III

Aussi devait-il finir par écrire des romans où il serait lui-même en

scène et qui seraient son histoire autant que celle des autres: des

coins de réalité illustrés et commentés par son expérience ingénieuse.

Et tels sont en effet ces deux chefs-d'œuvre: la Bûche et le _Crime de

Sylvestre Bonnard_. Quand on sait tant et qu'on réfléchit tant, on ne

s'oublie plus, on ne sort plus jamais hors de soi: c'est toujours

soi-même qu'on regarde, puisque tout ce qu'on observe, on le rattache

involontairement à une conception générale du monde et que cette

conception est en nous.

Il ne faudrait pas croire après cela que ces deux petits romans soient

de la même famille que ceux de Xavier de Maistre ou, pour citer un

moindre artiste, de M. Alphonse Karr; de ces romans «humoristiques» dont

Flaubert a dit dans _Bouvard et Pécuchet_: «L'auteur s'interrompt à

chaque instant pour parler de sa maîtresse et de sa pantoufle. Un tel

sans gêne les ravit, puis leur parut stupide.» D'abord ce n'est point

ici l'écrivain qui prend la parole, mais M. Sylvestre Bonnard, et nous

avons vu qu'il avait bien son allure et sa physionomie à lui. Et M.

Sylvestre Bonnard est bien trop sérieux pour nous entretenir «de sa

pantoufle ou de sa maîtresse». S'il parle à son chat, c'est que son

chat lui est un compagnon naturel et nécessaire, qui fait partie de son

cabinet de travail, et c'est pour lui adresser des discours pleins de

suc et de philosophie. Si peut-être ces petits récits font songer, par

quelques-unes des réflexions qui y sont mêlées, au _Voyage sentimental_

de Sterne, au moins sont-ils composés avec soin et les digressions ne

sont-elles qu'apparentes. Ce sont des histoires suivies, mais qui

s'enrichissent en traversant un esprit très conscient et muni d'un grand

nombre de souvenirs et de connaissances.

Cette vision de petites portions de la comédie humaine par un vieux

membre de l'Institut très savant et très bon, c'est ce qu'on peut

imaginer de plus délicieux.

Ce charme est très complexe, et je sens bien que je n'en pourrai jamais

dégager tous les éléments. C'est d'abord une ironie très douce, très

calme, qui s'insinue dans tous les récits et dans toutes les réflexions.

Le dessin même des personnages a toujours quelque chose d'ironique; il

accentue, avec une exagération placide, les traits caractéristiques. Et,

par exemple, M. Mouche et Mlle Préfère, deux vénérables personnes

d'une hypocrisie sereine et d'une parfaite méchanceté, disent bien ce

qu'ils doivent dire, mais ne le disent pas tout à fait comme ils le

diraient dans la réalité: leurs propos, comme leurs figures nous

arrivent répercutés et réfléchis.--Cette continuelle et presque

involontaire ironie, c'est bien le ton habituel d'un homme qui se

regarde vivre lui et les autres, et pour qui tout est apparence,

phénomène, spectacle; car une telle façon de prendre le monde ne va pas

sans un détachement de l'esprit qui est nécessairement ironique. On

garde son sang-froid même dans l'observation la plus appliquée ou dans

l'émotion la plus forte, et malgré soi on porte partout cette

arrière-pensée que tout est vanité. Et tous les êtres qui n'y songent

point, même ceux qu'on aime, vous font sourire par quelque endroit,

fût-ce le plus affectueusement du monde.

Oui, mon ami, dit M. Bonnard au petit marchand d'almanachs qui lui offre

la _Clef des songes_; mais ces songes et mille autres encore, joyeux ou

tragiques, se résument en un seul: le songe de la vie, et votre petit

livre jaune me donnera-t-il la clef de celui-là?

