Est-il possible que j'aie failli reprocher à M. Weiss d'être un critique
ondoyant et capricieux et de n'avoir pas dans sa poche un mètre
invariable pour mesurer les œuvres de l'esprit? Une des pensées
favorites de Montaigne, c'est que nous ne saurions avoir de connaissance
certaine, puisque rien n'est immuable, ni les choses ni les
intelligences, et que l'esprit et son objet sont emportés l'un et
l'autre d'un branle perpétuel. Changeants, nous contemplons un monde qui
change. Et même quand l'objet observé est pour toujours arrêté dans ses
formes, il suffit que l'esprit où il se reflète soit muable et divers
pour qu'il nous soit impossible de répondre d'autre chose que de notre
impression du moment.
[Note 25: _Poèmes dorés_; les _Noces corinthiennes_; les _Désirs de
Jean Servien_, chez Lemerre.
_Jocaste_ et le _Chat maigre_; le _Crime de Sylvestre Bonnard_; le
_Livre de mon ami_ chez Calmann Lévy.]
Comment donc la critique littéraire pourrait-elle se constituer en
doctrine? Les œuvres défilent devant le miroir de notre esprit; mais,
comme le défilé est long, le miroir se modifie dans l'intervalle, et,
quand par hasard la même [œuvre] revient, elle n'y projette plus la
même image.
Chacun en peut faire l'expérience sur soi. J'ai adoré Corneille et j'ai,
peut s'en faut, méprisé Racine: j'adore Racine à l'heure qu'il est et
Corneille m'est à peu près indifférent. Les transports où me jetaient
les vers de Musset, voilà que je ne les retrouve plus. J'ai vécu les
oreilles et les yeux pleins de la sonnerie et de la féerie de Victor
Hugo, et je sens aujourd'hui l'âme de Victor Hugo presque étrangère à la
mienne. Les livres qui me ravissaient et me faisaient pleurer à quinze
ans, je n'ose pas les relire. Quand je cherche à être sincère, à
n'exprimer que ce que j'ai éprouvé réellement, je suis épouvanté de voir
combien mes impressions s'accordent peu, sur de très grands écrivains,
avec les jugements traditionnels, et j'hésite à dire toute ma pensée.
C'est qu'en effet cette tradition est presque toute convenue,
artificielle. On se souvient de ce qu'on a senti peut-être, ou plutôt de
ce que des maîtres vénérables ont dit qu'il fallait sentir. Ce n'est
d'ailleurs que par cette docilité et cette entente qu'un corps de
jugements littéraires peut se former et subsister. Certains esprits ont
assez de force et d'assurance pour établir ces longues suites de
jugements, pour les appuyer sur des principes immuables. Ces esprits-là
sont, par volonté ou par nature, des miroirs moins changeants que les
autres et, si l'on veut, moins inventifs, où les mêmes œuvres se
reflètent toujours à peu près de la même façon. Mais on voit aisément
que leurs doctrines n'ont pas en elles de quoi s'imposer à toutes les
intelligences et qu'elles ne sont jamais, au fond, que des préférences
personnelles immobilisées.
On juge bon ce qu'on aime, voilà tout (je ne parle pas ici de ceux qui
croient aimer ce qu'on leur a dit être bon); seulement les uns aiment
toujours les mêmes choses et les estiment aimables pour tous les hommes,
les autres, plus faibles, ont des affections plus changeantes et en
prennent leur parti. Mais dogmatique ou non, la critique, quelles que
soient ses prétentions, ne va jamais qu'à définir l'impression que fait
sur nous, à un moment donné, telle œuvre d'art où l'écrivain a lui-même
noté l'impression qu'il recevait du monde à une certaine heure.
