Cette impression est différente, sur des sujets quelquefois semblables,
de celle qui se dégage de la _Légende des Siècles_. Victor Hugo écrit
l'histoire, non seulement pittoresque, mais morale de l'humanité. Il
déroule cette histoire en une série de petites épopées lyriques, avec
des surprises, des coups de théâtre, des explosions d'amour ou
d'indignation, des vers immenses faits pour être clamés sur quelque
promontoire, par un grand vent, dans les crépuscules.--Où Victor Hugo
cherche des drames et montre le progrès de l'idée de justice, M. Leconte
de Lisle ne voit que des spectacles étranges et saisissants, qu'il
reproduit avec une science consommée, sans que son émotion intervienne.
On le lui a beaucoup reproché. Assurément, chaque lecteur est juge du
plaisir qu'il prend, et je crains que M. Leconte de Lisle ne soit jamais
populaire; mais on ne peut nier que les sociétés primitives, l'Inde, la
Grèce, le monde celtique et celui du moyen âge ne revivent dans les
grandes pages du poète avec leurs mœurs et leur pensée religieuse. Il
n'est pas impossible de s'intéresser à ces évocations, encore que le
magicien garde un singulier sang-froid. Elles enchantent l'imagination
et satisfont le sens critique. Ces poèmes sont dignes du siècle de
l'histoire.
Il est vrai, M. Leconte de Lisle ne voit point les âges avec l'œil de
Michelet ou de Hugo. Il les verrait plutôt du même regard que ce corbeau
positiviste, soixante fois centenaire, qui raconte ses aventures à
l'abbé Sérapion:
Seigneur, dit le corbeau, vous parlez comme un homme
Sûr de se réveiller après le dernier somme;
Mais j'ai vu force rois et des peuples entiers
Qui n'allaient point de vie à trépas volontiers.
À vrai dire, ils semblaient peu certains, à cette heure,
De sortir promptement de leur noire demeure.
En outre, sachez-le, j'en ai mangé beaucoup,
Et leur âme avec eux, maître, du même coup.
._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
Ah! ah! les blêmes chairs des races égorgées,
De corbeaux, de vautours et d'aigles assiégées,
Exhalaient leurs parfums dans le ciel radieux
Comme un grand holocauste offert aux nouveaux dieux.
._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
Hélas! je crois, seigneur, en y réfléchissant,
Que l'homme a toujours eu soif de son propre sang,
Comme moi le désir de sa chair vive ou morte.
C'est un goût naturel qui tous deux nous emporte
Vers l'accomplissement de notre double vœu.
Le diable n'y peut rien, maître, non plus que Dieu,
Et j'estime aussi peu, sans haine et sans envie,
Les choses de la mort que celles de la vie[20].
[Note 20: Le _Corbeau_.]
Les Poèmes barbares, c'est, par bien des points, l'histoire parcourue à
vol de corbeau, la bête étant philosophe et artiste. Ce n'est pas chose
très réjouissante. Il y a beaucoup de sang. L'ironie froide qui est dans
le récit du triste oiseau de proie, on la pressent, inexprimée, dans
presque tout le cours du livre. Ce corbeau pessimiste juge le monde à
peu près comme Kaïn. Puni comme lui pour un crime dont il ne saurait
être responsable, il élève, sous une forme moins trafique, la
protestation du premier Révolté; mais il n'a point son espérance vivace,
et je crains bien qu'il ne soit en cela un interprète plus fidèle de la
pensée du poète.
X
Le même pessimisme et, comme conséquence, le même parti pris de ne
peindre que l'extérieur se retrouvent dans les paysages. Presque tous
appartiennent à l'Orient ou même à la région des tropiques et flambent
crûment sous le soleil vertical. Le choix du poète s'explique: de même
qu'il n'a pas vu la justice dans l'histoire, il ne lui plaît pas de voir
la tendresse dans la nature, et il craint la charmante duperie des
campagnes d'Occident. Il pense comme Vigny, son maître le plus direct,
qui avait fait dire à la Nature dans un langage superbe:
Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
À côté des fourmis, les populations;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre;
J'ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations[21].
[Note 21: La _Maison du berger_.]
Ainsi M. Leconte de Lisle:
Pour qui sait pénétrer, Nature, dans tes voies,
L'illusion t'enserre et ta surface ment:
Au fond de tes fureurs comme au fond de tes joies
Ta force est sans ivresse et sans emportement[22].
