ARMAND SILVESTRE

On dit qu'il n'y a plus d'hommes de génie dans ce dernier tiers du

siècle, et en effet ceux qui passent pour en avoir se font vieux, et il

se peut bien que le temps des génies soit passé. Mais en

revanche--est-ce une illusion? est-ce un effet de la perspective trop

forte?--il me semble qu'il y a beaucoup d'esprits intéressants et

singuliers, et cela justement parce qu'ils sont tard venus; parce qu'ils

ont derrière eux toute une littérature accumulée; parce que, même

ignorants, ils savent néanmoins ou devinent beaucoup de choses et se

trouvent tout formés pour aller très bien dans la sensation violente et

raffinée; parce que, tout ayant été dit (et voilà deux cents ans que

cela même a été dit), ils donnent naturellement dans l'osé, le bizarre

et le fou, et que leur extravagance fleurit elle-même sur un passé trop

riche, comme ces fleurs étranges qui poussent mieux dans un humus

composé d'innombrables débris de végétaux morts.

Si donc il n'y a plus guère de génies souverains, il y a des «cas

particuliers». Et c'en est un, parmi beaucoup d'autres, que celui de M.

Armand Silvestre, hiérophante dans ses vers, commis voyageur et des plus

mal élevés dans sa prose.

I

Les lecteurs du _Gil Blas_, qui se délectent deux ou trois fois par

semaine aux amours de l'ami Jacques et aux aventures du commandant

Laripète, ont-ils lu les _Renaissances_, les _Paysages métaphysiques_,

et les _Ailes d'or_, et soupçonnent-ils que M. Silvestre a été l'un des

plus lyriques, des plus envolés, des plus mystiques et des mieux

sonnants parmi les lévites du Parnasse? Se doutent-ils qu'il y eut jadis

chez cet étonnant fumiste de table d'hôte, chez ce grand et gros garçon

taillé en Hercule qui courait, il y a quelques années, la foire au pain

d'épice, relevant le «caleçon» des lutteurs (c'est le gant de ces

gentilshommes) et sollicitant les faveurs des femmes géantes visitées

par l'empereur d'Autriche,--se doutent-ils qu'il y a peut-être encore

chez ce Panurge bien en chair un Indou, un Grec, un Alexandrin?

Le poète, pâmé aux pieds de sa maîtresse--non toujours à ses pieds, pour

dire vrai,--chante son chant extatique et lamentable. Rosa est

magnifiquement, impassiblement et implacablement belle. Lui s'enivre de

la beauté des formes; mais il aspire à quelque chose par delà. Hélas!

cette beauté parfaite n'a point d'âme, et c'est l'âme aussi qu'il

voudrait étreindre... En attendant, le Désir du poète adore à genoux la

Beauté de la femme. Qu'en dites-vous, commandant Laripète? Tout cela

très large, très sonore, très harmonieux, très vague, avec des

ressouvenirs du panthéisme indien, de l'art grec et de l'idéalisme de

Platon, et çà et là, parmi l'enchantement des nobles et vastes images,

le cri soudain de la chair ardente. Et cela s'appelle _Sonnets païens_,

et c'est assurément une des plus belles «séries» qu'ait produites le

«Parnasse contemporain».

Puis le poète soupire des _Vers pour être chantés_, des romances où il y

a des fleurs et des oiseaux comme dans celles que chantaient nos mères

du temps de Louis-Philippe. Mais--ô puissance de la baguette magique que

tes fées ont coutume de prêter aux poètes! puissance du seul enlacement

des mots et du sentiment qui les tresse et les enlace!--elles sont

adorables, ces romances où il n'y a rien que des rossignols, des lis,

beaucoup de lis, des roses, des violettes, des raisins, des abeilles,

l'aube, le crépuscule, l'automne et le printemps et, mêlée à toute la

nature au point qu'elle ne s'en distingue presque plus, l'image de la

femme aimée. Et c'est là précisément la secrète et pénétrante

originalité de ces petits vers, de ces menues ritournelles, de ces

rimes caressantes: elles font couler jusqu'à l'âme l'ivresse des

couleurs, des formes et des parfums, et l'amour de la vie universelle,

toujours un peu triste parce qu'il est toujours inassouvi. Et, pour une

fois, la musique a su ajouter à la poésie au lieu de l'effacer par des

sensations moins définies et plus fortes; et, comme ces petits vers ne

sont qu'un tissu d'images et d'impressions flottantes, les mélodies de

Massenet nous ont peut-être encore mieux fait sentir tout ce que

recèlent d'enchantement ces vagues et délicieuses romances, que je

voudrais appeler des romances panthéistiques.

Ensuite le poète dit la _Vie des morts_, leur âme éparse dans les

arbres, dans les broussailles, dans les sources qui sont leurs yeux,

dans les nuages qui sont leur pensée inquiète, dans les astres où

flambent leurs anciennes passions, dans la mer, «temple obscur des

métamorphoses», dans les parfums, dans le chant nocturne des voix

terrestres... Et cependant ce n'est pas tout ce qui reste des morts. «Ce

que m'a pris le rêve, mes aspirations vers le juste et le beau, ce que

j'ai dit tout bas à la nuit, ce que j'ai vu en fermant les yeux,

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 25 / 66 题