En la trentième année, au siècle de l'épreuve,
Étant captif parmi les cavaliers d'Assur,
Thogorma, le voyant, fils d'Élam, fils de Thur,
Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve,
À l'heure où le soleil blanchit l'herbe et le mur,
Il vit Hénokia, la cité des Géants. C'est le soir; ils rentrent dans la
ville avec leurs femmes et leurs troupeaux,
Suants, échevelés, soufflant leur rude haleine
Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de faim.
Le tombeau de Kaïn est au sommet de la plus haute tour. Voilà qu'un
ange, un cavalier, sort des ténèbres, traînant après lui et ameutant
toutes les bêtes de la terre, et charge d'imprécations, au nom du
Seigneur, le rebelle et ses fils. Alors Kaïn se dresse dans son tombeau,
impose silence au cavalier et aux bêtes; il se souvient, et raconte sa
sombre histoire.
Celui qui m'engendra m'a reproché de vivre;
Celle qui m'a conçu ne m'a jamais souri.
Il revoit l'Éden gardé par un Khéroub «chevelu de lumière». La nuit, il
rôdait, voulant y rentrer et sourd aux insultes de l'archange.
Ténèbres, répondez! Qu'Iavèh me réponde!
Je souffre, qu'ai-je fait?--Le Khéroub dit: Kaïn,
Iavèh l'a voulu. Tais-toi. Fais ton chemin
Terrible.--Sombre esprit, le mal est dans le monde;
Oh! pourquoi suis-je né?--Tu le sauras demain.
Pour le punir, Iavèh l'aveugle «le précipite dans le crime tendu», lui
fait, dans un accès de fureur, tuer son frère, qu'il aimait pourtant.
Dors au fond du Schéol! Tout le sang de tes veines,
Ô préféré d'Héva, faible enfant que j'aimais,
Ce sang que je t'ai pris, je le saigne à jamais!
Dors, ne t'éveille plus! Moi, je crierai mes peines,
J'élèverai la voix vers Celui que je hais.
Kaïn se vengera et il vengera les hommes. Quand «assouvi de son rêve»,
Dieu voudra détruire la race humaine par le déluge, Kaïn la sauvera. Le
poète (et ceci a tout l'air d'une trouvaille de génie) veut que l'arche
ait été construite malgré Jéhovah et que Kaïn, son Kaïn immortel et
symbolique, l'ait empêchée de sombrer.--L'homme, continue le vengeur,
couvrira de nouveau la terre, non plus indompté, mais lâche et servile.
Dans les siècles obscurs l'homme multiplié
Se précipitera sans halte ni refuge,
À ton spectre implacable horriblement lié.
Mais un jour mon souffle redressera ta victime:
Tu lui diras: Adore! Elle répondra: Non!...
Afin d'exterminer le monde qui te nie,
Tu feras ruisseler le sang comme une mer,
Tu feras s'acharner les tenailles de fer,
Tu feras flamboyer, dans l'horreur infinie,
Près des bûchers hurlants le gouffre de l'Enfer;
Mais quand tes prêtres, loups aux mâchoires robustes,
Repus de graisse humaine et de rage amaigris,
De l'holocauste offert demanderont le prix,
Surgissant devant eux de la cendre des justes,
Je les flagellerai d'un immortel mépris.
Je ressusciterai les cités submergées,
Et celles dont le sable a couvert les monceaux;
Dans leur lit écumeux j'enfermerai les eaux;
Et les petits enfants des nations vengées,
Ne sachant plus ton nom, riront dans leurs berceaux!
J'effondrerai des cieux la voûte dérisoire.
Par delà l'épaisseur de ce sépulcre bas
Sur qui gronde le bruit sinistre de ton pas,
Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire;
Et qui t'y cherchera ne t'y trouvera pas!
Et ce sera mon jour! Et, d'étoile en étoile,
Le bienheureux Éden longuement regretté,
Verra renaître Abel sur mon cœur abrité;
Et toi, mort et cousu sous la funèbre toile,
Tu t'anéantiras dans ta stérilité.
Kaïn se tait. Alors le déluge éclate, et...
Quand le plus haut des pics eut bavé son écume,
Thogorma, fils d'Élam, d'épouvante blêmi,
Vit Kaïn le vengeur, l'immortel ennemi
D'Iavèh, qui marchait, sinistre, dans la brume,
Vers l'arche monstrueuse apparue à demi.
Ce poème de _Kaïn_ traduit, sous une forme saisissante, un sentiment
éternel (aujourd'hui plus intense que jamais) et profondément humain:
n'est-ce point là justement la définition des chefs-d'œuvre? Ce que
j'ai envie de dire pourra paraître un éloge démesuré: car le public n'a
pas l'air de se douter, vraiment, que notre siècle finissant a de grands
poètes. Mais enfin, ce n'est pas la faute des lecteurs ingénus de M.
