IV

Si insinuante que soit quelquefois la mélancolie du journal intime de M.

Sylvestre Bonnard, ne vous y laissez pas prendre; et si vous vous

attendrissez trop fort, dites-vous que cela n'est pas arrivé. Car

Clémentine n'est pas morte, M. Bonnard s'est marié, et il a écrit le

_Livre de mon ami_.

Ce livre plaira aux mères, car il parle des enfants. Il charmera les

femmes, car il est délicat et pur. Il ravira les poètes, car il est

plein de la poésie la plus naturelle et la plus fine à la fois. Il

contentera les philosophes, car on y sent à chaque instant, ai-je besoin

de le dire? l'habitude des méditations sérieuses. Il aura l'estime des

psychologues, car ils y trouveront la description la plus déliée des

mouvements d'une âme enfantine. Il satisfera les vieux humanistes, car

il respire l'amour des bonnes lettres. Il séduira les âmes tendres, car

il est plein de tendresse. Et il trouvera grâce devant les désabusés,

car l'ironie n'en est point absente et il révèle plus de résignation que

d'optimisme.

Quoi! tout cela dans des impressions d'enfance?--C'est ainsi, et il n'y

a rien là de surprenant, que le talent de l'écrivain, car il n'est pas

de meilleur sujet pour un observateur qui est un poète, ni pour un poète

qui est un philosophe, ni pour un philosophe qui est un père.

Un petit enfant, c'est d'abord, quand il est joli ou seulement quand il

n'est pas laid, la créature du monde la plus agréable à voir, la plus

gracieuse par ses mouvements et toute sa démarche, la plus noble par son

ignorance du mal, son impuissance à être méchant ou vil et à démériter.

Un petit enfant, c'est aussi la créature la plus aimée d'autres êtres,

dont il est la raison de vivre, pour qui il est la suprême affection, la

plus chère espérance, souvent l'unique intérêt. Et surtout un petit

enfant, c'est pour un philosophe comme Sylvestre Bonnard, le sujet

d'observation le plus attachant. C'est un homme tout neuf, non déformé,

parfaitement original; c'est l'être qui reçoit des choses et du monde

entier les impressions les plus directes et les plus vives, pour qui

tout est étonnement et féerie; qui, cherchant à comprendre le monde,

imagine des explications incomplètes qui en respectent le mystère et

sont par là éminemment poétiques. Plus tard, l'homme moyen accepte des

explications qu'il croit définitives; il perd le don de s'étonner, de

s'émerveiller, de sentir le mystère des choses. Ceux qui conservent ce

don sont le très petit nombre, et ce sont eux les poètes, et ce sont eux

les vrais philosophes. Tout enfant est poète naturellement. L'âme d'un

petit enfant bien doué est plus proche de celle d'Homère que l'âme de

tel bourgeois ou de tel académicien médiocre.

Et d'un autre côté le petit enfant, quoique supérieur à l'homme, est

déjà un homme. Il en éprouve déjà les passions: vanité, amour-propre,

jalousie,--amour aussi,--désir de gloire, aspiration à la beauté. Ses

bons mouvements, étant spontanés, ont chez lui une grâce divine. Et

quant à ceux qui dérivent de l'égoïsme, étant inoffensifs et n'étant

point prémédités, ils sont divertissants à voir. Ils n'apparaissent que

comme des démonstrations piquantes de l'instinct de conservation et de

conquête, comme les premiers et innocents engagements de la lutte

nécessaire pour la vie.

M. Anatole France a rendu après d'autres, après Victor Hugo, après

Mme Alphonse Daudet, quelques-uns de ces aspects de l'enfance, cet

éveil progressif à la vie de la pensée et à la vie des passions,--mais à

sa façon, dans un esprit plus philosophique et par une analyse plus

pénétrante. Ce qu'il raconte d'ailleurs, ce sont les impressions d'un

petit enfant très particulièrement doué, d'un enfant qui sera un

artiste, un contemplateur, un rêveur, et qui prendra surtout le monde

comme un spectacle pour les yeux et comme un problème pour la pensée,

non comme un champ de bataille ou comme un magasin de provisions où il

s'agit avant tout de se faire sa part. Et le caractère de cet enfant se

marque plus clairement par le voisinage d'un autre enfant doué de

qualités différentes, mieux armé pour la lutte et pour l'action: le

petit Fontanet, «ingénieux comme Ulysse», si malin, si déluré, si

débrouillard, qui deviendra «avocat, conseiller général, administrateur

de diverses compagnies, député».

Faut-il rappeler quelques traits de ces histoires enfantines? L'embarras

est grand: ce que je citerai me laissera le remords de paraître négliger

ce que je ne cite point:

Tout dans l'immortelle nature

Est miracle aux petits enfants.

._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.

Ils font de frissons en frissons

La découverte de la vie.

J'étais heureux. Mille choses, à la fois familières et

mystérieuses, occupaient mon imagination, mille choses qui

n'étaient rien en elles-mêmes, mais qui faisaient partie de ma vie.

Elle était toute petite, ma vie; mais c'était une vie, c'est-à-dire

le centre des choses, le milieu du monde. Ne souriez pas à ce que

je dis là, ou n'y souriez que par amitié et songez-y: quiconque

vit, fût-il un petit chien, est au milieu des choses.

