dans le petit salon, laissant sa broderie, ma mère me
souleva dans ses bras; puis, me montrant une des fleurs du papier,
elle me dit:
--Je te donne cette rose.
Et, pour la reconnaître, elle la marqua d'une croix avec son
poinçon à broder.
Jamais présent ne me rendit plus heureux.
Je vous recommande aussi, comme des merveilles de psychologie enfantine,
le chapitre d'Alphonse et de la grappe de raisin, et celui où Pierre,
voulant se faire ermite et se dépouiller des biens de ce monde, jette
ses jouets par la fenêtre:
--Cet enfant est stupide! s'écria mon père en fermant la fenêtre.
J'éprouvai de la colère et de la honte à m'entendre juger ainsi.
Mais je considérai que mon père, n'étant pas saint comme moi, ne
partagerait pas avec moi la gloire des bienheureux, _et cette
pensée me fut une grande consolation_.
Un des mérites les plus originaux du livre, c'est que l'enfant qui en
est le héros est bien «au milieu du monde». Les personnages qui
traversent les chapitres, l'abbé Jubal, le père Le Beau, Mlle Lefort,
sont bien vus par un petit enfant. Les histoires de grandes personnes,
incomprises, incomplètement vues, comme des séries de scènes singulières
qui ne se relient point entre elles, prennent des airs et des
proportions de rêves. Voyez ce que devient dans un cerveau d'enfant
l'histoire de la dame en blanc dont le mari voyage et qui est aimée d'un
autre monsieur. Voyez surtout comment tourne au fantastique l'histoire
de la jolie marraine, de Marcelle aux yeux d'or, la pauvre créature
d'amour et de folie: apparition d'une fée très bonne, très capricieuse
et très malheureuse. Et quelle douceur dans la pitié de l'homme
s'épanchant, plus tard, sur la vision de l'enfant!
Pauvre âme en peine, pauvre âme errante sur l'antique Océan qui
berça les premières amours de la terre, cher fantôme, ô ma marraine
et ma fée, sois bénie par le plus fidèle de tes amoureux, par le
seul peut-être qui se souvienne encore de toi! Sois bénie pour le
don que tu mis sur mon berceau en t'y penchant seulement; sois
bénie pour m'avoir révélé, quand je naissais à peine à la pensée,
les tourments délicieux que la beauté donne aux âmes avides de la
comprendre; sois bénie par celui qui fut l'enfant que tu soulevas
de terre pour chercher la couleur de ses yeux! Il fut, cet enfant,
le plus heureux et, j'ose le dire, le meilleur de tes amis. C'est à
lui que tu donnas le plus, ô généreuse femme! car tu lui ouvris,
avec tes deux bras, le monde infini des rêves...
Hélas! c'est peut-être là la suprême sagesse: voir le monde et s'en
émerveiller comme les tout petits, mais ne revenir à cet émerveillement
qu'après avoir passé par toutes les sagesses et les philosophies;
concevoir le monde comme un tissu de phénomènes inexplicables, à la
façon des enfants, mais par de longs détours et pour des raisons que les
enfants ne connaissent pas.
Ainsi fait M. Anatole France. Sa contemplation est pleine de
ressouvenirs. Je ne sais pas d'écrivain en qui la réalité se reflète à
travers une couche plus riche de science, de littérature, d'impressions
et de méditations antérieures. M. Hugues Le Roux le disait dans une
élégante _Chinoiserie_: «Toutes les choses de ce monde sont réverbérées,
les ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la
nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le poète, penché sur ce
monde d'apparences, préfère à la lune qui se lève sur les montagnes
celle qui s'allume au fond des eaux, et la mémoire de l'amour défunt aux
voluptés présentes de l'amour.» Eh bien! pour M. Anatole France, les
choses ont coutume de se réfléchir deux ou trois fois; car, outre
qu'elles se réfléchissent les unes dans les autres, elles se
réfléchissent encore dans les livres avant de se réfléchir dans son
esprit. «Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis
philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait à sa manière le rêve de
la vie. J'ai fait ce rêve dans ma bibliothèque.» Mais le rêve qu'on
fait dans une bibliothèque, pour s'enrichir du rêve de beaucoup d'autres
hommes, ne cesse point d'être personnel. Les contes de M. Anatole France
sont, avant tout, les contes d'un grand lettré, d'un mandarin
excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a
fait un choix déterminé par son tempérament, par son originalité propre;
et peut-être ne le définirait-on pas mal un humoriste érudit et tendre
épris de beauté antique. Il est remarquable, en tout cas, que cette
intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M. Paul
Bourget) aux littératures du Nord: elle me paraît le produit extrême et
très pur de la seule tradition grecque et latine.
Je m'aperçois en finissant que je n'ai pas dit du tout ce que j'avais
dessein de dire. Les livres de M. Anatole France sont de ceux que je
voudrais le plus avoir faits. Je crois les comprendre et les sentir
entièrement; mais je les aime tant que je n'ai pu les analyser sans un
peu de trouble.