Puisqu'il en est ainsi et puisque, au surplus, tout est vanité, aimons
les livres qui nous plaisent sans nous soucier des classifications et
des doctrines et en convenant avec nous-mêmes que notre impression
d'aujourd'hui n'engagera point celle de demain. Si tel chef-d'œuvre
reconnu me choque, me blesse ou, ce qui est pis, ne me dit rien; si, au
contraire, tel livre d'aujourd'hui ou d'hier, qui n'est peut-être pas
immortel, me remue jusqu'aux entrailles, me donne cette impression qu'il
m'exprime tout entier et me révèle à moi-même plus intelligent que je ne
pensais, irai-je me croire en faute et en prendre de l'inquiétude? Les
hommes de génie ne sont jamais tout à fait conscients d'eux-mêmes et de
leur œuvre; ils ont presque toujours des naïvetés, des ignorances, des
ridicules; ils ont une facilité, une spontanéité grossière; ils ne
savent pas tout ce qu'ils font, et ils ne le font pas assez exprès.
Surtout en ce temps de réflexion et de conscience croissante, il y a, à
côté des hommes de génie, des artistes qui sans eux n'existeraient pas,
qui jouissent d'eux et en profitent, mais qui, beaucoup moins puissants,
se trouvent être en somme plus intelligents que ces monstres divins, ont
une science et une sagesse plus complètes, une conception plus raffinée
de l'art et de la vie. Quand je rencontre un livre écrit par un de ces
hommes, quelle joie! Je sens son œuvre toute pleine de tout ce qui l'a
précédée; j'y découvre, avec les traits qui constituent son caractère et
son tempérament particulier, le dernier état d'esprit, le plus récent
état de conscience où l'humanité soit parvenue. Bien qu'il me soit
supérieur, il m'est semblable et je suis tout de suite de plain-pied
avec lui. Tout ce qu'il exprime, il me semble que j'étais capable de
l'éprouver de moi-même quelque jour.
Des écrivains tels que M. Paul Bourget ou M. Anatole France me donnent
ce plaisir; et c'est en relisant le _Crime de Sylvestre Bonnard_ et le
_Livre de mon ami_ que me sont venues ces réflexions--que je donne pour
ce qu'elles valent, car elles sont justes sans l'être et je sens très
bien tout ce que j'y néglige.
I
Je ne parle point de la puissance d'invention qu'un caprice de la nature
a évidemment accordée avec plus de libéralité à quelques écrivains de
notre temps. Je dis seulement que l'esprit de M. Anatole France est une
des «résultantes» les plus riches de tout le travail intellectuel de ce
siècle, et que les plus récentes curiosités et les sentiments les plus
rares d'un âge de science et d'inquiète sympathie sont entrés dans la
composition de son talent littéraire. Comment cette intelligence s'est
formée et successivement enrichie, ses livres même nous l'apprennent.
Il est né, je pense, dans quelque vieille maison de la rue de Seine ou
du quai Malaquais, dans le quartier des bouquinistes et des marchands
d'estampes et de bric-à-brac. Enfant précoce, nerveux, chétif,
caressant,
Déjà surpris de vivre et de regarder vivre,
de bonne heure il a aimé les images, et les livres avant de les avoir
ouverts; de bonne heure il a su regarder les objets, voir leurs formes,
leurs couleurs et en jouir; et il a su goûter les vieilles choses et
s'intéresser au passé. Ce petit enfant était déjà bien le fils du siècle
de l'histoire et de l'érudition.
Que l'on s'en rapporte aux _Désirs de Jean Servien_ ou au _Livre de mon
ami_, que le père de ce petit enfant ait été relieur ou médecin, c'était
un homme candide, sérieux et de caractère méditatif; sa mère était
douce, fine et d'une adorable tendresse. Et l'enfant se ressentira plus
tard de cette double influence.
Puis il a fait, comme Jean Servien, d'excellentes humanités, à
l'ancienne mode. Il a naïvement frémi d'admiration en expliquant Homère
et les tragiques grecs, il a vécu de la vie des anciens, il a senti la
beauté antique, il a connu la magie des mots, il a aimé des phrases pour
l'harmonie des sons enchaînés et pour les visions qu'elles évoquaient en
lui.
Et c'est dans une école ecclésiastique qu'il a passé son enfance, ce qui
est, je crois, un grand avantage, car souvent les exercices de piété y
font l'âme plus douce et plus tendre; la pureté a plus de chance de s'y
conserver, au moins un temps, et (sauf le cas de quelques fous ou de
quelques mauvais cours), quand plus tard la foi vous quitte, on demeure
capable de la comprendre et de l'aimer chez les autres, on est plus
équitable et plus intelligent.
