Aussi devait-il finir par écrire des romans où il serait lui-même en
scène et qui seraient son histoire autant que celle des autres: des
coins de réalité illustrés et commentés par son expérience ingénieuse.
Et tels sont en effet ces deux chefs-d'œuvre: la Bûche et le _Crime de
Sylvestre Bonnard_. Quand on sait tant et qu'on réfléchit tant, on ne
s'oublie plus, on ne sort plus jamais hors de soi: c'est toujours
soi-même qu'on regarde, puisque tout ce qu'on observe, on le rattache
involontairement à une conception générale du monde et que cette
conception est en nous.
Il ne faudrait pas croire après cela que ces deux petits romans soient
de la même famille que ceux de Xavier de Maistre ou, pour citer un
moindre artiste, de M. Alphonse Karr; de ces romans «humoristiques» dont
Flaubert a dit dans _Bouvard et Pécuchet_: «L'auteur s'interrompt à
chaque instant pour parler de sa maîtresse et de sa pantoufle. Un tel
sans gêne les ravit, puis leur parut stupide.» D'abord ce n'est point
ici l'écrivain qui prend la parole, mais M. Sylvestre Bonnard, et nous
avons vu qu'il avait bien son allure et sa physionomie à lui. Et M.
Sylvestre Bonnard est bien trop sérieux pour nous entretenir «de sa
pantoufle ou de sa maîtresse». S'il parle à son chat, c'est que son
chat lui est un compagnon naturel et nécessaire, qui fait partie de son
cabinet de travail, et c'est pour lui adresser des discours pleins de
suc et de philosophie. Si peut-être ces petits récits font songer, par
quelques-unes des réflexions qui y sont mêlées, au _Voyage sentimental_
de Sterne, au moins sont-ils composés avec soin et les digressions ne
sont-elles qu'apparentes. Ce sont des histoires suivies, mais qui
s'enrichissent en traversant un esprit très conscient et muni d'un grand
nombre de souvenirs et de connaissances.
Cette vision de petites portions de la comédie humaine par un vieux
membre de l'Institut très savant et très bon, c'est ce qu'on peut
imaginer de plus délicieux.
Ce charme est très complexe, et je sens bien que je n'en pourrai jamais
dégager tous les éléments. C'est d'abord une ironie très douce, très
calme, qui s'insinue dans tous les récits et dans toutes les réflexions.
Le dessin même des personnages a toujours quelque chose d'ironique; il
accentue, avec une exagération placide, les traits caractéristiques. Et,
par exemple, M. Mouche et Mlle Préfère, deux vénérables personnes
d'une hypocrisie sereine et d'une parfaite méchanceté, disent bien ce
qu'ils doivent dire, mais ne le disent pas tout à fait comme ils le
diraient dans la réalité: leurs propos, comme leurs figures nous
arrivent répercutés et réfléchis.--Cette continuelle et presque
involontaire ironie, c'est bien le ton habituel d'un homme qui se
regarde vivre lui et les autres, et pour qui tout est apparence,
phénomène, spectacle; car une telle façon de prendre le monde ne va pas
sans un détachement de l'esprit qui est nécessairement ironique. On
garde son sang-froid même dans l'observation la plus appliquée ou dans
l'émotion la plus forte, et malgré soi on porte partout cette
arrière-pensée que tout est vanité. Et tous les êtres qui n'y songent
point, même ceux qu'on aime, vous font sourire par quelque endroit,
fût-ce le plus affectueusement du monde.
Oui, mon ami, dit M. Bonnard au petit marchand d'almanachs qui lui offre
la _Clef des songes_; mais ces songes et mille autres encore, joyeux ou
tragiques, se résument en un seul: le songe de la vie, et votre petit
livre jaune me donnera-t-il la clef de celui-là?
