IV

Les sonnets et poèmes de M. de Heredia (trop peu nombreux: il n'y en a

guère plus d'une cinquantaine) se partagent assez naturellement en

quatre groupes. Il y a d'abord les sonnets de pure description: quelques

paysages de Bretagne, le sonnet japonais que je rappelais tout à

l'heure, ou encore cet admirable _Récif de corail_ que je ne puis me

tenir de citer:

Le soleil, sous la mer, mystérieuse aurore,

Éclaire la forêt des coraux abyssins

Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,

La bête épanouie et la vivante flore.

Et tout ce que le sel ou l'iode colore,

Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,

Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,

Le fond vermiculé du pâle madrépore.

De sa splendide écaille éteignant les émaux,

Un grand poisson navigue à travers les rameaux.

Dans l'ombre transparente indolemment il rôde.

Et brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu,

Il fait dans le cristal morne, immobile et bleu,

Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude.

Parmi les sonnets de ce premier groupe il en est un bien curieux et bien

significatif, où se trahit d'une façon singulière le tour d'imagination

propre à M. de Heredia. Les choses n'apparaissent le plus souvent à ce

poète érudit et gentilhomme qu'à travers des souvenirs de mythologie, de

chevalerie et d'aventures héroïques. Si bien qu'un jour, non content de

diviniser la nature, il l'a anoblie et blasonnée. Le sonnet que voici

est proprement un paysage météorologico-héraldique. Il est intitulé:

_Blason céleste_.

J'ai vu parfois, ayant le ciel bleu pour émail,

Les nuages d'argent et de pourpre et de cuivre,

À l'Occident, où l'œil s'éblouit à les suivre,

Peindre d'un grand blason le céleste vitrail.

Pour cimier, pour support, l'héraldique bétail,

Licorne, léopard, alérion ou guivre,

Monstres, géants captifs qu'un coup de vent délivre,

Exhaussent leur stature et cabrent leur poitrail.

Certe, aux champs de l'azur, dans ces combats étranges

que les noirs Séraphins livrèrent aux Archanges,

Cet écu fut gagné par un baron du ciel.

Comme ceux qui jadis prirent Constantinople,

Il porte en bon croisé, qu'il soit George ou Michel,

Le soleil, besant d'or, sur la mer de sinople.

Le deuxième groupe est celui des sonnets mythologiques. La mythologie,

ce sont les forces naturelles personnifiées, et c'est aussi, par

conséquent, l'humanité déifiée. Vous trouverez dans les apothéoses de M.

de Heredia cette intime union de la Nature et de l'homme-dieu. Vous

rappelez-vous le dernier sonnet de _Persée et Andromède_, quand les deux

amants, élancés par les espaces, voient déjà luire les constellations où

ils vont se fondre?

D'un vol silencieux, le grand cheval ailé,

Soufflant de ses naseaux des jets d'ardente brume,

Les emporte dans un frémissement de plume

À travers la nuit bleue et l'éther étoilé.

Ils vont. L'Afrique plonge au gouffre flagellé;

Puis le désert, l'Asie et le Liban qui fume;

Et voici qu'apparaît, toute blanche d'écume,

La mer mystérieuse où vint sombrer Hellé.

Et le vent gonfle, ainsi que deux immenses voiles,

Les ailes qui, volant d'étoiles en étoiles,

Aux amants enivrés font un tiède berceau;

Tandis que, l'œil au ciel et s'étreignant dans l'ombre,

Ils voient, étincelant du Bélier au Verseau,

Leurs constellations poindre dans l'azur sombre.

La troisième série est celle des sonnets et des poèmes inspirés par la

prodigieuse histoire des conquérants de l'Amérique. Poésie tout proche

des sonnets mythologiques, car elle célèbre l'œuvre la plus

extraordinaire qu'aient accomplie les hommes à travers les âges, une

aventure où ils se sont vraiment montrés «pareils à des dieux»,

puisqu'ils ont agrandi une planète et créé en quelque sorte un autre

monde. Le grand élan héroïque, l'entrée dans l'inconnu, l'étrangeté,

l'énormité du drame et l'éblouissement des décors, tout cela devait

séduire M. de Heredia. Ces conquistadores, nous les aimons surtout

parce qu'ils diffèrent de nous, parce que leur fureur d'action amuse

notre doute et notre mollesse; mais M. de Heredia les aime parce qu'il

leur ressemble un peu, parce qu'il sent encore tressaillir en lui

quelque chose de leur âme. Il est de leur race, et ce qu'ils ont fait,

il l'a rêvé.

C'est pourquoi il a si bien traduit la _Véridique histoire de la

conquête de la Nouvelle-Espagne_, par le capitaine Bernal Diaz del

Castillo, l'un des conquérants, et y a mis une préface qui est un très

beau morceau d'histoire et qui faisait la joie et l'émerveillement du

vieux Flaubert. Et c'est pourquoi il a consacré à ces grands

aventuriers, outre quelques-uns de ses plus beaux sonnets, la plus

longue pièce qu'il ait écrite: les _Conquérants de l'or_, sorte de

chronique fortement versifiée et miraculeusement rimée et qui, sans

sortir du ton d'un récit très simple et sans ornements, coupée

seulement, çà et là, de paysages éclatants et courts, prend des

proportions d'épopée. Écoutez cette fin, où l'image devient symbole:

Cependant les soldats restaient silencieux,

Éblouis par la pompe imposante des cieux.