Puis il eut, comme Jean Servien, comme beaucoup d'écrivains et
d'artistes dans notre société démocratique où si souvent le talent monte
d'en bas, une jeunesse pauvre, dure, avec des amours absurdes, des
désirs démesurés, des aspirations furieuses vers une vie brillante et
noble, des déceptions, des amertumes. Il souffrit des maux tour à tour
imaginaires et réels et, comme il arrive aux âmes bien situées, il
sortit de cette longue crise plus doux, plus indulgent aux aux hommes et
à la vie; il en rapporta une vertu qui, tout compte fait, a crû
notablement dans ce siècle: la pitié.
Puis il entra dans le cénacle parnassien et son esprit y fit des
acquisitions nouvelles. Il acheva d'y apprendre l'adoration de la beauté
plastique. Il sut mieux voir, mieux jouir des formes. Il s'efforça, avec
quelques autres jeunes gens, de pousser plus loin qu'on ne l'avait fait
encore l'art de combiner exactement de beaux mots qui suscitent de
belles images. En même temps il s'imprégnait des plus récentes
philosophies. Ses premiers vers respiraient Lucrèce renouvelé, Darwin et
Leconte de Lisle.
Et il était aussi un des plus fervents parmi les néo-grecs. Cet amour
enthousiaste de la vie, de la religion et de la beauté grecques a été un
des sentiments les plus remarquables de la dernière génération poétique.
Il s'y mêlait, chez M. Anatole France, le souci du plus singulier des
événements historiques, de celui qui a le plus préoccupé depuis trente
années quelques-uns des grands esprits de ce temps. Pendant que M. Renan
poursuivait sa délicieuse _Histoire des origines du christianisme_, M.
Anatole France écrivait les _Noces corinthiennes_.
Il devait les écrire, car l'avènement du christianisme forme, pour les
peuples d'Occident, le nœud du grand drame humain. J'ai dit
ailleurs[26] pourquoi certains esprits regardaient cet avènement comme
une immense calamité, et qu'ils me semblaient bien sûrs de leur fait, et
qu'une âme riche et complètement humaine devait être païenne et
chrétienne à la fois. Je trouve cette âme dans ce beau poème des _Noces
corinthiennes_ qui est un chef-d'œuvre trop peu connu. J'y trouve une
vive intelligence de l'histoire, une sympathie abondante, une forme
digne d'André Chénier; et je doute qu'on ait jamais mieux exprimé la
sécurité enfantine des âmes éprises de vie terrestre et qui se sentent à
l'aise dans la nature divinisée, ni, d'autre part, l'inquiétude mystique
d'où est née la religion nouvelle.
[Note 26: Le _Néo-hellénisme_ (les _Contemporains_, première
série.)]
Voilà bien le drame qui a dû, dans les trois premiers siècles, troubler
d'innombrables familles. Le bon Hermas, vigneron de Corinthe, est resté
païen, sa femme Kallista et sa fille Daphné sont chrétiennes, et c'est
bien, en effet, par les femmes que la foi nouvelle devait le plus
souvent pénétrer dans les foyers. Daphné est fiancée à Hippias, qui
n'est point chrétien. Kallista, malade, fait vœu, si Dieu la guérit, de
lui consacrer la virginité de sa fille, non par égoïsme, mais parce que
la vie de la vieille femme est encore utile aux siens, aux pauvres et
aux fidèles. Daphné se soumet douloureusement. Mais, Hippias étant
revenu, elle ne peut plus résister à son amour: ils fuiront tous deux,
ou plutôt ils iront se jeter aux pieds de Kallista et la fléchiront...
Kallista survient et chasse le jeune homme avec des imprécations; mais
Daphné le rejoint, la nuit, au tombeau des aïeux et meurt dans ses bras,
car elle a pris du poison et l'évêque Théognis vient trop tard la délier
du vœu de sa mère.
L'action, que j'abrège fort, est simple, grande et poignante, et les
principaux états d'esprit qu'a dû engendrer la rencontre des deux
religions y sont tous représentés. Daphné, chrétienne par docilité, mais
l'imagination et le cœur encore pleins des divinités anciennes, mêlant
avec candeur le culte du Christ, dieu des morts, au ressouvenir des
dieux de la vie, est une figure d'une vérité délicate et charmante.
