Justement c'est l'Inde, éprise du néant, qui au début de son pèlerinage
esthétique accueille et berce son âme désenchantée de l'action. Il est
remarquable que la plus ancienne philosophie soit si complètement
pessimiste et que l'homme, dès qu'il a su penser, ait condamné l'univers
et renié la vie. Cela donne à réfléchir, d'autant plus que nous-mêmes,
les derniers venus et les moins malheureux, nous nous sentons encore
inclinés vers la métaphysique vague et désolée où s'assoupissaient nos
plus lointains ancêtres. De même que souvent dans le cerveau d'un homme
renaissent au déclin de l'âge les songes et les croyances de ses jeunes
années, ainsi l'humanité vieillissante refait le songe de sa jeunesse.
Oui, c'est charmant d'être bouddhiste, et béni soit Çakia-Mouni! Sa
philosophie n'est peut-être pas très claire: mais combien belle! Ce
monde est un scandale au juste? Rassurez-vous. Ce monde n'est pas vrai:
il n'est que le rêve de Hâri. Et qu'est-ce que Hâri en dehors de son
rêve? Il n'est pas très aisé de le savoir. Ce qui est certain, c'est
qu'il est parfaitement heureux et qu'on arrive à se fondre dans sa
béatitude par le détachement et la bonté inactive. Ce sont bien, en
effet, les deux seules choses qui ne trompent point. Ajoutez-y le rêve
poussé jusqu'à l'évanouissement de la conscience. Certes, elles sont
monstrueuses, les idoles de l'Olympe indien, mais, bien mieux que les
belles divinités grecques elles font courir en nous le frisson du
mystère. La bizarrerie de leurs formes, la disproportion de leurs
membres et l'absurdité de leur structure ne donnent point l'idée d'une
personne et découragent l'anthropomorphisme où nous sommes enclins.
Elles n'ont point de beauté ni, à proprement parler, de laideur mais des
contours extravagants d'où l'harmonie est absente et qui, par une sorte
d'indéfini terrible, symbolisent l'infini.--Et s'il vous plaît de voir
quelqu'une de ces figures, non plus telle qu'on peut la traduire aux
sens, mais telle que l'imagination la conçoit, contemplez le dieu Hâri,
le principe suprême, dans la _Vision de Brahma_. Toute splendeur et
toute horreur s'y trouvent réunies. Rien n'égale la précision des
détails, sinon le vague formidable de l'ensemble. Il croise comme deux
palmiers d'or ses vénérables cuisses; deux cygnes l'éventent de leurs
ailes et un açvatha l'abrite de ses palmes; mais les _Védas_ bourdonnent
sur ses lèvres, des forêts de bambous verdoient à ses reins, des lacs
étincellent dans ses paumes et son souffle fait rouler les mondes qui
jaillissent de lui pour s'y replonger; si bien que sa vue délecte les
sens en même temps que son immensité fatigue et dépasse le plus vaste
essor du rêve et que son essence exerce la pensée jusqu'à l'engloutir et
l'annihiler. Tandis qu'il songe le monde, tandis qu'il nous ravit par la
grâce des mille vierges qui se baignent à ses pieds parmi les lotus et
qu'il nous épouvante par le grincement des dents du géant pourpre qui à
sa gauche broie et dévore l'univers; tandis que sa seule inertie est la
source de l'Être, qu'il s'incarne dans les héros, que les sages rentrent
dans son sein par l'inaction,--lui se demande tranquillement s'il ne
serait pas le Néant. Comprenne qui pourra! Qu'importe? il ne faut pas
comprendre. Rien n'a de substance ni de réalité; toute chose est le rêve
d'un rêve; et la _Vision de Brahma_ est un obscur poème qu'il faut lire
sous le poids d'un grand soleil, quand la tête se vide, quand la
mémoire fuit, quand la volonté se dissout, quand on reçoit des objets
voisins des impressions si intenses qu'elles tuent la pensée, quand on
sent sur soi de tous côtés la molle pesée de la vie universelle et que
le moi y résiste à peine et voudrait s'y perdre tout entier, quand la
vie arrive à n'être plus qu'une succession d'images sur lesquelles ne
s'exerce plus le jugement et que l'on conserve juste assez de conscience
pour souhaiter qu'elle s'évanouisse tout à fait, parce qu'alors il n'y
aurait plus rien, plus même d'images, et que cela vaudrait mieux.
