D'un doigt distrait frôlant la sonore bîva,
À travers les bambous tressés en fine latte,
Elle a vu, sur la plage éblouissante et plate,
S'avancer le vainqueur que son amour rêva.
C'est lui; sabres au flanc, l'éventail haut, il va.
La cordelière rouge et le gland écarlate
Coupent l'armure sombre, et sur l'épaule éclate
Le blason de Hizen et de Tokungawa.
Ce beau guerrier vêtu de lames et de plaques,
Sous le bronze, la soie et les brillantes laques.
Semble un crustacé noir, gigantesque et vermeil.
Il l'a vue. Il sourit dans la barbe du masque
Et son pas plus hâtif fait reluire au soleil
Les deux antennes d'or qui tremblent sur son casque.
Et, pour passer du joli au grandiose, ce sonnet si connu des
_Conquérants_ n'est-il pas large comme une épopée, et n'éveille-t-il pas
une vision complète de la plus grande aventure des temps modernes?
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palas de Moguer, routiers et capitaines
Partaient ivres d'un rêve héroïque et brutal.
Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental.
Chaque soir espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;
Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter dans un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.
Et, prenez-y garde, pas un mot dans ces sonnets n'a été choisi ni placé
au hasard. M. de Heredia possède, à un plus haut degré peut-être
qu'aucun autre poète, le don de saisir, entre les images, les idées, les
sentiments--et le son des mots, la musique des syllabes, de mystérieuses
et sûres harmonies. Pour lui, évidemment, chaque sonnet a ses rimes
nécessaires, les seules qui conviennent au sujet, et qu'il s'agit de
trouver. Lisez, par exemple, le sonnet du _Vieil orfèvre_:
Mieux qu'aucun maître inscrit au livre de maîtrise,
Qu'il ait nom Ruyz, Arphé, Ximeniz, Becerril,
J'ai serti le rubis, la perle et le béryl,
Tordu l'anse d'un vase et martelé sa frise.
Dans l'argent, sur l'émail où le paillon s'irise,
J'ai peint et j'ai sculpté, mettant l'âme en péril,
Au lieu du Christ en croix ou du Saint sur le gril,
Ô honte! Bacchus ivre ou Danaé surprise.
J'ai de plus d'un estoc damasquiné le fer
Et, dans le vain orgueil de ces œuvres d'Enfer,
Aventuré ma part de l'éternelle Vie.
Aussi, voyant mon âge incliner vers le soir,
Je veux, ainsi que fit Fray Juan de Ségovie,
Mourir en ciselant dans l'or un ostensoir.
Croyez-vous qu'il soit possible de substituer, sans dommage pour le
poème, d'autres rimes à celles-là? Notez d'abord que plusieurs des mots
qui sont à la rime sont des mots essentiels du vocabulaire de l'orfèvre
et de l'armurier. Mais, en outre, on sent fort bien qu'une rime ouverte,
en ère ou en ale si vous voulez, n'eût pas convenu ici, et que l'i
devait dominer à la fin des vers, voyelle aiguë comme l'épée menue et
fine comme les joyaux. Et sans doute la rime en _rie_ (_pierrerie_,
_fleurie_, _orfèvrerie_) n'eût point été malséante; mais qui ne voit que
la sifflante adoucie qui se joint à la voyelle affilée (_frise_,
_irise_) fait rêver de ciselure, de pointe glissant sur un métal!
Faites ce travail sur tous les sonnets de M. de Heredia, non seulement
pour les rimes, mais pour tout l'intérieur du vers: peut-être ne
démêlerez-vous pas toujours les raisons de cette harmonie secrète du
sens et de la musique des phrases; mais toujours vous la sentirez.