XI

La forme des _Poèmes antiques_ et des _Poèmes barbares_, on a pu le

remarquer déjà, répond exactement au dessein que l'artiste a formé de ne

voir et de ne peindre les choses que par le côté plastique. Presque pas

de ces mots flottants et de sens incertain qui corrompent la clarté de

la vision. Sauf de rares exceptions, les épithètes appartiennent à

l'ordre physique, rappellent des sensations, expriment des contours et

des couleurs. Il n'y a peut-être que la prose descriptive de Flaubert

qui atteigne ce degré de précision dans le rendu.--La versification, par

sa régularité classique, ajoute encore à la netteté sereine de la forme.

Elle exclut également et le rythme parfois saccadé de Hugo et le rythme

souvent lâché de Banville, qui risquent d'inquiéter l'oreille et par là

de troubler la quiétude de l'esprit. Peu de rejets. Le plus grand nombre

des vers coupés après l'hémistiche. Çà et là une coupe romantique, la

moins contestable, celle qui divise le vers en trois groupes équivalents

de syllabes. Les périodes toujours assez courtes pour qu'il soit très

aisé d'en embrasser le dessin. Des arrangements de rimes fort simples:

rimes plates, quatrains en rimes croisées ou embrassées, tierces rimes,

qui, par l'enlacement ininterrompu et la lenteur sans repos, semblent

faites exprès pour un poète comme Leconte de Lisle et conviennent

singulièrement à la démarche de son inspiration. Ajoutez une strophe de

cinq vers dont il est, je crois, l'inventeur, et à qui la prédominance

des rimes masculines donne beaucoup de force et de gravité. Quant aux

rimes elles-mêmes, elles sont constamment d'une grande richesse, surtout

dans les _Poèmes barbares_, et souvent d'une rareté à ravir les gens du

métier (voyez en particulier les _Paraboles de don Guy_, le Conseil _du

Fakir_ et les trois pièces espagnoles). En somme, il est visible que M.

Leconte de Lisle a voulu multiplier les symétries faciles à saisir dans

le rythme--et dans les rimes, où la consonne d'appui fait une symétrie

de plus. Par là la netteté du rythme répond à celle des images et les

dessine en quelque sorte pour l'oreille; et la régularité un peu

monotone de la phrase musicale est encore, pour le poète, une façon

d'exprimer à la fois et d'entretenir le calme de sa contemplation.

Ainsi se tiennent les éléments de l'œuvre de M. Leconte de Lisle le

choix des sujets et la manière de l'artiste s'expliquant par un

pessimisme originel. Ce qui est au fond, c'est un sentiment de révolte

contre le monde mauvais et contre l'inconnu inaccessible, sentiment

douloureux que vient apaiser la curiosité critique et esthétique et qui

se résout enfin dans une étude sereine de l'histoire et de la nature

pittoresque. Qu'il y ait quelque affectation dans ce détachement du

poète, dans cette indifférence finale pour tout ce qui n'est pas un

spectacle aux yeux, cela est possible, et je ne songe point à lui en

faire un reproche. Son dédain de la passion est sans doute chose aussi

humaine que la passion la plus emportée. Être convaincu que toute

émotion est vaine ou malfaisante, sinon celle qui procède de l'idée de

la beauté extérieure; regarder et traduire de préférence les formes de

la Nature inconsciente ou l'aspect matériel des mœurs et des

civilisations; faire parler les passions des hommes d'autrefois en leur

prêtant le langage qu'elles ont dû avoir et sans jamais y mettre, comme

fait le poète tragique, une part de son cœur, si bien que leurs

discours gardent quelque chose de lointain et que le fond nous en reste

étranger; considérer le monde comme un déroulement de tableaux vivants;

se désintéresser de ce qui peut être dessous et en même temps, ironie

singulière, s'attacher (toujours par le dehors) aux drames provoqués par

les diverses explications de ce «dessous» mystérieux; n'extraire de la

«nuance» des phénomènes que la beauté qui résulte du jeu des forces et

de la combinaison des lignes et des couleurs; planer au-dessus de tout

cela comme un dieu à qui cela est égal et qui connaît le néant du monde:

savez-vous bien que cela n'est point dépourvu d'intérêt, que l'effort en

est sublime, que cet orgueil est bien d'un homme, qu'on le comprend et

qu'on s'y associe? Savez-vous bien que cela suppose deux sentiments

éternels et très humains, portés l'un et l'autre au plus haut degré: le

désenchantement de la vie, et, seul remède durable, l'amour du beau, et

du beau sans plus: j'entends le beau plastique, celui qui est dans la

forme et qui peut se passer de la notion du bien, celui qu'on sent et

qu'on reconnaît indépendamment de tout jugement moral, sans avoir de

haine ou d'amour pour ce qui en fait la matière, que ce soit la Nature

ou les actions des hommes?

Or, l'union de ces deux sentiments semble devoir être, dans l'art, le

produit extrême d'une civilisation très vieille et très savante, comme

est la nôtre. Ainsi rien n'est plus moderne, sous ses formes

bouddhiques, grecques ou médiévales, que la poésie de M. Leconte de

Lisle. L'homme comprend sur le tard que contre l'Anankè, contre le mal

universel, rien ne vaut mieux et rien n'est plus fort que la

protestation du contemplateur qui ne veut pas pleurer. Peut-être aussi

qu'à y regarder de près, rien n'égale le tragique rentré, l'amertume

intérieure que ce genre de protestation fait deviner. Mais cela est

oublié lorsqu'on atteint aux _templa serena_. Le mépris des émotions

vulgaires et le pessimisme spéculatif donnent, je ne sais comment, un

orgueil délicieux. Cet orgueil est-il mauvais? je ne sais. Qu'on se

rassure du reste: il n'empêchera pas d'agir et de souffrir à certains

moments.--L'état d'esprit où nous met la poésie de M. Leconte de Lisle,

une fois qu'on y est installé, est pour longtemps, je crois, à l'abri

de la banalité, le domaine qu'elle exploite étant beaucoup moins épuisé

que celui des passions et des affections humaines tant ressassées. De

là, pour les initiés, l'attrait puissant des _Poèmes antiques_ et des

_Poèmes barbares_.

C'est peut-être un blasphème et je le dis tout bas;

mais il est des heures où les _Harmonies_, les _Contemplations_ et les

_Nuits_ ne nous satisfont plus, où l'on est infâme au point de trouver

que Lamartine fait _gnan-gnan_, que Hugo fait _boum-boum_, et que les

cris et les apostrophes de Musset sont d'un enfant. Alors on peut se

plaire dans Gautier, mais il y a mieux. Si l'on n'a pas le grand

Flaubert sous la main, qu'on s'en console: il a encore trop

d'entrailles. Qu'on ouvre Leconte de Lisle: on connaîtra pour un instant

la vision sans souffrance et la sérénité des Olympiens ou des Satans

apaisés.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 19 / 66 题