II

Or, tandis que d'autres donnaient dans le mysticisme sensuel de

Baudelaire ou dans le bouddhisme de Leconte de Lisle, et tandis que

presque tous étaient profondément tristes, le sentiment que M.

José-Maria de Heredia exprimait de préférence, c'était je ne sais quelle

joie héroïque de vivre par l'imagination à travers la nature et

l'histoire magnifiées et glorifiées. En cela il se rencontrait avec M.

Théodore de Banville; mais ce qui peut-être le distinguait entre tous,

c'était la recherche de l'extrême précision dans l'extrême splendeur. Il

joignait à l'ivresse des sons et des couleurs le goût d'une forme dont

la brièveté, l'exactitude et la plénitude rappelassent en quelque façon

nos écrivains classiques. Il rêvait d'enfermer un monde d'images dans un

petit nombre de vers absolument parfaits et de faire tenir les songes

d'un dieu dans de petites coupes bien ciselées. Dès lors la forme du

sonnet, qui exige la sobriété et commande presque la perfection, qui n'a

pas le droit d'être plus ou moins bon, mais qui doit être superbe ou

exquis sous peine de n'être pas, s'imposait à M. José-Maria de Heredia.

Et, en effet, il n'a guère écrit que des sonnets, et il est assurément,

avec le poète des _Épreuves_ et dans un genre très différent, le premier

de nos sonnettistes.

Ce tour d'imagination héroïque et ce besoin d'exactitude et de clarté

s'expliquent l'un et l'autre par les origines et par l'éducation de M.

de Heredia. Il descend de ces _conquistadores_ qu'il aime tant, et dont

la vie a été comme un rêve sublime. Il a parmi ses ancêtres un des

compagnons de Cortez, un fondateur de ville. Et toute son enfance s'est

passée à Cuba, parmi les enchantements de la plus belle flore qui soit

au monde: une enfance nue, libre et rêveuse, pareille à celle de Paul et

Virginie. Et plus tard c'est à la Havane, dans la cour de l'École de

droit et de théologie, sous les orangers d'une fontaine, qu'il lisait

ses auteurs favoris, Ronsard, Chateaubriand et Leconte de Lisle. Il

tient apparemment de ses origines espagnoles et créoles la

grandiloquence de ses vers, la «grandesse» de ses sentiments et

l'opulence de sa vision; mais il a aussi du sang normand dans les

veines, et il est permis de croire que c'est par là que lui sont venues

ses bonnes habitudes classiques, son goût de l'ordre et de la clarté. Il

a d'ailleurs fait ses études dans un vieux collège de prêtres qui

étaient d'excellents humanistes à l'ancienne mode, et il a été, par

surcroît, élève de l'École des chartes. Ainsi la sublimité d'imagination

du descendant des grands aventuriers, contrôlée et contenue par le

lettré et par l'érudit, a éclaté avec une véhémence plus travaillée et

plus sûre. Il en est résulté des sonnets si pleins qu'ils «valent

vraiment de longs poèmes», et si sonores que la voix humaine ne suffit

plus pour les clamer et qu'il y faudrait une bouche d'airain.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 21 / 66 题