Or, quels romans devait écrire M. Sylvestre Bonnard? Précisément ceux de
M. Anatole France. L'habitude de la méditation et du repliement sur soi
ne développe guère le don d'inventer des histoires, des combinaisons
extraordinaires d'événements. Même ce don parait de peu de prix aux
vieux méditatifs (à moins qu'il ne soit porté à un degré aussi
exceptionnel que chez le père Dumas, par exemple). M Sylvestre Bonnard
ne pouvait donc pas écrire des romans d'aventure ni même des romans
romanesques. Joignez à cela une peur de la rhétorique, de l'emphase
d'expression qu'exigent presque toujours les fables tragiques. Et enfin
ce qui intéresse le plus M. Bonnard, ce ne sont point les surprises du
hasard ni la violence dramatique des situations, mais le monde et les
hommes dans leur train habituel. À qui réfléchit beaucoup tout semble
suffisamment singulier, et la réalité la plus unie est, à qui sait
regarder, un spectacle toujours surprenant.
Aussi M. France-Bonnard nous racontera-t-il des histoires fort simples.
Un pauvre garçon qui aime une actrice et qui, après quelques années de
vie difficile, est tué par hasard pendant la Commune, voilà _Jean
Servien_.--Un bon garçon d'Haïti qui, sous la direction bizarre d'un
professeur mulâtre, manque plusieurs fois son baccalauréat; qui, vivant
avec une bande de fous, n'est pas même étonné, tant il est irréfléchi;
qui, ayant remarqué une jeune fille dans la maison d'en face, s'aperçoit
qu'il l'aime le jour où elle quitte Paris, s'élance en pantoufles à sa
poursuite et l'épouse à la dernière page: voilà le _Chat maigre_,--Un
vieux savant envoie du bois, pendant l'hiver, à sa voisine, une pauvre
petite femme en couches. La petite femme, devenue princesse russe,
reconnaît le bienfait du vieux savant en lui offrant un livre précieux
dont il avait envie: et voilà la _Bûche_.--Notre vieux savant
s'intéresse à une orpheline dont il a aimé la mère, l'enlève de sa
pension, où elle est malheureuse, la marie à un élève de l'École des
chartes: et voilà le _Crime de Sylvestre Bonnard_. Ces données si
simples sont faites pour enchanter les esprits malheureux qui n'aiment
pas les romans compliqués.
Si la fable est en général peu de chose, les personnages vivent. Quels
personnages? Quels sont les masques humains que rendra de préférence un
vieux savant comme Sylvestre Bonnard? Ceux dont il diffère le plus
doivent par là même le frapper davantage. Il est aussi conscient qu'on
le peut être: il peindra donc surtout des inconscients, de ces êtres qui
ne rentrent jamais en eux-mêmes, qui s'abandonnent sans défiance aux
excès de parole et de mimique, qui sont le moins dans le secret de la
comédie humaine, éternelles dupes et d'eux-mêmes et du monde extérieur.
La série en est admirable. C'est M. Godet-Laterrasse, le mulâtre
penseur, si digne, tout plein de cette vanité énorme et réjouissante
qu'on trouve chez les nègres et les demi-nègres et chez quelques
Méridionaux de l'extrême Midi. C'est l'ineffable Télémaque, ancien
général nègre, devenu marchand de vin à Courbevoie et qui a de si
amusantes extases devant la défroque de sa gloire passée. Et ce sont
tous ceux qui rappellent le plus, chez nous, l'inconscience et la vanité
des bons nègres: les bohèmes graves et grotesques, les ratés sublimes,
les quarts d'homme de génie, les imaginatifs et les maniaques. Ces
créatures irréfléchies auront toujours beaucoup d'attrait pour les
hommes voués à la vie intérieure. Voici le marquis Tudesco, le proscrit
italien, le vieux pitre emphatique et lettré, qui a traduit le Tasse et
qui se grise avec solennité sous ses galons extravagants d' «inspecteur
des souterrains» de la Commune. Voici M. Fellaire de Sizac, l'homme
d'affaires, qu'on dirait échappé de la galerie d'Alphonse Daudet. Voici
M. Haviland, l'Anglais taciturne qui collectionne dans des flacons l'eau
de tous les fleuves du monde. Voici le philosophe Branchut, le poète
Dion, le sculpteur Labanne, et combien d'autres!
Et Sylvestre Bonnard devait aimer aussi les créatures qui sont douces,
bonnes, vertueuses ou héroïques sans le savoir, ou plutôt sans y tâcher
et parce qu'elles sont comme cela: Mme de Cabry, l'adorable Jeanne
Alexandre, la petite Mme Goccoz, plus tard princesse Trépof, même
l'oncle Victor, encore que son héroïsme soit mêlé d'abominables défauts,
et Thérèse, la servante maussade et fidèle, abondante en locutions
proverbiales, riche de préjugés, de vertu et de dévoûment.
Mais bien qu'il sache décrire d'un trait saillant ces figures, toujours
il les observe du point de vue d'un philosophe qui a acquis la faculté
de s'étonner que le monde soit ce qu'il est. Il les voit, non tout à
fait en elles-mêmes, mais comme faisant partie de cet ensemble
stupéfiant qui est le monde et témoignant à quel point le monde est
inintelligible. Il les peint exactes et vivantes, mais réverbérées, si
je puis dire, dans l'esprit d'un vieux sage qui sait beaucoup et qui a
beaucoup songé.