Mais il est intéressant de chercher comment le poète raffiné des
_Renaissances_ a pu écrire tant d'histoires faites pour divertir
Panurge, et comment des ouvrages si absolument différents sont partis de
la même main.
Comme rire me semble bon, dit M. Silvestre dans les _Contes
grassouillets_, je laisse courir ma plume aux incongruités qui
dérident les plus sévères. Je sais bien que d'aucuns me blâment de
cela, me jetant au nez le lyrisme douloureux de mes poèmes et
concluant de ce contraste que je ne suis sincère ni en prose ni en
vers. Moi, je me permets de penser tout le contraire.
Nous voulons bien le penser aussi. D'abord il se pourrait que M.
Silvestre ne jouât un rôle que dans l'un des deux cas; et, comme il est
visible que ses incongruités l'amusent le premier, c'est donc en
écrivant la _Gloire du souvenir_ et les _Ailes d'or_ qu'il se serait
moqué de nous? On a peine à le croire: il n'aurait pas montré un goût si
prolongé, si persistant, pour un rôle si peu lucratif. Car remarquez
que, maintenant encore, tout en nous contant les mésaventures de
Laripète, il lui arrive de tresser des rimes mystiques, de conclure même
par un sonnet parnassien quelque fantaisie de haute graisse et, après
avoir dûment empâté ses clients, d'enfiler poétiquement des perles à
leur nez (_ante porcos_).
D'ailleurs bon nombre d'écrivains présenteraient un cas analogue au
sien. Sans parler de Rabelais, «charme de la canaille et mets des
délicats», Marot, Régnier, La Fontaine, J.-B. Rousseau et combien
d'autres! ont écrit des obscénités et traduit les psaumes de David. Je
sais que pour quelques-uns de ces honnêtes gens la chose s'explique
naturellement: c'est à la fin, après la «conversion», qui au bon vieux
temps ne manquait guère, qu'ils se sont avisés de rimer des vers
édifiants; mais il en est comme Marot et Jean-Baptiste, qui ont mené de
front les deux genres. Faut-il voir là quelque chose d'inexplicable? Hé!
non, même en supposant qu'ils aient été aussi sincères dans la piété que
dans la grivoiserie. Quoi de merveilleux à cela? Nous ne sommes pas les
mêmes à toutes les heures, et «je sens deux hommes en moi».
Le cas de M. Silvestre semble à première vue plus extraordinaire et est,
en réalité, encore plus simple. Sans doute, la distance paraît plus
grande encore et plus surprenante entre la _Vie des morts_ et _Bertrade_
ou la _Pince à sucre_, qu'entre les psaumes de Marot et ses épigrammes.
Mais, tandis que les psaumes n'appartiennent évidemment pas à la même
inspiration que les épigrammes et que celles-ci ne mènent point
naturellement à ceux-là, on peut affirmer, au contraire, que les vers
lyriques de M. Silvestre et ses contes plus que gaulois forment comme
deux courants de même origine et que, par exemple, la grossière
sensualité des _Contes grassouillets_ était déjà contenue dans la
sensualité raffinée des _Sonnets païens_.
Les contes et les sonnets, c'est, _à des moments différents_, la
manifestation du même sentiment originel le sentiment de la beauté
génétique, c'est-à-dire de ce que la nature a mis d'attrayant dans les
formes pour amener les hommes à ses fins. Quand M. Silvestre s'en tient
à ce sentiment et s'y renferme, il écrit les _Mariages de Jacques_.
Mais, après avoir senti les formes uniquement dans ce qu'elles ont de
sexuel, on les aime bientôt pour elles-mêmes; à l'attrait génétique
succède le sentiment beaucoup plus complexe du Beau plastique, qui n'est
en soi ni masculin ni féminin; et la sensation primitive appelle alors
et provoque, par des liaisons naturelles et rapides, une foule d'idées
et de sentiments très nobles, très doux et très purs. Ce qui, dans le
premier moment, n'est qu'instinct brutal, est poésie à son dernier
terme, et cette poésie peut être si haute qu'elle fasse oublier
absolument ses humbles origines. Le poète des _Renaissances_, c'est un
satyre qui a rêvé; et le conteur des _Contes_, c'est un poète qui n'en
est qu'au commencement de son rêve--oh! tout au commencement. Il faut
ajouter, du reste, que parfois, dans les poèmes les plus extasiés, sous
la plus magnifique floraison d'images, le pied du faune s'entrevoit çà
et là, et, comme chez Hugo «crève l'azur».
Reste une question. On comprend que le poète des _Ailes d'or_ ait pu
écrire des gauloiseries; mais ces plaisanteries de matassin en délire?
Je pense que cela s'explique par l'association fatale d'images qui dans
la réalité sont toutes proches, en sorte que celle qui est ignoble
bénéficie du voisinage de l'autre et devient plaisante parce qu'elle la
rappelle. Puis, certaines fonctions de ce misérable corps, si elles
peuvent sembler avilissantes, sont bonnes pourtant par le soulagement et
l'aise qu'elles apportent, par l'idée de joyeuse vie animale qu'elles
éveillent dans l'esprit, et sont en même temps comiques par le démenti
perpétuel qu'elles opposent à l'orgueil de l'homme, à sa prétention de
faire l'ange. Il y a là une source intarissable de gaieté grossière. Il
est seulement singulier qu'un artiste aussi recherché s'y complaise à ce
point.
Mais, M. Armand Silvestre ne serait-il pas un faux décadent? Je le
soupçonne maintenant d'être un primitif. Nous avons remarqué que le
spectacle des phénomènes naturels lui suggérait les mêmes images amples
et vagues qu'aux poètes d'il y a trois mille ans: et voilà maintenant
que ses facéties sont aussi celles des primitifs et qu'il se délecte
comme eux--et comme les enfants--au comique incongru des basses
fonctions corporelles. Vous vous rappelez ce que dit le dieu Crépitus
dans la _Tentation de saint Antoine_:
Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées,
qu'on se régalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le
bouc en morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans
souci du voisin, personne alors ne se gênait. Les nourritures
solides faisaient les digestions retentissantes. Au soleil de la
campagne les hommes se soulageaient avec lenteur... J'étais joyeux.
Je faisais rire! Et, se dilatant d'aise à cause de moi, le convive
exhalait toute sa gaieté par les ouvertures de son corps... Mais à
présent je suis confiné dans la populace, et l'on se récrie, même à
mon nom...
M. Armand Silvestre a copieusement vengé le pauvre dieu Crépitus, et je
ne m'en étonne plus: il est assez naturel qu'ayant, dans sa poésie
savante, les imaginations des anciens hommes, il ait aussi leurs
gaietés et se gaudisse des mêmes objets.
Ai-je vraiment expliqué le cas de M. Silvestre? J'ai tâché au moins de
le définir. Quand on ne tiendrait aucun compte du talent qui éclate dans
ses poésies lyriques, M. Armand Silvestre garderait cette originalité
d'avoir fait vibrer les deux cordes extrêmes de la Lyre, la corde
d'argent et la corde de boyau... (l'épithète est dans Rabelais); et son
œuvre double n'en serait pas moins un commentaire inattendu de la
pensée de Pascal sur l'homme ange et bête.