La plus haute sagesse ne manque jamais non plus de sourire d'elle-même:

M. Sylvestre Bonnard a toujours ce sourire.

Mais cette ironie, n'étant en somme que la conscience toujours présente

du mystère des abuses et de la fragilité des destinées humaines,

implique la bonté, la pitié, la tendresse--une tendresse pleine de

pensée et d'autant plus profonde. Il y a là je ne sais combien de pages

qui vous mouillent les yeux: celles où M. Bonnard se souvient de

Clémentine, celles où il va s'agenouiller sur sa tombe avec Mme de

Gabry, celles où il avoue qu'il n'avait pas compté que Jeanne se

marierait si vite... Et que dites-vous de ce petit discours à Jeanne:

Jeanne, écoutez-moi encore. Vous vous êtes fait jusqu'ici bien

venir de ma gouvernante, qui, comme toutes les vieilles gens, est

assez morose de son naturel. Ménagez-la. J'ai cru devoir la ménager

moi-même et souffrir ses impatiences. Je vous dirai, Jeanne:

Respectez-la. Et, en parlant ainsi, je n'oublie pas qu'elle est ma

servante et la vôtre: elle ne l'oubliera pas davantage. Mais vous

devez respecter en elle son grand âge et son grand cœur. C'est une

humble créature qui a longtemps duré dans le bien; elle s'y est

endurcie. Souffrez la roideur de cette âme droite. Sachez

commander; elle saura obéir. Allez, ma fille; arrangez votre

chambre de la façon qui vous semblera le plus convenable pour votre

travail et votre repos.

Et cette invocation si belle:

D'où vous êtes aujourd'hui, Clémentine, dis-je en moi-même,

regardez ce cœur maintenant refroidi par l'âge, mais dont le sang

bouillonna jadis pour vous, et dites s'il ne se ranime pas à la

pensée d'aimer ce qui reste de vous sur la terre. Tout passe

puisque vous avez passé; mais la vie est immortelle: c'est elle

qu'il faut aimer dans ses figures sans cesse renouvelées. Le reste

est jeu d'enfant, et je suis avec tous mes livres comme un petit

enfant qui agite des osselets. Le but de la vie, c'est vous,

Clémentine, qui me l'avez révélé.

Est-ce ma faute enfin si je ne puis lire les dernières pages du _Crime

de Sylvestre Bonnard_ sans un grand désir de pleurer?

...Pauvre Jeanne, pauvre mère!

Je suis trop vieux pour rester bien sensible; mais, en vérité,

c'est un mystère douloureux que la mort d'un enfant.

Aujourd'hui le père et la mère sont revenus pour six semaines sous

le toit du vieillard... Jeanne monte lentement l'escalier,

m'embrasse et murmure à mon oreille quelques mots que je devine

plutôt que je ne les entends. Et je lui réponds:--Dieu vous

bénisse, Jeanne, vous et votre mari, dans votre postérité la plus

reculée! _Et nunc dimittis servum tuum, Domine_.

Partout cette tendresse et cette ironie s'accompagnent, car elles ont

les mêmes origines; elles sont l'une et l'autre d'une telle sorte

qu'elles ne supposent pas seulement une disposition naturelle de

l'esprit et du cœur, mais une science étendue, l'habitude de la

méditation, de longues rêveries sur l'homme et sur le monde et la

connaissance des philosophies qui ont tenté d'expliquer ce double

mystère.

Ce fonds sérieux d'idées générales n'est jamais absent: souvent, à

l'improviste, à propos de quelque observation particulière, il apparaît

comme dans un éclair, et l'on voit tout à coup, derrière le souvenir ou

l'impression notée en passant, s'ouvrir, par la vertu de quelques mots,

des lointains qui troublent et qui font songer.

En voici un exemple que je choisis pour sa clarté. Un autre dirait, je

suppose, en parlant du jardin où son enfance s'est écoulée: «C'est dans

ce jardin que j'ai joué tout enfant.» M. Anatole France écrit:

«C'est dans ce jardin que j'appris, en jouant, _à connaître

quelques parcelles de ce vieil univers_.»

