VI

Justement c'est l'Inde, éprise du néant, qui au début de son pèlerinage

esthétique accueille et berce son âme désenchantée de l'action. Il est

remarquable que la plus ancienne philosophie soit si complètement

pessimiste et que l'homme, dès qu'il a su penser, ait condamné l'univers

et renié la vie. Cela donne à réfléchir, d'autant plus que nous-mêmes,

les derniers venus et les moins malheureux, nous nous sentons encore

inclinés vers la métaphysique vague et désolée où s'assoupissaient nos

plus lointains ancêtres. De même que souvent dans le cerveau d'un homme

renaissent au déclin de l'âge les songes et les croyances de ses jeunes

années, ainsi l'humanité vieillissante refait le songe de sa jeunesse.

Oui, c'est charmant d'être bouddhiste, et béni soit Çakia-Mouni! Sa

philosophie n'est peut-être pas très claire: mais combien belle! Ce

monde est un scandale au juste? Rassurez-vous. Ce monde n'est pas vrai:

il n'est que le rêve de Hâri. Et qu'est-ce que Hâri en dehors de son

rêve? Il n'est pas très aisé de le savoir. Ce qui est certain, c'est

qu'il est parfaitement heureux et qu'on arrive à se fondre dans sa

béatitude par le détachement et la bonté inactive. Ce sont bien, en

effet, les deux seules choses qui ne trompent point. Ajoutez-y le rêve

poussé jusqu'à l'évanouissement de la conscience. Certes, elles sont

monstrueuses, les idoles de l'Olympe indien, mais, bien mieux que les

belles divinités grecques elles font courir en nous le frisson du

mystère. La bizarrerie de leurs formes, la disproportion de leurs

membres et l'absurdité de leur structure ne donnent point l'idée d'une

personne et découragent l'anthropomorphisme où nous sommes enclins.

Elles n'ont point de beauté ni, à proprement parler, de laideur mais des

contours extravagants d'où l'harmonie est absente et qui, par une sorte

d'indéfini terrible, symbolisent l'infini.--Et s'il vous plaît de voir

quelqu'une de ces figures, non plus telle qu'on peut la traduire aux

sens, mais telle que l'imagination la conçoit, contemplez le dieu Hâri,

le principe suprême, dans la _Vision de Brahma_. Toute splendeur et

toute horreur s'y trouvent réunies. Rien n'égale la précision des

détails, sinon le vague formidable de l'ensemble. Il croise comme deux

palmiers d'or ses vénérables cuisses; deux cygnes l'éventent de leurs

ailes et un açvatha l'abrite de ses palmes; mais les _Védas_ bourdonnent

sur ses lèvres, des forêts de bambous verdoient à ses reins, des lacs

étincellent dans ses paumes et son souffle fait rouler les mondes qui

jaillissent de lui pour s'y replonger; si bien que sa vue délecte les

sens en même temps que son immensité fatigue et dépasse le plus vaste

essor du rêve et que son essence exerce la pensée jusqu'à l'engloutir et

l'annihiler. Tandis qu'il songe le monde, tandis qu'il nous ravit par la

grâce des mille vierges qui se baignent à ses pieds parmi les lotus et

qu'il nous épouvante par le grincement des dents du géant pourpre qui à

sa gauche broie et dévore l'univers; tandis que sa seule inertie est la

source de l'Être, qu'il s'incarne dans les héros, que les sages rentrent

dans son sein par l'inaction,--lui se demande tranquillement s'il ne

serait pas le Néant. Comprenne qui pourra! Qu'importe? il ne faut pas

comprendre. Rien n'a de substance ni de réalité; toute chose est le rêve

d'un rêve; et la _Vision de Brahma_ est un obscur poème qu'il faut lire

sous le poids d'un grand soleil, quand la tête se vide, quand la

mémoire fuit, quand la volonté se dissout, quand on reçoit des objets

voisins des impressions si intenses qu'elles tuent la pensée, quand on

sent sur soi de tous côtés la molle pesée de la vie universelle et que

le moi y résiste à peine et voudrait s'y perdre tout entier, quand la

vie arrive à n'être plus qu'une succession d'images sur lesquelles ne

s'exerce plus le jugement et que l'on conserve juste assez de conscience

pour souhaiter qu'elle s'évanouisse tout à fait, parce qu'alors il n'y

aurait plus rien, plus même d'images, et que cela vaudrait mieux.