La plus haute sagesse ne manque jamais non plus de sourire d'elle-même:
M. Sylvestre Bonnard a toujours ce sourire.
Mais cette ironie, n'étant en somme que la conscience toujours présente
du mystère des abuses et de la fragilité des destinées humaines,
implique la bonté, la pitié, la tendresse--une tendresse pleine de
pensée et d'autant plus profonde. Il y a là je ne sais combien de pages
qui vous mouillent les yeux: celles où M. Bonnard se souvient de
Clémentine, celles où il va s'agenouiller sur sa tombe avec Mme de
Gabry, celles où il avoue qu'il n'avait pas compté que Jeanne se
marierait si vite... Et que dites-vous de ce petit discours à Jeanne:
Jeanne, écoutez-moi encore. Vous vous êtes fait jusqu'ici bien
venir de ma gouvernante, qui, comme toutes les vieilles gens, est
assez morose de son naturel. Ménagez-la. J'ai cru devoir la ménager
moi-même et souffrir ses impatiences. Je vous dirai, Jeanne:
Respectez-la. Et, en parlant ainsi, je n'oublie pas qu'elle est ma
servante et la vôtre: elle ne l'oubliera pas davantage. Mais vous
devez respecter en elle son grand âge et son grand cœur. C'est une
humble créature qui a longtemps duré dans le bien; elle s'y est
endurcie. Souffrez la roideur de cette âme droite. Sachez
commander; elle saura obéir. Allez, ma fille; arrangez votre
chambre de la façon qui vous semblera le plus convenable pour votre
travail et votre repos.
Et cette invocation si belle:
D'où vous êtes aujourd'hui, Clémentine, dis-je en moi-même,
regardez ce cœur maintenant refroidi par l'âge, mais dont le sang
bouillonna jadis pour vous, et dites s'il ne se ranime pas à la
pensée d'aimer ce qui reste de vous sur la terre. Tout passe
puisque vous avez passé; mais la vie est immortelle: c'est elle
qu'il faut aimer dans ses figures sans cesse renouvelées. Le reste
est jeu d'enfant, et je suis avec tous mes livres comme un petit
enfant qui agite des osselets. Le but de la vie, c'est vous,
Clémentine, qui me l'avez révélé.
Est-ce ma faute enfin si je ne puis lire les dernières pages du _Crime
de Sylvestre Bonnard_ sans un grand désir de pleurer?
...Pauvre Jeanne, pauvre mère!
Je suis trop vieux pour rester bien sensible; mais, en vérité,
c'est un mystère douloureux que la mort d'un enfant.
Aujourd'hui le père et la mère sont revenus pour six semaines sous
le toit du vieillard... Jeanne monte lentement l'escalier,
m'embrasse et murmure à mon oreille quelques mots que je devine
plutôt que je ne les entends. Et je lui réponds:--Dieu vous
bénisse, Jeanne, vous et votre mari, dans votre postérité la plus
reculée! _Et nunc dimittis servum tuum, Domine_.
Partout cette tendresse et cette ironie s'accompagnent, car elles ont
les mêmes origines; elles sont l'une et l'autre d'une telle sorte
qu'elles ne supposent pas seulement une disposition naturelle de
l'esprit et du cœur, mais une science étendue, l'habitude de la
méditation, de longues rêveries sur l'homme et sur le monde et la
connaissance des philosophies qui ont tenté d'expliquer ce double
mystère.
Ce fonds sérieux d'idées générales n'est jamais absent: souvent, à
l'improviste, à propos de quelque observation particulière, il apparaît
comme dans un éclair, et l'on voit tout à coup, derrière le souvenir ou
l'impression notée en passant, s'ouvrir, par la vertu de quelques mots,
des lointains qui troublent et qui font songer.
En voici un exemple que je choisis pour sa clarté. Un autre dirait, je
suppose, en parlant du jardin où son enfance s'est écoulée: «C'est dans
ce jardin que j'ai joué tout enfant.» M. Anatole France écrit:
«C'est dans ce jardin que j'appris, en jouant, _à connaître
quelques parcelles de ce vieil univers_.»