Après le vœu cruel de sa mère, c'est à la fontaine des Nymphes qu'elle
va jeter l'anneau des fiançailles:
Ô fontaine où l'on dit que dans les anciens jours
Les nymphes ont goûté d'ineffables amours,
Fontaine à mon enfance auguste et familière,
Reçois de la chrétienne une offrande dernière.
Ô source! qu'à jamais ton sein stérile et froid
Conserve cet anneau détaché de mon doigt.
L'anneau que je reçus dans une autre espérance...
Réjouis-toi, Dieu triste à qui plaît la souffrance!
Quand son amant revient, toute la nature se soulève en elle dans une
révolte irrésistible et chaste; et pourtant elle subit encore l'attrait
mystérieux du Dieu «qui n'aime pas les noces»:
Christ Jésus doit un jour ressusciter les siens!
Voilà ce que du moins enseignent les anciens.
Homme, tu peux tenter d'éclaircir ce mystère;
Moi, femme, je dois croire, adorer et me taire.
Christ est le Dieu des morts: que son nom soit béni!
Hélas! la vie est brève et l'amour infini.
Mais M. Anatole France a surtout aimé les belles pécheresses du premier
et du second siècle de l'empire romain, celles qui, épuisées de
voluptés, l'âme en quête d'inconnu, demandaient à l'Orient des dieux
tristes à aimer, des cultes caressants et tragiques:
Les femmes ont senti passer dans leurs poitrines
Le mol embrasement d'un souffle oriental.
Une sainte épouvante a gonflé leurs narines
Sous des dieux apparus loin de leur ciel natal...
Elle les voit si beaux! Son âme avide et tendre,
Que le siècle brutal fatigua sans retour,
Cherche entre ces esprits indulgents à qui tendre
L'ardente et lourde fleur de son dernier amour...
Et Leuconoé goûte éperdument les charmes
D'adorer un enfant et de pleurer un dieu...
Et nous aussi nous les aimons, ces femmes, et, parce qu'elle les a
consolées et qu'elle console encore les âmes en peine, la religion de
Jésus continue d'inspirer à beaucoup de ceux qui ne croient plus une
tendresse incurable. Nous sentons dans l'Évangile je ne sais quel charme
profond, mystique et vaguement sensuel. Nous l'aimons pour l'histoire de
la Samaritaine, de Marie de Magdala et de la femme adultère. Nous nous
imaginons presque que c'est le premier livre où il y ait eu de la bonté,
de la pitié, une faiblesse pour les égarés et les irréguliers, le
sentiment de l'universelle misère et, peu s'en faut, de
l'irresponsabilité des misérables. Et peut-être aussi goûtons-nous le
plaisir d'entendre ce livre singulier d'une façon hétérodoxe. Nous
l'aimons enfin, la religion de nos mères, parce qu'elle est parfaitement
mystérieuse et qu'on est las, à certains moments, de la science qui est
claire, mais si courte! et dont on se détache un peu en voyant de quelle
suffisance elle emplit les esprits médiocres. De même que la Leuconoé
aux inquiétudes ineffables, l'âme moderne, «consulte tous les dieux»,
non plus pour y croire comme la courtisane antique, mais pour comprendre
et vénérer les rêves que l'énigme du monde a inspirés à nos ancêtres et
les illusions qui les ont empêchés de tant souffrir. La curiosité des
religions est, en ce siècle-ci, un de nos sentiments les plus distingués
et les meilleurs: M. Anatole France ne pouvait manquer de l'éprouver.
Pour qu'aucune des études par où notre siècle s'est signalé ne lui
échappât, il écrivit un jour sur les _Contes de Perrault_ un dialogue
exquis où il nous montrait comment sont sortis, des mythes solaires
inventés par les anciens hommes, ces récits qui amusent nos petits
enfants. Et, naturellement, il fit aussi de la critique littéraire, et
de la plus libre et de la plus pénétrante; et son esprit s'élargit
encore à voir quelle est la variété des esprits.