Qui expliquera l'étrange plaisir qu'on prend parfois à désirer

l'absorption du _moi_ dans l'être, c'est-à-dire à désirer le néant ou à

croire qu'on le désire?--La perfection de la forme et la curiosité du

fond suffiraient à faire goûter le poème de _Baghavat_; mais voulez-vous

y trouver un charme poignant? Unissez-vous de cœur, cela est aisé, avec

les trois Brahmanes dans la haine de la vie, dans le sentiment que rien

ne sert à rien et que toute passion apporte plus de peine que de joie;

et pénétrez-vous de cet hymne lugubre:

Une plainte est au fond de la rumeur des nuits,

Lamentation large et souffrance inconnue

Qui monte de la terre et roule dans la nue;

Soupir du globe errant dans l'éternel chemin,

Mais effacé toujours par le soupir humain.

Sombre douleur de l'homme, ô voix triste et profonde,

Plus forte que les bruits innombrables du monde,

Cri de l'âme, sanglot du cœur supplicié,

Qui t'entend sans frémir d'amour et de pitié?

Qui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse,

Esprit qu'un aiguillon divin excite et blesse,

Qui t'ignores toi-même et ne peux te saisir,

Et, sans borner jamais l'impossible désir,

Durant l'humaine nuit qui jamais ne s'achève,

N'embrasse l'infini qu'en un sublime rêve!...

Ô conquérant vaincu, qui ne pleure sur toi?

Maitreya se souvient d'une jeune fille, Narada pleure sa mère morte,

Angira cherche et doute. Tous trois souffrent et voudraient oublier. La

déesse Ganga les entend et leur dit d'aller à Baghavat. Ils se lèvent,

gravissent la divine montagne où siège Baghavat et, sortant de

l'Illusion qui enveloppe le dieu, entrent en lui et s'unissent à

l'Essence première.

Heureux Maitreya! Heureux Narada! Heureux Angira!--Pourtant, s'il est

sûr que la vie est foncièrement mauvaise, il ne l'est pas moins qu'elle

semble douce à certaines heures et que les passions nous enivrent

délicieusement avant de nous meurtrir.--_Çunacépa_ est un acheminement

vers une philosophie moins hostile à l'illusion et à l'action. Le fils

du Richi, qui doit, à peu près comme Iphigénie, être immolé pour expier

la faute du roi Maharadjah, aime Çanta et ne veut pas mourir, et Çanta

ne veut pas qu'il meure. Les deux enfants vont consulter le vieil ascète

Viçvaméthra. Si desséché qu'il soit par l'extase, si avant qu'il se soit

enfoncé dans le _nirvâna_, le solitaire, «rêvant comme un dieu fait d'un

bloc sec et rude», sent à leur voix suppliante remuer en lui quelque

chose d'humain et «entend chanter l'oiseau de ses jeunes années». Il

révèle à Çunacépa qu'il échappera à la mort en récitant sept fois

l'hymne sacré d'Indra. En effet, au moment du sacrifice, un étalon

prend la place de la victime.--Maudite soit la vie! et que les brahmanes

rêvent, et que la vision s'évanouisse dans leurs yeux fixes, le

sentiment dans leur cœur et la pensée dans leur cerveau! Le sang de la

jeunesse sera toujours prompt à la duperie de Mâya. Rien n'est meilleur

que l'amour du néant; mais rien aussi n'est meilleur que l'amour, et

c'est pourquoi le monde dure encore.

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 15 / 66 题