Voici un jeune couple qui revient de la promenade:

Les voici qui reviennent de la forêt en se donnant le bras. Jeanne

est serrée dans son châle noir et Henri porte un crêpe à son

chapeau de paille; mais ils sont tous deux brillants de jeunesse et

ils se sourient doucement l'un à l'autre, ils sourient à la terre

qui les porte, à l'air qui les baigne, à la lumière que chacun

d'eux voit briller dans les yeux de l'autre. Je leur fais signe de

ma fenêtre avec mon mouchoir, et ils sourient à ma vieillesse.

Sentez-vous comme chaque petit tableau s'agrandit et comme l'univers

vient s'y mêler tout entier?

Étoiles _qui avez lui sur la tête légère ou pesante de tous mes

ancêtres oubliés_, c'est à votre clarté que je sens s'éveiller en

moi un regret douloureux. Je voudrais un fils _qui vous voie

encore_ quand je ne serai plus.

Est-il possible de faire tenir plus de contemplation dans un regret, et

plus de pensée dans un simple regard aux étoiles?

Mais cette science, qui est à la fois ironie et tendresse et qui

agrandit tous les sentiments et toutes les impressions, est la science

d'un vieux savant, d'un membre de l'Institut. De là, en maintes

occasions, des effets d'un comique délicat et savoureux par le contraste

inattendu que font avec certaines idées et certains objets la gravité,

la prud'homie, l'exactitude scientifique et, d'autres fois, la beauté

antique du langage de M. Sylvestre Bonnard. Ainsi quand le bonhomme est

subitement tiré de ses réflexions par M. Paul de Gabry:

J'ai lieu de craindre que ma physionomie n'ait trahi ma distraction

incongrue par une certaine expression de stupidité qu'elle revêt

dans la plupart des transactions sociales.

Et que dites-vous de cette constatation motivée de la beauté d'une

femme:

Son visage et ses formes étaient d'une femme adulte. L'ampleur de

son corsage et la rondeur de sa taille ne laissaient aucun doute à

cet égard, même à un vieux savant comme moi. J'ajouterai, sans

crainte de me tromper, qu'elle était fort belle et de mine fière,

car mes études iconographiques m'ont habitué de longue date à

reconnaître la pureté d'un type et le caractère d'une physionomie.

Je pourrais apporter de nombreux exemples de ce genre de comique. Ce

sang-froid, cette bonhomie, cette dignité lente du vieil archéologue

enregistrant des observations divertissantes ressemble un peu à

l'_humour_ de Sterne ou de Dickens (joignez que M. Anatole France sait

peindre, lui aussi, à la façon de Dickens ou de M. Alph. Daudet); mais

en même temps l'humour de M. Bonnard s'exprime dans la langue la plus

pure, la mieux rythmée, la plus harmonieuse, dans une langue toute

nourrie de grâce et de beauté grecques. Lisez, relisez et goûtez

longuement, je vous prie, cette exquise harangue d'un vieux savant à un

vieux chat:

Hamilcar, lui dis-je en allongeant les jambes, Hamilcar, prince

somnolent de la cité des livres, gardien nocturne! Pareil au chat

divin qui combattit les impies dans Héliopolis pendant la nuit du

grand combat, tu défends contre de vils rongeurs les livres que le

vieux savant acquit au prix d'un modique pécule et d'un zèle

infatigable. Dans cette bibliothèque que protègent tes vertus

militaires, Hamilcar, dors avec la mollesse d'une sultane. Car tu

réunis en ta personne l'aspect formidable d'un guerrier tartare à

la grâce appesantie d'une femme d'Orient. Héroïque et voluptueux

Hamilcar, dors en attendant l'heure où les souris danseront, au

clair de la lune, devant les _Acta sanctorum_ des doctes

Bollandistes.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 32 / 66 题