Et, après ces sonnets vaguement platoniciens, le poète chante les
_Vestales_, la beauté chaste, «la fleur spirituelle dont il veut boire,
après la mort, les longs parfums». Il rêve, il adore, il pétrarquise...
Et puis... et puis c'est toujours la même chose: vague panthéisme, vague
souffrance, vague désespoir, vague ivresse, vague rêverie, vague
chasteté, désir quelquefois vague et plus souvent précis, vagues images,
amples, indéfinies, forme harmonieuse, mots sonores--quelquefois jargon
sublime. De pensée dans tout cela, autant dire point. Le panthéisme de
M. Silvestre n'a pas tout à fait la rigueur de celui de Spinosa, et son
idéalisme ignore profondément la dialectique de Platon. Ce n'est qu'une
rêverie magnifique et épandue.
Mais quelle floraison d'images, et combien belles! Toutes éclatantes et
indéterminées, et qui souvent font songer (qu'en dis-tu, Jacques
Moulinot?) aux images lamartiniennes.
Ton souffle égal et pur fait comme un bruit de rames:
C'est ton rêve qui fuit vers des bords enchantés.
._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
Je veux ceindre humblement, de mes bras prosternés,
Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige
Et pareils à deux lis jusqu'au sol inclinés.
(Remarquez-vous que «bras prosternés» et «frileux comme la neige» sont
des expressions bizarres et douteuses, qu'il ne faut pas trop presser
non plus la comparaison des lis renversés, et qu'avec tout cela--ou j'ai
la berlue--ces trois vers sont très beaux?)
On dirait que la Terre a bu le sang des lis.
._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
Les charnelles senteurs des verdures marines
Suivent le long des flots le spectre de Vénus!
._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
Les voluptés du soir montent des horizons.
Dans le recueillement des longs soirs parfumés,
À l'heure où, scintillant comme un pleur sous des voiles,
La tristesse des nuits monte aux yeux des étoiles...
Je crois bien que, si l'on cherchait où est décidément l'originalité de
M. Armand Silvestre, c'est dans cette ampleur et cette monotonie des
images, presque toutes empruntées aux grands phénomènes naturels, qu'il
faudrait la voir. Panthéistes ou néo-grecs, bien d'autres poètes l'ont
été de nos jours; mais nul peut-être n'a eu au même degré cette uniforme
et tour à tour admirable et insupportable sublimité d'imagination.
«Je ne connais pas Chicago, dit quelque part M. Cardinal; mais je suis
sûr que Chicago est autrement vivant que Rome.»--Eh bien, moi, je ne
connais pas les _Védas_; mais je suis presque sûr que la poésie de M.
Silvestre ressemble parfois à celle de _Védas_, et je suis fort tenté de
croire que ses vers sont peut-être, dans notre littérature, ce qui se
rapproche le plus de ce lyrisme grandiose, éblouissant, vite ennuyeux,
débordant d'images toujours les mêmes, où tout l'univers vit d'une vie
énorme et confuse, où chaque métaphore, démesurée, est toute prête à
devenir un mythe. Relisons quelques strophes de l'ami de Laripète:
Comme au front monstrueux d'une bête géante,
Des yeux, des yeux sans nombre, effroyables, hagards,
Les Astres, dans la nue impassible et béante
Versent leurs rayons d'or pareils à des regards,
._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
Et la Terre, œil aussi, brûlant et sans paupière,
Sent dans ses profondeurs sourdre le flot amer
Que déroule le flux éternel de la mer,
Larme immense pendue à son orbe de pierre.
Et dans les Paysages métaphysiques:
Le bleu du ciel pâlit. Comme un cygne émergeant
D'un grand fleuve d'azur, l'Aube, parmi la brume,
Secoue à l'horizon les blancheurs de sa plume
Et flagelle l'air vif de son aile d'argent...
Et plus loin:
Luisante à l'horizon comme une lame nue,
Sur le soleil tombé la mer en se fermant
De son sang lumineux éclabousse la nue
Où des gouttes de feu perlent confusément...
Cette aube qui est un cygne, ce soleil qui est un dieu décapité, et bien
d'autres images que je pourrais citer..., alors que M. Armand Silvestre
avait ces visions, est-ce qu'il n'était pas, spontanément ou par
artifice, dans un état d'esprit aussi approchant que possible de celui
des anciens hommes quand, essayant d'exprimer dans leur langue
incomplète les phénomènes de la nature, ils créaient sans effort des
mythes immortels? Par malheur, d'aucuns croiront que, lorsque je compare
à Valmiki l'auteur des _Contes grassouillets_, je ne saurais parler bien
sérieusement.