Car derrière eux, vers l'ouest, où sans fin se déroule

Sur des sables lointains la Pacifique houle,

Dans une brume d'or et de pourpre, linceul

Rougi du sang d'un dieu, sombrait l'antique Aïeul

De celui qui régnait sur ces tentes sans nombre.

En face, la sierra se dressait haute et sombre.

Mais, quand l'astre royal dans les flots se noya,

D'un seul coup, la montagne entière flamboya

De la base au sommet, et les ombres des Andes,

Gagnant Caxamalca, s'allongèrent plus grandes...

._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.

Mais l'ombre couvrit tout de son aile. Et voilà

Que le dernier sommet des pics étincela,

Puis s'éteignit.

Alors, formidable, enflammée

D'un haut pressentiment, tout entière, l'armée,

Brandissant ses drapeaux sur l'occident vermeil,

Salua d'un grand cri la chute du Soleil.

À ce groupe de poèmes se rattachent encore les tierces rimes, plus

espagnoles que le _Romancero_, qu'on a pu lire dernièrement dans la

_Revue des Deux Mondes_.

Une telle poésie est bien la plus fière, la plus hautaine et, si je puis

dire, la plus orgueilleuse qui soit. Elle n'est donc pas impassible,

quoi qu'on ait prétendu. Elle exprime d'abord l'exaltation d'une âme

tendue à jouir superbement de toute la beauté éparse dans le monde et

dans l'histoire et de toutes les œuvres où l'humanité a le plus

joyeusement épanché son génie. Elle implique une curiosité sympathique

et passionnée. Elle contient un mépris du médiocre, un _Odi profanum

vulgus_ dont le sentiment peut être une très grande jouissance. Et il y

a bien du courage, au fond, dans cette allégresse d'artiste trompant la

vie par l'adoration du beau. Et même ces sonnets rutilants et durs comme

du métal ne vont pas tous sans larmes secrètes. Quelques-uns font songer

à ces statues d'airain qu'on voit pleurer dans Virgile. Car, s'ils

célèbrent de belles choses, ces belles choses sont passées, et de là

une mélancolie. Considéré du point de vue de M. de Heredia et par ses

surfaces brillantes, l'univers est magnifique et glorieux; mais tout y

croule, tout y fuit d'une fuite éternelle. M. de Heredia a senti plus

d'une fois la tristesse des splendeurs éteintes et la désolation des

ruines. Ces tableaux où se plaît son rêve enchanté, il les évoque

souvent parce qu'ils sont beaux, mais quelquefois aussi parce qu'ils ne

sont plus. Rappelez-vous l'adorable sonnet _Sur un marbre brisé_, où la

bonne Nature enveloppe de feuilles et de fleurs la vieille statue

éclopée:

La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes...

Lisez les «sonnets épigraphiques»: le _Dieu Hêtre, Nymphis Augustis

sacrum_, le _Vœu_. Comme ce sonnet de l'_Exilée_ est touchant, encore

qu'il soit splendide! Pourquoi? Parce qu'il nous parle de l'exil d'une

femme et surtout parce qu'il a été composé sur une ruine, une pierre

mutilée où se déchiffre une moitié d'inscription (MONTIBV... CARRIDEO...

SABINVLA V.S.L.M.), et qu'il nous parle ainsi de cet autre exil d'où

rien ni personne n'est jamais revenu et qui s'appelle le passé:

Dans ce vallon sauvage où César t'exila,

Sur la roche moussue, au chemin d'Ardiège,

Penchant ton front qu'argente une précoce neige,

Chaque soir, à pas lents, tu viens t'accouder là.

Tu revois ta jeunesse et ta chère villa

Et le Flamine rouge avec son blanc cortège.

Et lorsque le regret du sol latin t'assiège,

Tu regardes le ciel, triste Sabinula...

V

M. José-Maria de Heredia est donc, pour conclure, un excellent ouvrier

en vers, un des plus scrupuleux qu'on ait vus, et qui apporte dans son

respect de la forme quelque chose de la délicatesse de conscience et du

point d'honneur d'un gentilhomme. Et M. de Heredia est aussi (car l'un

ne va jamais sans l'autre) un excellent poète, quoique un peu trop

retranché dans sa vision d'un univers décoratif. Sa poésie, qui n'a pas

l'étendue de celle de son maître Leconte de Lisle, en a l'intensité avec

quelque chose de fier et de triomphant qui est bien à lui. Il est, dès

maintenant, le sonnettiste par excellence du «Parnasse» contemporain. Je

ne lui demande qu'une chose: Qu'il continue de feuilleter le soir, avant

de s'endormir, des catalogues d'épées, d'armures et de meubles anciens,

rien de mieux; mais qu'il s'accoude plus souvent sur la roche moussue où

rêve Sabinula.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 24 / 66 题