Voici un jeune couple qui revient de la promenade:
Les voici qui reviennent de la forêt en se donnant le bras. Jeanne
est serrée dans son châle noir et Henri porte un crêpe à son
chapeau de paille; mais ils sont tous deux brillants de jeunesse et
ils se sourient doucement l'un à l'autre, ils sourient à la terre
qui les porte, à l'air qui les baigne, à la lumière que chacun
d'eux voit briller dans les yeux de l'autre. Je leur fais signe de
ma fenêtre avec mon mouchoir, et ils sourient à ma vieillesse.
Sentez-vous comme chaque petit tableau s'agrandit et comme l'univers
vient s'y mêler tout entier?
Étoiles _qui avez lui sur la tête légère ou pesante de tous mes
ancêtres oubliés_, c'est à votre clarté que je sens s'éveiller en
moi un regret douloureux. Je voudrais un fils _qui vous voie
encore_ quand je ne serai plus.
Est-il possible de faire tenir plus de contemplation dans un regret, et
plus de pensée dans un simple regard aux étoiles?
Mais cette science, qui est à la fois ironie et tendresse et qui
agrandit tous les sentiments et toutes les impressions, est la science
d'un vieux savant, d'un membre de l'Institut. De là, en maintes
occasions, des effets d'un comique délicat et savoureux par le contraste
inattendu que font avec certaines idées et certains objets la gravité,
la prud'homie, l'exactitude scientifique et, d'autres fois, la beauté
antique du langage de M. Sylvestre Bonnard. Ainsi quand le bonhomme est
subitement tiré de ses réflexions par M. Paul de Gabry:
J'ai lieu de craindre que ma physionomie n'ait trahi ma distraction
incongrue par une certaine expression de stupidité qu'elle revêt
dans la plupart des transactions sociales.
Et que dites-vous de cette constatation motivée de la beauté d'une
femme:
Son visage et ses formes étaient d'une femme adulte. L'ampleur de
son corsage et la rondeur de sa taille ne laissaient aucun doute à
cet égard, même à un vieux savant comme moi. J'ajouterai, sans
crainte de me tromper, qu'elle était fort belle et de mine fière,
car mes études iconographiques m'ont habitué de longue date à
reconnaître la pureté d'un type et le caractère d'une physionomie.
Je pourrais apporter de nombreux exemples de ce genre de comique. Ce
sang-froid, cette bonhomie, cette dignité lente du vieil archéologue
enregistrant des observations divertissantes ressemble un peu à
l'_humour_ de Sterne ou de Dickens (joignez que M. Anatole France sait
peindre, lui aussi, à la façon de Dickens ou de M. Alph. Daudet); mais
en même temps l'humour de M. Bonnard s'exprime dans la langue la plus
pure, la mieux rythmée, la plus harmonieuse, dans une langue toute
nourrie de grâce et de beauté grecques. Lisez, relisez et goûtez
longuement, je vous prie, cette exquise harangue d'un vieux savant à un
vieux chat:
Hamilcar, lui dis-je en allongeant les jambes, Hamilcar, prince
somnolent de la cité des livres, gardien nocturne! Pareil au chat
divin qui combattit les impies dans Héliopolis pendant la nuit du
grand combat, tu défends contre de vils rongeurs les livres que le
vieux savant acquit au prix d'un modique pécule et d'un zèle
infatigable. Dans cette bibliothèque que protègent tes vertus
militaires, Hamilcar, dors avec la mollesse d'une sultane. Car tu
réunis en ta personne l'aspect formidable d'un guerrier tartare à
la grâce appesantie d'une femme d'Orient. Héroïque et voluptueux
Hamilcar, dors en attendant l'heure où les souris danseront, au
clair de la lune, devant les _Acta sanctorum_ des doctes
Bollandistes.