Ils ne s'en plaignaient point, ces nobles Grecs pour qui M. Leconte de
Lisle finit par délaisser les mornes buveurs de l'eau sacrée du Gange.
Le goût de l'action se réveille sous un ciel moins accablant qui permet
la lutte, et le sens de la beauté vit et se développe dans une nature
aux contours harmonieux et modérés, dans une lumière qui réjouit et
n'aveugle point. Toutefois l'obsession du Destin et le sentiment de la
vanité de toutes choses ont suivi l'humanité dans ses immigrations vers
l'Occident. Longtemps, sous la sérénité de la forme, la poésie grecque a
caché de profondes tristesses. Sophocle pense que le meilleur est de
n'être pas né ou de vivre peu[8]. Les larmes orientales de Xerxès,
Hérodote les a pleurées. «Il m'est venu une pitié au cœur, dit le roi,
ayant calculé combien est brève toute existence humaine, puisque de
tous ceux-là, qui sont si nombreux, nul dans cent ans ne survivra.--Ce
n'est pas là, répond Arbatane, ce qu'il y a dans la vie de plus
déplorable; car, malgré sa brièveté, il n'est point d'homme tellement
heureux que pour un motif ou pour un autre il n'ait souhaité, non une
fois, mais souvent, de mourir plutôt que de vivre. Cette vie si courte,
les maladies qui la troublent, les calamités qui surviennent la font
paraître longue. Ainsi la mort, à cause de l'amertume de la vie, est
pour l'homme le refuge le plus désirable, et la divinité qui nous fait
goûter quelque douceur à vivre s'en montre aussitôt
jalouse[9].»--Prométhée, l'Orestie, Œdipe roi nous montrent l'homme
instrument et jouet du destin. Ou bien il subit ses passions qu'il dit
lui être envoyées par les dieux: Sua cuique deus fit dira
cupido[10].--«Chère fille, dit Priam à Hélène, à mes yeux tu n'es
point coupable, mais les dieux[11].» Voyez aussi la Phèdre
d'Euripide.--Qu'importe! chez cette merveilleuse race, l'homme aime
l'action, même quand il la sait inutile et décevante. «Laissons ces
discours sur l'existence humaine, quoiqu'elle soit ce que tu la
décris[12].» Les durs commencements dans une terre toute neuve et qui
n'était pas toujours clémente, les longues luttes entre Pélasges,
Hellènes, Doriens, Ioniens, et aussi les grands cataclysmes naturels
dont plusieurs de leurs mythes ont conservé le souvenir, avaient fait
aux Grecs une âme à la fois active et résignée, où le plaisir de vivre
et d'agir se tempérait par instants de mélancolie fataliste. Après
Marathon et Salamine, une sorte de joie héroïque les transporte, et leur
génie s'épanouit en œuvres confiantes et superbes. Non qu'ils aient
cessé de croire à la Moïra invincible; mais peut-être est-elle
intelligente: elle leur a laissé faire de si grandes choses! