Une première originalité de M. José-Maria de Heredia, c'est d'être à la
fois presque inédit et presque célèbre.
[Note 24: Le _Parnasse contemporain_, 1866, 1869, 1876
(Lemerre).--_Revue des Deux Mondes_, 15 mai et 1er novembre
1888.--_Véridique histoire de la conquête de la Nouvelle-Espagne_, par
le capitaine Bernal Diaz del Castillo, traduction, 4 volumes
(Lemerre).--Sonnets inédits.]
Au temps déjà lointain où j'apprenais l'histoire de la littérature
française sur les bancs du collège, un nom m'avait frappé parmi ceux des
poètes de la Pléiade: Ponthus de Thyard. Je me figurais que le poète qui
portait ce nom harmonieux et fleuri avait dû être quelque cavalier
merveilleusement élégant et fier, et qu'il avait dû écrire des vers plus
beaux qu'aucun de ses compagnons, des vers d'un tour plus hautain et
d'une mythologie plus fastueuse. Lorsque je pus lire ses _Erreurs
amoureuses_, ma déception fut grande: pourtant je continuai d'aimer
Ponthus pour le noble esprit qui paraît çà et là dans ses méchants vers
et surtout pour la sonorité de son nom.
Ce que Ponthus de Thyard fut pour moi jadis, M. José-Maria de Heredia
l'est sans doute encore aujourd'hui pour la plus grande partie du
public: un nom éclatant et mystérieux. Mais croyez qu'il ne ménage pas à
ses lecteurs le même mécompte. On verra, quand il nous donnera enfin ses
_Trophées_, que ses vers sont aussi beaux que son nom, et l'on
reconnaîtra dans ses sonnets le suprême épanouissement, sous la forme
littéraire, d'un sang héroïque et aventureux. Et nous lui dirons tous
avec Théophile Gautier:
--Heredia, je t'aime parce que tu portes un nom exotique et sonore et
parce que tu fais des vers qui se recourbent comme des lambrequins
héraldiques.
I
Ce qui distingue et ce qui honore les poètes de la seconde génération
romantique et plus encore ceux de la troisième, ceux qu'on a appelés les
Parnassiens, il me semble que c'est leur grand effort vers la perfection
absolue. Il y a dans Lamartine bien du vague et de l'à peu près, sans
compter les innombrables solécismes; dans Victor Hugo, bien des
redondances et des obscurités; dans Musset, bien des négligences et
parfois un trop grand mépris de la technique de son art. Ils avaient du
génie, c'est bien, et cela sauve tout. Vigny avait cherché une forme
plus serrée; mais il gardait des gaucheries de primitif. Avec Gautier,
Banville et Baudelaire, puis avec Leconte de Lisle, qui fut le vrai
maître des Parnassiens, le culte de la forme poétique se fait plus
attentif et plus scrupuleux. On dirait que le romantisme se replie sur
soi et qu'après s'être épandu il se resserre pour exprimer en des
œuvres plus travaillées et plus précises ses sentiments essentiels,
affinés et développés par le temps. Je sais que l'exactitude de ces vues
trop générales est presque toujours sujette à caution; mais, de même que
la poésie un peu débordante et confuse de la Renaissance païenne s'est
comme épurée et calmée au XVIIe siècle (à partir de Malherbe), ne
pourrait-on pas dire que la Renaissance romantique, qui apportait, elle
aussi, un monde d'idées et de sentiments nouveaux, est arrivée, dans la
seconde moitié de ce siècle, à la pleine conscience d'elle-même et, plus
réfléchie, s'est éprise d'une perfection plus étroite? La différence,
c'est que nos poètes classiques l'ont évidemment emporté sur ceux de
l'âge précédent, au lieu que l'on peut douter encore que les poètes
issus du romantisme aient égalé les trois grands initiateurs, Lamartine,
Hugo et Musset. Mais enfin, à considérer l'histoire de très haut, nous
avons dans les deux cas une poésie neuve, sortie d'un grand mouvement
d'idées, qui peu à peu substitue à l'inspiration un art plus conscient
et moins spontané.
C'est ainsi qu'à la mélancolie diffuse des _Méditations_ succède la
tristesse analytique de la _Vie intérieure_; à l'amour selon Musset,
l'amour selon Baudelaire; à la métaphysique rudimentaire de Victor Hugo,
la criticisme de Sully Prudhomme et le nihilisme de Leconte de Lisle. Et
c'est ainsi surtout que le pittoresque romantique va se précisant dans
les _Poèmes antiques_ et les _Poèmes barbares_ et, puisque j'ai à parler
de lui, dans les sonnets de José-Maria de Heredia. On l'a souvent
remarqué: la littérature a été prise, un peu après 1850, d'un grand
désir d'exactitude et de vérité, et les poètes parnassiens obéissaient,
sans s'en douter, au même sentiment que Dumas fils dans ses premières
pièces, Flaubert dans son premier roman, Taine dans ses premières études
critiques.
Mais le souci de perfection et le besoin de beauté qui hantaient les
Parnassiens devaient, au moins dans les commencements (car toute école
nouvelle est intransigeante), les conduire à préférer la poésie
impersonnelle, presque uniquement descriptive et plastique, celle qui
demande ses tableaux à l'histoire et à la légende ou qui reproduit les
symboles par lesquels l'humanité passée s'est représenté l'univers.
Cette poésie est, en effet, la seule où la forme soit vraiment tout, où
l'on soit sûr, si on est séduit, de ne pas céder à un autre attrait que
celui des belles images évoquées par des mots harmonieux. Les rêveries
de Lamartine ou la passion de Musset beaucoup de gens en sont capables,
et Musset et Lamartine ne sont poètes que pour les avoir exprimées de la
façon que l'on sait. Mais justement il est difficile de distinguer ce
qui, dans la beauté totale de quelques-uns de leurs vers, revient au
sentiment et ce qui revient à la forme. La valeur morale de certaines
émotions, la noblesse de certaines pensées peuvent faire illusion: or ni
la tendresse ni l'éloquence ne sont proprement poésie. Pour Dieu! que le
poète se garde d'être trop touchant ou de faire paraître un trop bon
cœur! car cela est à la portée de tout le monde et je me demanderai si
c'est à la beauté de ses vers que je suis sensible, ou à la beauté de
son âme. C'est donc par un excès de loyauté et de délicatesse artistique
que les Parnassiens se déclaraient impassibles, ne voulaient exprimer
que la beauté des contours et des couleurs ou les rêves et les
sentiments des hommes disparus. Et à ce scrupule de poètes
irréprochables se mêlait naturellement un orgueil aristocratique, la
fierté et peut-être aussi l'affectation de ne jamais traduire dans la
langue des dieux aucune émotion vulgaire, de se confiner dans des
impressions exquises, rares, difficiles, inaccessibles à la foule.