III

Mais il est intéressant de chercher comment le poète raffiné des

_Renaissances_ a pu écrire tant d'histoires faites pour divertir

Panurge, et comment des ouvrages si absolument différents sont partis de

la même main.

Comme rire me semble bon, dit M. Silvestre dans les _Contes

grassouillets_, je laisse courir ma plume aux incongruités qui

dérident les plus sévères. Je sais bien que d'aucuns me blâment de

cela, me jetant au nez le lyrisme douloureux de mes poèmes et

concluant de ce contraste que je ne suis sincère ni en prose ni en

vers. Moi, je me permets de penser tout le contraire.

Nous voulons bien le penser aussi. D'abord il se pourrait que M.

Silvestre ne jouât un rôle que dans l'un des deux cas; et, comme il est

visible que ses incongruités l'amusent le premier, c'est donc en

écrivant la _Gloire du souvenir_ et les _Ailes d'or_ qu'il se serait

moqué de nous? On a peine à le croire: il n'aurait pas montré un goût si

prolongé, si persistant, pour un rôle si peu lucratif. Car remarquez

que, maintenant encore, tout en nous contant les mésaventures de

Laripète, il lui arrive de tresser des rimes mystiques, de conclure même

par un sonnet parnassien quelque fantaisie de haute graisse et, après

avoir dûment empâté ses clients, d'enfiler poétiquement des perles à

leur nez (_ante porcos_).

D'ailleurs bon nombre d'écrivains présenteraient un cas analogue au

sien. Sans parler de Rabelais, «charme de la canaille et mets des

délicats», Marot, Régnier, La Fontaine, J.-B. Rousseau et combien

d'autres! ont écrit des obscénités et traduit les psaumes de David. Je

sais que pour quelques-uns de ces honnêtes gens la chose s'explique

naturellement: c'est à la fin, après la «conversion», qui au bon vieux

temps ne manquait guère, qu'ils se sont avisés de rimer des vers

édifiants; mais il en est comme Marot et Jean-Baptiste, qui ont mené de

front les deux genres. Faut-il voir là quelque chose d'inexplicable? Hé!

non, même en supposant qu'ils aient été aussi sincères dans la piété que

dans la grivoiserie. Quoi de merveilleux à cela? Nous ne sommes pas les

mêmes à toutes les heures, et «je sens deux hommes en moi».

Le cas de M. Silvestre semble à première vue plus extraordinaire et est,

en réalité, encore plus simple. Sans doute, la distance paraît plus

grande encore et plus surprenante entre la _Vie des morts_ et _Bertrade_

ou la _Pince à sucre_, qu'entre les psaumes de Marot et ses épigrammes.

Mais, tandis que les psaumes n'appartiennent évidemment pas à la même

inspiration que les épigrammes et que celles-ci ne mènent point

naturellement à ceux-là, on peut affirmer, au contraire, que les vers

lyriques de M. Silvestre et ses contes plus que gaulois forment comme

deux courants de même origine et que, par exemple, la grossière

sensualité des _Contes grassouillets_ était déjà contenue dans la

sensualité raffinée des _Sonnets païens_.

Les contes et les sonnets, c'est, _à des moments différents_, la

manifestation du même sentiment originel le sentiment de la beauté

génétique, c'est-à-dire de ce que la nature a mis d'attrayant dans les

formes pour amener les hommes à ses fins. Quand M. Silvestre s'en tient

à ce sentiment et s'y renferme, il écrit les _Mariages de Jacques_.

Mais, après avoir senti les formes uniquement dans ce qu'elles ont de

sexuel, on les aime bientôt pour elles-mêmes; à l'attrait génétique

succède le sentiment beaucoup plus complexe du Beau plastique, qui n'est

en soi ni masculin ni féminin; et la sensation primitive appelle alors

et provoque, par des liaisons naturelles et rapides, une foule d'idées

et de sentiments très nobles, très doux et très purs. Ce qui, dans le

premier moment, n'est qu'instinct brutal, est poésie à son dernier

terme, et cette poésie peut être si haute qu'elle fasse oublier

absolument ses humbles origines. Le poète des _Renaissances_, c'est un

satyre qui a rêvé; et le conteur des _Contes_, c'est un poète qui n'en

est qu'au commencement de son rêve--oh! tout au commencement. Il faut

ajouter, du reste, que parfois, dans les poèmes les plus extasiés, sous

la plus magnifique floraison d'images, le pied du faune s'entrevoit çà

et là, et, comme chez Hugo «crève l'azur».

Reste une question. On comprend que le poète des _Ailes d'or_ ait pu

écrire des gauloiseries; mais ces plaisanteries de matassin en délire?

Je pense que cela s'explique par l'association fatale d'images qui dans

la réalité sont toutes proches, en sorte que celle qui est ignoble

bénéficie du voisinage de l'autre et devient plaisante parce qu'elle la

rappelle. Puis, certaines fonctions de ce misérable corps, si elles

peuvent sembler avilissantes, sont bonnes pourtant par le soulagement et

l'aise qu'elles apportent, par l'idée de joyeuse vie animale qu'elles

éveillent dans l'esprit, et sont en même temps comiques par le démenti

perpétuel qu'elles opposent à l'orgueil de l'homme, à sa prétention de

faire l'ange. Il y a là une source intarissable de gaieté grossière. Il

est seulement singulier qu'un artiste aussi recherché s'y complaise à ce

point.

Mais, M. Armand Silvestre ne serait-il pas un faux décadent? Je le

soupçonne maintenant d'être un primitif. Nous avons remarqué que le

spectacle des phénomènes naturels lui suggérait les mêmes images amples

et vagues qu'aux poètes d'il y a trois mille ans: et voilà maintenant

que ses facéties sont aussi celles des primitifs et qu'il se délecte

comme eux--et comme les enfants--au comique incongru des basses

fonctions corporelles. Vous vous rappelez ce que dit le dieu Crépitus

dans la _Tentation de saint Antoine_:

Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées,

qu'on se régalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le

bouc en morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans

souci du voisin, personne alors ne se gênait. Les nourritures

solides faisaient les digestions retentissantes. Au soleil de la

campagne les hommes se soulageaient avec lenteur... J'étais joyeux.

Je faisais rire! Et, se dilatant d'aise à cause de moi, le convive

exhalait toute sa gaieté par les ouvertures de son corps... Mais à

présent je suis confiné dans la populace, et l'on se récrie, même à

mon nom...

M. Armand Silvestre a copieusement vengé le pauvre dieu Crépitus, et je

ne m'en étonne plus: il est assez naturel qu'ayant, dans sa poésie

savante, les imaginations des anciens hommes, il ait aussi leurs

gaietés et se gaudisse des mêmes objets.

Ai-je vraiment expliqué le cas de M. Silvestre? J'ai tâché au moins de

le définir. Quand on ne tiendrait aucun compte du talent qui éclate dans

ses poésies lyriques, M. Armand Silvestre garderait cette originalité

d'avoir fait vibrer les deux cordes extrêmes de la Lyre, la corde

d'argent et la corde de boyau... (l'épithète est dans Rabelais); et son

œuvre double n'en serait pas moins un commentaire inattendu de la

pensée de Pascal sur l'homme ange et bête.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 29 / 66 题