Le plus triste, c'est que cette transformation n'est peut-être point un
si grand mystère, Méphistophélès, à qui Faust fait des phrases, lui
répond tranquillement:
Un plaisir surnaturel! S'étendre la nuit sur les montagnes humides
de rosée, embrasser en extase la terre et le ciel, s'enfler d'une
sorte de divinité, pénétrer par la pensée jusqu'à la moelle de la
terre, repasser en son sein les six jours de la création, s'épandre
avec délices dans le Grand Tout, dépouiller entièrement tout ce
qu'on a d'humain et finir cette haute contemplation... (_avec un
geste_) je n'ose dire comment.
Et c'est ainsi qu'a fini M. Armand Silvestre. Le poète des _Vestales_
s'est mis à conter des contes de corps de garde; l'adorateur mystique de
«Rosa la prêtresse» s'est tourné vers Rosa la Rosse; et les «paysages»
où il se plaît n'ont plus rien de «métaphysique». Et l'historiette
grivoise ne lui a point suffi: il l'a voulue incongrue et mal odorante.
Jean-Jacques raconte que, tout enfant, il allait se poster, à la
promenade, sur le passage des femmes, et que là il trouvait un plaisir
obscur, mais très vif, à mettre bas ses chausses. «Ce que je montrais,
ajoute-t-il, ce n'était pas le côté honteux, c'était le côté ridicule.»
C'est ce dernier côté qu'étale M. Armand Silvestre avec une complaisance
jamais lasse et une joie jamais ralentie. C'est le champ circulaire où
il s'est délicieusement confiné. L'ampleur charnue de l'ordinaire
interlocuteur de M. Purgon, l'instrument des matassins de Molière, les
bruits malséants qui, d'après Flaubert, «faisaient pâlir les pontifes
d'Égypte», inspirent à M. Silvestre des gaietés hebdomadaires et bien
surprenantes. Ce rêveur est amoureux d'une autre lune que les
romantiques. Ce poète lyrique «n'a pas accoutumé de parler à des
visages».
D'autres conteurs nous font des récits légers, voluptueux, lubriques,
et parcourent avec agrément tous les degrés de l'impudeur. Les récits de
M. Silvestre sont essentiellement scatologiques: c'est là sa marque.
Disons franchement que la plupart de ces historiettes ne valent pas le
diable. Je ne pense pas que, sur une centaine, il y en ait plus de
quatre ou cinq qui soient franchement drôles. Les choses dont il est
question là dedans étant assez plaisantes par elles-mêmes pour ceux qui
les aiment, le conteur ne se met pas en frais. Notons en passant deux ou
trois de ses procédés, qui sont gros et d'un emploi facile.
Il baptise heureusement ses personnages. D'avoir appelé un amiral Le
Kelpudubec et un diplomate grec Fépipimongropoulo, c'est bien quelque
chose. Puis l'auteur, dans chaque récit, proclame avec tant
d'insistance, de conviction et un tel luxe d'épithètes plantureuses son
goût pour les grosses femmes, qu'il se peut bien que cela devienne
amusant à la longue. Enfin, il se plaît souvent à exprimer des choses
banales ou grossières sous une forme ultra-lyrique ou à mêler le style
du «Parnasse» à celui des estaminets, et de là des contrastes d'un effet
sûr. Je n'en veux qu'un exemple, choisi avec une extrême discrétion:
...Ce qu'il a passé de doigts frais et blancs aux ongles roses dans
l'ébène aujourd'hui traversé de fils d'argent de ma chevelure n'est
comparable qu'au nombre des étoiles. J'ai été littéralement
grignoté de caresses. Mais de toutes les belles qui dévorèrent
ainsi les roses vivantes de ma bouche et de mes lèvres, ce fut
certainement Héloïse qui témoigna le plus d'appétit. Je ne sais
encore comment j'ai pu sauver quelque chose de ma fatale beauté des
emportements de son amour. Oui, mes enfants, Héloïse de
Saint-Pétulant m'adora et me le prouva d'une façon farouche.
C'était une superbe personne qui avait une demi-tête de plus que
moi, des chairs à la Rubens, une crinière fauve comme celle des
lions et des hanches d'un rebondi impertinent, etc.
Tout le Silvestre des contes est dans ces quelques lignes, sauf les
plaisanteries et les imaginations d'apothicaire ou d'égoutier, dont je
ne donnerai point de spécimen. Et puis... et puis, comme dans ses vers,
c'est toujours la même chose. J'ai rencontré des gens que cela n'amusait
pas énormément. D'autre part, le conteur n'y met, je pense, aucune
espèce de prétention. IL n'y a donc pas lieu de s'arrêter plus longtemps
sur cette partie de son œuvre.