Qui expliquera l'étrange plaisir qu'on prend parfois à désirer
l'absorption du _moi_ dans l'être, c'est-à-dire à désirer le néant ou à
croire qu'on le désire?--La perfection de la forme et la curiosité du
fond suffiraient à faire goûter le poème de _Baghavat_; mais voulez-vous
y trouver un charme poignant? Unissez-vous de cœur, cela est aisé, avec
les trois Brahmanes dans la haine de la vie, dans le sentiment que rien
ne sert à rien et que toute passion apporte plus de peine que de joie;
et pénétrez-vous de cet hymne lugubre:
Une plainte est au fond de la rumeur des nuits,
Lamentation large et souffrance inconnue
Qui monte de la terre et roule dans la nue;
Soupir du globe errant dans l'éternel chemin,
Mais effacé toujours par le soupir humain.
Sombre douleur de l'homme, ô voix triste et profonde,
Plus forte que les bruits innombrables du monde,
Cri de l'âme, sanglot du cœur supplicié,
Qui t'entend sans frémir d'amour et de pitié?
Qui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse,
Esprit qu'un aiguillon divin excite et blesse,
Qui t'ignores toi-même et ne peux te saisir,
Et, sans borner jamais l'impossible désir,
Durant l'humaine nuit qui jamais ne s'achève,
N'embrasse l'infini qu'en un sublime rêve!...
Ô conquérant vaincu, qui ne pleure sur toi?
Maitreya se souvient d'une jeune fille, Narada pleure sa mère morte,
Angira cherche et doute. Tous trois souffrent et voudraient oublier. La
déesse Ganga les entend et leur dit d'aller à Baghavat. Ils se lèvent,
gravissent la divine montagne où siège Baghavat et, sortant de
l'Illusion qui enveloppe le dieu, entrent en lui et s'unissent à
l'Essence première.
Heureux Maitreya! Heureux Narada! Heureux Angira!--Pourtant, s'il est
sûr que la vie est foncièrement mauvaise, il ne l'est pas moins qu'elle
semble douce à certaines heures et que les passions nous enivrent
délicieusement avant de nous meurtrir.--_Çunacépa_ est un acheminement
vers une philosophie moins hostile à l'illusion et à l'action. Le fils
du Richi, qui doit, à peu près comme Iphigénie, être immolé pour expier
la faute du roi Maharadjah, aime Çanta et ne veut pas mourir, et Çanta
ne veut pas qu'il meure. Les deux enfants vont consulter le vieil ascète
Viçvaméthra. Si desséché qu'il soit par l'extase, si avant qu'il se soit
enfoncé dans le _nirvâna_, le solitaire, «rêvant comme un dieu fait d'un
bloc sec et rude», sent à leur voix suppliante remuer en lui quelque
chose d'humain et «entend chanter l'oiseau de ses jeunes années». Il
révèle à Çunacépa qu'il échappera à la mort en récitant sept fois
l'hymne sacré d'Indra. En effet, au moment du sacrifice, un étalon
prend la place de la victime.--Maudite soit la vie! et que les brahmanes
rêvent, et que la vision s'évanouisse dans leurs yeux fixes, le
sentiment dans leur cœur et la pensée dans leur cerveau! Le sang de la
jeunesse sera toujours prompt à la duperie de Mâya. Rien n'est meilleur
que l'amour du néant; mais rien aussi n'est meilleur que l'amour, et
c'est pourquoi le monde dure encore.