Leconte de Lisle si son Kaïn leur rappelle le Prométhée d'Eschyle. Et
Kaïn, venant plus tard, a cet avantage de mieux savoir ce qu'il veut et
de dire plus nettement ce qu'il espère. Kaïn est, si l'on veut, un
Prométhée qui parle et sent comme Lucrèce, c'est-à-dire comme le plus
jeune des poètes anciens.
Humana ante oculos foede cum vita jaceret
In terris, oppressa gravi sub Religione,
Quæ caput a coeli regionibus ostendebat,
Horribili super aspectu mortalibus instans,
Primum Graius homo mortales tollere contra
Est oculos ausus, primusque obsistere contra...
Hénokia est aussi énorme que le Caucase. Mercure n'est pas plus lâche
que le Cavalier, Kaïn vaut le _Graius homo_. Jamais blasphème n'est
sorti d'une bouche d'homme, plus tragique depuis Eschyle, ni plus
triomphant depuis Lucrèce. Il y a dans le cri de Kaïn une âpreté plus
superbe, s'il se peut, que celle du poète de la _Nature_, et une
espérance non plus forte, mais moins vague et plus voisine de son objet,
que celle du Titan voleur de feu.--La protestation du corps contre la
douleur, du cœur contre l'injustice et de la raison contre
l'inintelligible, devient, semble-t-il, plus ardente à mesure que
l'industrie humaine combat la souffrance, que l'idée de justice passe
dans les institutions et que la science entame les frontières de
l'inconnu; comme si l'homme, moins éloigné de son idéal, en subissait
plus invinciblement l'attraction et se précipitait vers lui d'un
mouvement plus furieux. Au fond, la science et la poésie sont deux
grandes insurgées, et les Satans et les Prométhées pullulent sous nos
habits noirs. Il y a une volupté dans cet état d'insurrection, d'autant
plus que le sens critique, véritable esprit du diable, ouvre un domaine
spacieux et nouveau à l'imagination plastique et, en même temps que la
joie de la révolte, nous donne celle de reconstruire et de contempler
avec des yeux d'artiste l'immense tragédie humaine. Je trouve tout cela
dans _Kaïn_, et c'est par là qu'il est si complètement moderne.--Sans
parler davantage de l'âpre et généreuse pensée qui est au fond de cette
belle histoire symbolique, le passé surgit aux regards de Thogorma avec
une précision si poignante et dans un détail si arrêté qu'on n'y peut
rien comparer, sinon les plus belles pages de _Salammbô_. Voyez la
rentrée des Géants dans leur ville: la vie de l'homme dans les rudes
civilisations primitives vous apparaît dans un éclair. On songe au Ve
livre de Lucrèce; puis on se dit qu'il y a là autre chose encore qu'une
intuition de poète, que la science contemporaine, l'archéologie,
l'anthropologie, ont seules rendu possibles de pareilles résurrections,
et que, de toutes façons, un tel poème sonne glorieusement l'heure
exacte où nous sommes.
V
_Kaïn_ est un poème non de désespoir, mais d'espoir violent né de
l'intensité même du désir. Il marque une aspiration d'un jour, une
involontaire concession du poète à «l'illusion qui fait de nous sa
pâture»[3] et qui, trompant sans cesse les efforts qu'elle suscite, ne
permet point à la douleur de s'endormir. Il est bien jeune et bien naïf,
le vieux Kaïn, et trop dupe de son bon cœur. Eh! oui, les dieux
passeront, mais après? l'humanité en sera-t-elle plus heureuse? Le
Runoïa n'a pas l'ingénuité du premier meurtrier.--Et ce sera ton heure,
dit-il au Christ.
[Note 3: Les _Spectres_.]
Et dans ton ciel mystique
Tu rentreras, vêtu du suaire ascétique,
Laissant l'homme futur, indifférent et vieux,
Se coucher et dormir en blasphémant les dieux[4].
[Note 4: Le _Runoïa_.]
L'éternel cri: «Je souffre, qu'ai-je fait?» est une plainte d'enfant,
stérile et vaine. Satan lui-même se demande à quoi bon.
Force, orgueil, désespoir, tout n'est que vanité,
Et la fureur me pèse et le combat m'ennuie[5].
[Note 5: La _Tristesse du diable_.]