Le papier du petit salon où joue Pierre Nozière est semé de roses en

boutons, petites, modestes, toutes pareilles, toutes jolies:

Un jour, dans le petit salon, laissant sa broderie, ma mère me

souleva dans ses bras; puis, me montrant une des fleurs du papier,

elle me dit:

--Je te donne cette rose.

Et, pour la reconnaître, elle la marqua d'une croix avec son

poinçon à broder.

Jamais présent ne me rendit plus heureux.

Je vous recommande aussi, comme des merveilles de psychologie enfantine,

le chapitre d'Alphonse et de la grappe de raisin, et celui où Pierre,

voulant se faire ermite et se dépouiller des biens de ce monde, jette

ses jouets par la fenêtre:

--Cet enfant est stupide! s'écria mon père en fermant la fenêtre.

J'éprouvai de la colère et de la honte à m'entendre juger ainsi.

Mais je considérai que mon père, n'étant pas saint comme moi, ne

partagerait pas avec moi la gloire des bienheureux, _et cette

pensée me fut une grande consolation_.

Un des mérites les plus originaux du livre, c'est que l'enfant qui en

est le héros est bien «au milieu du monde». Les personnages qui

traversent les chapitres, l'abbé Jubal, le père Le Beau, Mlle Lefort,

sont bien vus par un petit enfant. Les histoires de grandes personnes,

incomprises, incomplètement vues, comme des séries de scènes singulières

qui ne se relient point entre elles, prennent des airs et des

proportions de rêves. Voyez ce que devient dans un cerveau d'enfant

l'histoire de la dame en blanc dont le mari voyage et qui est aimée d'un

autre monsieur. Voyez surtout comment tourne au fantastique l'histoire

de la jolie marraine, de Marcelle aux yeux d'or, la pauvre créature

d'amour et de folie: apparition d'une fée très bonne, très capricieuse

et très malheureuse. Et quelle douceur dans la pitié de l'homme

s'épanchant, plus tard, sur la vision de l'enfant!

Pauvre âme en peine, pauvre âme errante sur l'antique Océan qui

berça les premières amours de la terre, cher fantôme, ô ma marraine

et ma fée, sois bénie par le plus fidèle de tes amoureux, par le

seul peut-être qui se souvienne encore de toi! Sois bénie pour le

don que tu mis sur mon berceau en t'y penchant seulement; sois

bénie pour m'avoir révélé, quand je naissais à peine à la pensée,

les tourments délicieux que la beauté donne aux âmes avides de la

comprendre; sois bénie par celui qui fut l'enfant que tu soulevas

de terre pour chercher la couleur de ses yeux! Il fut, cet enfant,

le plus heureux et, j'ose le dire, le meilleur de tes amis. C'est à

lui que tu donnas le plus, ô généreuse femme! car tu lui ouvris,

avec tes deux bras, le monde infini des rêves...

Hélas! c'est peut-être là la suprême sagesse: voir le monde et s'en

émerveiller comme les tout petits, mais ne revenir à cet émerveillement

qu'après avoir passé par toutes les sagesses et les philosophies;

concevoir le monde comme un tissu de phénomènes inexplicables, à la

façon des enfants, mais par de longs détours et pour des raisons que les

enfants ne connaissent pas.

Ainsi fait M. Anatole France. Sa contemplation est pleine de

ressouvenirs. Je ne sais pas d'écrivain en qui la réalité se reflète à

travers une couche plus riche de science, de littérature, d'impressions

et de méditations antérieures. M. Hugues Le Roux le disait dans une

élégante _Chinoiserie_: «Toutes les choses de ce monde sont réverbérées,

les ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la

nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le poète, penché sur ce

monde d'apparences, préfère à la lune qui se lève sur les montagnes

celle qui s'allume au fond des eaux, et la mémoire de l'amour défunt aux

voluptés présentes de l'amour.» Eh bien! pour M. Anatole France, les

choses ont coutume de se réfléchir deux ou trois fois; car, outre

qu'elles se réfléchissent les unes dans les autres, elles se

réfléchissent encore dans les livres avant de se réfléchir dans son

esprit. «Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis

philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait à sa manière le rêve de

la vie. J'ai fait ce rêve dans ma bibliothèque.» Mais le rêve qu'on

fait dans une bibliothèque, pour s'enrichir du rêve de beaucoup d'autres

hommes, ne cesse point d'être personnel. Les contes de M. Anatole France

sont, avant tout, les contes d'un grand lettré, d'un mandarin

excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a

fait un choix déterminé par son tempérament, par son originalité propre;

et peut-être ne le définirait-on pas mal un humoriste érudit et tendre

épris de beauté antique. Il est remarquable, en tout cas, que cette

intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M. Paul

Bourget) aux littératures du Nord: elle me paraît le produit extrême et

très pur de la seule tradition grecque et latine.

Je m'aperçois en finissant que je n'ai pas dit du tout ce que j'avais

dessein de dire. Les livres de M. Anatole France sont de ceux que je

voudrais le plus avoir faits. Je crois les comprendre et les sentir

entièrement; mais je les aime tant que je n'ai pu les analyser sans un

peu de trouble.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 33 / 66 题