Or, tandis que d'autres donnaient dans le mysticisme sensuel de
Baudelaire ou dans le bouddhisme de Leconte de Lisle, et tandis que
presque tous étaient profondément tristes, le sentiment que M.
José-Maria de Heredia exprimait de préférence, c'était je ne sais quelle
joie héroïque de vivre par l'imagination à travers la nature et
l'histoire magnifiées et glorifiées. En cela il se rencontrait avec M.
Théodore de Banville; mais ce qui peut-être le distinguait entre tous,
c'était la recherche de l'extrême précision dans l'extrême splendeur. Il
joignait à l'ivresse des sons et des couleurs le goût d'une forme dont
la brièveté, l'exactitude et la plénitude rappelassent en quelque façon
nos écrivains classiques. Il rêvait d'enfermer un monde d'images dans un
petit nombre de vers absolument parfaits et de faire tenir les songes
d'un dieu dans de petites coupes bien ciselées. Dès lors la forme du
sonnet, qui exige la sobriété et commande presque la perfection, qui n'a
pas le droit d'être plus ou moins bon, mais qui doit être superbe ou
exquis sous peine de n'être pas, s'imposait à M. José-Maria de Heredia.
Et, en effet, il n'a guère écrit que des sonnets, et il est assurément,
avec le poète des _Épreuves_ et dans un genre très différent, le premier
de nos sonnettistes.
Ce tour d'imagination héroïque et ce besoin d'exactitude et de clarté
s'expliquent l'un et l'autre par les origines et par l'éducation de M.
de Heredia. Il descend de ces _conquistadores_ qu'il aime tant, et dont
la vie a été comme un rêve sublime. Il a parmi ses ancêtres un des
compagnons de Cortez, un fondateur de ville. Et toute son enfance s'est
passée à Cuba, parmi les enchantements de la plus belle flore qui soit
au monde: une enfance nue, libre et rêveuse, pareille à celle de Paul et
Virginie. Et plus tard c'est à la Havane, dans la cour de l'École de
droit et de théologie, sous les orangers d'une fontaine, qu'il lisait
ses auteurs favoris, Ronsard, Chateaubriand et Leconte de Lisle. Il
tient apparemment de ses origines espagnoles et créoles la
grandiloquence de ses vers, la «grandesse» de ses sentiments et
l'opulence de sa vision; mais il a aussi du sang normand dans les
veines, et il est permis de croire que c'est par là que lui sont venues
ses bonnes habitudes classiques, son goût de l'ordre et de la clarté. Il
a d'ailleurs fait ses études dans un vieux collège de prêtres qui
étaient d'excellents humanistes à l'ancienne mode, et il a été, par
surcroît, élève de l'École des chartes. Ainsi la sublimité d'imagination
du descendant des grands aventuriers, contrôlée et contenue par le
lettré et par l'érudit, a éclaté avec une véhémence plus travaillée et
plus sûre. Il en est résulté des sonnets si pleins qu'ils «valent
vraiment de longs poèmes», et si sonores que la voix humaine ne suffit
plus pour les clamer et qu'il y faudrait une bouche d'airain.