Et le poète, avec le diable, descend, d'un mouvement fatal, aux
dernières profondeurs de la tristesse, jusqu'à la désespérance qui ne
veut plus lutter. _Aux Morts_, le _Dernier souvenir_, les _Damnés_,
_Fiat nox_, _In Excelsis_, la _Mort du soleil_, les _Spectres_, le _Vent
froid de la nuit_, la _Dernière vision_, l'_Anathème_, _Solvet sæclum_,
_Dies Iræ_, tous ces poèmes, prodigieux par la magnificence et la dureté
des lamentations, ne sont que prières à la Mort, effusions noires vers
le néant. Je ne sais quel orgueil vient parfois les comprimer:
Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne.
À quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir?
Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir
Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne[6].
[Note 6: _Le Vent froid de la nuit_.]
Ces plaintes ne servent de rien; mais il ne sert de rien non plus de les
retenir, et l'hymne lugubre se déroule à flots lents, si horriblement
triste qu'auprès de cette tristesse-là celle de l'_Ecclésiaste_ est d'un
enfant et celle de René est d'un bourgeois. Et je ne sais si l'amour du
néant est contagieux ou si cet amour n'est pas le suprême mensonge et la
dernière et incurable illusion faite de la ruine de toutes les autres;
mais volontiers, séduit par le maléfice de ces admirables vers qui
aspirent au néant en empruntant à l'Être de si belles images, on
s'unirait, avec un désespoir voluptueux, à l'oraison du poète:
Et toi, divine Mort où tout rentre et s'efface,
Accueille tes enfants dans ton sein étoilé;
Affranchis-nous du temps, du nombre et de l'espace.
Et rends-nous le repos que la vie a troublé[7]!
[Note 7: _Dies iræ_.]
«Fantaisie funèbre, dira-t-on, et même assez froide; car le vrai seul
est aimable, disait Boileau, qui n'a point prévu cette poésie.» Mais
est-on bien sûr que ce ne soit là qu'un amusement poétique? Je vous
assure qu'à de certaines heures cet amusement vous prend aux entrailles.
Parmi nos «minutes singulières», comme dit M. Taine (et ce sont surtout
celles-là qui doivent intéresser les poètes), il y a des minutes de
dégoût complet, de sincère renonciation à la vie, de pessimisme absolu
et sans réserve. Il est certain qu'en dépit de ces minutes on continue
de vivre; et cependant ceux pour qui elles reviennent souvent devraient,
s'ils étaient aussi sincères qu'ils le paraissent, se réfugier
volontairement dans la mort. Mais point; et Schopenhauer s'est laissé
mourir dans son lit. C'est qu'il y a une sorte de plaisir dans cette
morne désespérance dont on ne peut nier la réalité paradoxale. On dit
que la vie est mauvaise, on le croit et on l'éprouve; on sait la vanité
de tout espoir et de toute révolte, sauf de la révolte radicale qui
secoue le fardeau de la vie; et pourtant on vit, justement parce qu'on
sait tout cela, parce que c'est une espèce de volupté pour le roseau
pensant de se savoir écrasé par l'univers fatal et que cette
connaissance est encore une insurrection et, par suite, une raison de
vivre. On peut succomber aux souffrances physiques qui jettent l'homme
hors de soi, l'affolent et le font crier; on peut succomber aux
mécomptes qui ont pour objet des personnes; mais les douleurs purement
intellectuelles ne tuent pas, parce que, dans la plupart des cas, à
mesure qu'elles croissent, croît aussi notre orgueil. Le pire malheur
n'est pas de savoir ou de croire le monde inutile ou mauvais: c'est de
pâtir dans son corps et d'être déçu brutalement dans ses passions. Les
tortures du pessimisme ou du doute peuvent être cruelles, mais moins
qu'un membre coupé, un cancer qui vous ronge, ou la trahison d'une
personne aimée. Contre les tortures de la pensée on a le sentiment
vivace de la puissance déployée à penser et aussi, le plus souvent, la
protestation tranquille du corps bien nourri. Le songeur qui condamne
l'Être universel lui oppose son être particulier et prend davantage
conscience de lui-même. «Moi seul, se dit-il, moi seul, passif, mais
conscient et irréductible, contre le monde entier.» C'est par là qu'on
se console, du moins dans notre Occident. On a encore d'autres raisons
d'accepter la vie. «Pourquoi je vis? par curiosité,» dit L'Angely. La
curiosité de M. Leconte de Lisle sera celle d'un artiste attaché surtout
aux manifestations extérieures de l'histoire et de la nature. Il
reproduira l'absurde et magnifique spectacle des choses avec un relief
qui est à lui. N'ayez crainte: son imagination, après sa superbe, l'a
sauvé du suicide; et le voici qui commence, à travers le temps et
l'espace, la revue des apparences, œuvre de Mâya.