[Note 22: La _Ravine Saint-Gilles_.]
La Nature a chez nous l'ondoiement et la grâce, quelque chose qui rit,
qui flotte et se renouvelle. Elle caresse et n'éblouit pas. Elle a des
coins intimes qui engagent, qui accueillent et qu'on dirait
intelligents. Bénis soient les coteaux modérés, les saules, les
peupliers et les ruisseaux de la Touraine! La Cybèle orientale est dure,
fixe, métallique, insensible et semble avoir moins de conscience que
celle de chez nous.--C'est à la Nature énorme, éblouissante et sans âme
que le poète, hostile aux attendrissements, consacre, comme il devait,
sa palette splendide où manquent les demi-teintes. Il la décrit comme un
enchantement des yeux par où le cœur n'est point sollicité. La lumière
excessive et qui exclut la douceur des pénombres, la végétation
exubérante aux contours tranchés, le chatoiement des insectes et des
oiseaux précieux, l'attitude et les mouvements des fauves dans la chasse
ou dans le sommeil, le jeu des lignes précises dans la clarté uniforme,
une vie intense où l'on ne sent pas de bonté, où la rigidité de la flore
semble aussi inhumaine que la rapacité de la faune, la tristesse sèche
qui vient peu à peu d'un spectacle trop brillant qu'on regarde sans
rêver et sans que l'œil puisse se reposer dans le vague,--voilà de quoi
se composent ces poèmes, aussi _barbares_ vraiment que les autres[23].
C'est comme l'épopée de l'indifférence magnifique de la nature. Et le
poète ne proteste point contre elle, et il ne mêle à sa vision aucun
ressouvenir humain. Il se contente de la dérouler en des vers pareils à
des joyaux trop riches et trop chargés de pierreries, en des strophes où
tout est images et où toutes les images sont au premier plan et
fatiguent presque à force de précision lancinante. Deux ou trois fois
seulement une émotion intervient, un accent d'élégie, d'autant plus
pénétrant que le poète n'en est point coutumier. Je ne sais si je suis
prévenu, mais peu de choses m'émeuvent autant que les derniers vers, si
simples, du _Manchy_ et la fin de la _Fontaine aux lianes_.
[Note 23: La _Fontaine aux lianes_; la _Ravine Saint-Gilles_; les
_Éléphants_; la _Forêt vierge_; la _Panthère noire_; le _Jaguar_;
_Midi_, etc.]
Mais la Nature n'est pas seulement cruelle par sa sérénité: il lui
arrive d'être franchement lugubre. Elle a le soleil, mais elle a aussi
le crépuscule et la nuit. Pour une fois qu'elle est douce comme dans les
dernières strophes des _Clairs de lune_, délicieuse comme dans la
_Bernica_, sublime comme dans le _Sommeil du Condor_,--_l'Effet de
lune_, et surtout les _Hurleurs_ nous la montrent pleine de désespoirs
et d'épouvantements.
Un scrupule me vient ici. Il se peut que j'aie vu tout à l'heure dans
les paysages diurnes du maître plus de tristesse qu'il n'y en a, et que
j'aie trahi son Orient en le traduisant. C'est qu'on subit l'impression
du livre entier et qu'on est ainsi tenté de retrouver sa philosophie
même dans les tableaux d'où elle est peut-être absente. Le discours de
Viçvaméthra, l'_Anathème_ et le _Solvet soeclum_ m'accompagnent, quoi
que je fasse, jusqu'au bord de la Bernica. Le poète m'a si bien prévenu
contre les mensonges de l'éternelle Mâya que je ne puis croire qu'il s'y
laisse prendre.--La Nature, dont il cherche les aspects violents, occupe
ses sens et son imagination, mais rien de plus. Ils ne se parlent point,
ils n'ont pas commerce d'amour,--car elle n'est ni consciente ni juste,
et elle ne saurait aimer. Il ne sent point en elle, comme d'autres, une
âme vague, immense et bienveillante: elle lui est un spectacle, non un
refuge. Il la regarde, et c'est tout. Mais il la voit si bien et la
traduit par des assemblages de mots si merveilleux que cela suffit à le
consoler; et cette consolation est sans duperie.