En même temps il connut, dans la compagnie de ces fous, de ces
détraqués, de ces visionnaires qu'on rencontre surtout à Paris, combien
l'homme peut être bizarre et quelle combinaisons inattendues la nature,
aidée de la civilisation, peut réaliser dans une âme et dans une figure
humaine. Il hanta les bohèmes, les inconscients fantasques du _Chat
maigre_, et il s'aperçut à quel point le monde est réjouissant pour qui
sait le regarder. Il nota les gestes, les tics, les idées fixes, les
imaginations de ces fantoches. Et, à les voir s'agiter, il devint, par
un retour sur lui-même, de plus en plus modeste et indulgent. Car, que
sont les plus forts et les plus sages, sinon des acteurs qui se
connaissent un peu mieux eux-mêmes, mais qui sont mus aussi par des
forces fatales et qui ne verront jamais toutes les ficelles qui les
tirent? Il eut cette impression que la vie est bien un songe et que
Dieu, s'il fait à la fois le songe de tous et s'il le sait, doit se
divertir prodigieusement.
Il est une autre attitude, une autre façon de prendre la vie, qui est
bien de ce temps: une espèce de pessimisme stoïque, une affectation de
voir toutes les duretés et toutes les absurdités du monde réel et tout
ce qu'il y a d'inhumain dans ses lois, et d'y opposer une résignation
ironique. C'est, dans l'esprit, une férocité de carabin, et une douceur
mâle, sans illusions, dans la conduite de la vie: le caractère
particulier que prend la distinction morale chez un médecin ou un
chimiste. Cette attitude peut, au reste, recouvrir un grand fond de
tendresse et des passions violentes: c'est précisément le cas de René
Longuemare dans _Jocaste_.
Mais René Longuemare s'apaisera avec l'âge. Tous ces essais, ces
expériences, ces sentiments successifs, maladie du désir,
néo-hellénisme, amour des formes, curiosité, dilettantisme, pessimisme
presque allègre, aboutissent à la suprême sagesse de M. Sylvestre
Bonnard, membre de l'Institut.
Sylvestre Bonnard est la gloire de M. Anatole France. C'est la figure la
plus originale qu'il ait dessinée. C'est M. Anatole France lui-même tel
qu'il voudrait être, tel qu'il sera, tel qu'il est peut-être déjà.
Vieilli? non pas: car d'abord, si l'esprit de M. Bonnard a soixante-dix
ans, son cœur est resté jeune, il sait aimer. Et puis c'est l'homme d'un
siècle où l'on est vieux de bonne heure. Sylvestre Bonnard résume en lui
tout ce qu'il y a de meilleur dans l'âme de ce siècle. D'autres âges ont
incarné le meilleur d'eux-mêmes dans le citoyen, dans l'artiste, dans le
chevalier, dans le prêtre, dans l'homme du monde: le XIXe siècle à
son déclin, si on ne veut retenir que les plus éminentes de ses
qualités, est un vieux savant célibataire, très intelligent, très
réfléchi, très ironique et très doux.
Et cette figure presque symbolique, M. Anatole France a su nous la
montrer très vivante et très particulière. M. Bonnard est bien un vieux
garçon, et qui a des manies de vieux garçon. Il est opprimé par sa
vieille servante, qu'il respecte et qu'il craint. Il a un grand nez dont
les mouvements trahissent ses émotions. Il a une faiblesse innocente
pour les vins loyaux et pour les viandes saines habilement préparées.
Il a dans ses façons de parler un brin de pédantisme dont il est le
premier à sourire. Il s'abandonne à des bavardages pleins de choses,
comme un vieillard d'Homère qui aurait trois mille ans d'expérience en
plus. Et le souvenir d'Homère vient d'autant mieux ici que, par un
mélange des plus savoureux, M. Anatole France, tout nourri de lettres
grecques, se plaît à imiter dans l'expression des sentiments les plus
modernes l'élégance du verbe antique, et que le style de M. Bonnard
rappelle tantôt l'_Odyssée_ et tantôt les _Économiques_ ou l'_Œdipe à
Colone_. Ce sont bien les discours d'un Nestor qui, au lieu de trois
pauvres petites générations, en aurait vu passer cent vingt.