La forme des _Poèmes antiques_ et des _Poèmes barbares_, on a pu le
remarquer déjà, répond exactement au dessein que l'artiste a formé de ne
voir et de ne peindre les choses que par le côté plastique. Presque pas
de ces mots flottants et de sens incertain qui corrompent la clarté de
la vision. Sauf de rares exceptions, les épithètes appartiennent à
l'ordre physique, rappellent des sensations, expriment des contours et
des couleurs. Il n'y a peut-être que la prose descriptive de Flaubert
qui atteigne ce degré de précision dans le rendu.--La versification, par
sa régularité classique, ajoute encore à la netteté sereine de la forme.
Elle exclut également et le rythme parfois saccadé de Hugo et le rythme
souvent lâché de Banville, qui risquent d'inquiéter l'oreille et par là
de troubler la quiétude de l'esprit. Peu de rejets. Le plus grand nombre
des vers coupés après l'hémistiche. Çà et là une coupe romantique, la
moins contestable, celle qui divise le vers en trois groupes équivalents
de syllabes. Les périodes toujours assez courtes pour qu'il soit très
aisé d'en embrasser le dessin. Des arrangements de rimes fort simples:
rimes plates, quatrains en rimes croisées ou embrassées, tierces rimes,
qui, par l'enlacement ininterrompu et la lenteur sans repos, semblent
faites exprès pour un poète comme Leconte de Lisle et conviennent
singulièrement à la démarche de son inspiration. Ajoutez une strophe de
cinq vers dont il est, je crois, l'inventeur, et à qui la prédominance
des rimes masculines donne beaucoup de force et de gravité. Quant aux
rimes elles-mêmes, elles sont constamment d'une grande richesse, surtout
dans les _Poèmes barbares_, et souvent d'une rareté à ravir les gens du
métier (voyez en particulier les _Paraboles de don Guy_, le Conseil _du
Fakir_ et les trois pièces espagnoles). En somme, il est visible que M.
Leconte de Lisle a voulu multiplier les symétries faciles à saisir dans
le rythme--et dans les rimes, où la consonne d'appui fait une symétrie
de plus. Par là la netteté du rythme répond à celle des images et les
dessine en quelque sorte pour l'oreille; et la régularité un peu
monotone de la phrase musicale est encore, pour le poète, une façon
d'exprimer à la fois et d'entretenir le calme de sa contemplation.
Ainsi se tiennent les éléments de l'œuvre de M. Leconte de Lisle le
choix des sujets et la manière de l'artiste s'expliquant par un
pessimisme originel. Ce qui est au fond, c'est un sentiment de révolte
contre le monde mauvais et contre l'inconnu inaccessible, sentiment
douloureux que vient apaiser la curiosité critique et esthétique et qui
se résout enfin dans une étude sereine de l'histoire et de la nature
pittoresque. Qu'il y ait quelque affectation dans ce détachement du
poète, dans cette indifférence finale pour tout ce qui n'est pas un
spectacle aux yeux, cela est possible, et je ne songe point à lui en
faire un reproche. Son dédain de la passion est sans doute chose aussi
humaine que la passion la plus emportée. Être convaincu que toute
émotion est vaine ou malfaisante, sinon celle qui procède de l'idée de
la beauté extérieure; regarder et traduire de préférence les formes de
la Nature inconsciente ou l'aspect matériel des mœurs et des
civilisations; faire parler les passions des hommes d'autrefois en leur
prêtant le langage qu'elles ont dû avoir et sans jamais y mettre, comme
fait le poète tragique, une part de son cœur, si bien que leurs
discours gardent quelque chose de lointain et que le fond nous en reste
étranger; considérer le monde comme un déroulement de tableaux vivants;
se désintéresser de ce qui peut être dessous et en même temps, ironie
singulière, s'attacher (toujours par le dehors) aux drames provoqués par
les diverses explications de ce «dessous» mystérieux; n'extraire de la
«nuance» des phénomènes que la beauté qui résulte du jeu des forces et
de la combinaison des lignes et des couleurs; planer au-dessus de tout
cela comme un dieu à qui cela est égal et qui connaît le néant du monde:
savez-vous bien que cela n'est point dépourvu d'intérêt, que l'effort en
est sublime, que cet orgueil est bien d'un homme, qu'on le comprend et
qu'on s'y associe? Savez-vous bien que cela suppose deux sentiments
éternels et très humains, portés l'un et l'autre au plus haut degré: le
désenchantement de la vie, et, seul remède durable, l'amour du beau, et
du beau sans plus: j'entends le beau plastique, celui qui est dans la
forme et qui peut se passer de la notion du bien, celui qu'on sent et
qu'on reconnaît indépendamment de tout jugement moral, sans avoir de
haine ou d'amour pour ce qui en fait la matière, que ce soit la Nature
ou les actions des hommes?
Or, l'union de ces deux sentiments semble devoir être, dans l'art, le
produit extrême d'une civilisation très vieille et très savante, comme
est la nôtre. Ainsi rien n'est plus moderne, sous ses formes
bouddhiques, grecques ou médiévales, que la poésie de M. Leconte de
Lisle. L'homme comprend sur le tard que contre l'Anankè, contre le mal
universel, rien ne vaut mieux et rien n'est plus fort que la
protestation du contemplateur qui ne veut pas pleurer. Peut-être aussi
qu'à y regarder de près, rien n'égale le tragique rentré, l'amertume
intérieure que ce genre de protestation fait deviner. Mais cela est
oublié lorsqu'on atteint aux _templa serena_. Le mépris des émotions
vulgaires et le pessimisme spéculatif donnent, je ne sais comment, un
orgueil délicieux. Cet orgueil est-il mauvais? je ne sais. Qu'on se
rassure du reste: il n'empêchera pas d'agir et de souffrir à certains
moments.--L'état d'esprit où nous met la poésie de M. Leconte de Lisle,
une fois qu'on y est installé, est pour longtemps, je crois, à l'abri
de la banalité, le domaine qu'elle exploite étant beaucoup moins épuisé
que celui des passions et des affections humaines tant ressassées. De
là, pour les initiés, l'attrait puissant des _Poèmes antiques_ et des
_Poèmes barbares_.
C'est peut-être un blasphème et je le dis tout bas;
mais il est des heures où les _Harmonies_, les _Contemplations_ et les
_Nuits_ ne nous satisfont plus, où l'on est infâme au point de trouver
que Lamartine fait _gnan-gnan_, que Hugo fait _boum-boum_, et que les
cris et les apostrophes de Musset sont d'un enfant. Alors on peut se
plaire dans Gautier, mais il y a mieux. Si l'on n'a pas le grand
Flaubert sous la main, qu'on s'en console: il a encore trop
d'entrailles. Qu'on ouvre Leconte de Lisle: on connaîtra pour un instant
la vision sans souffrance et la sérénité des Olympiens ou des Satans
apaisés.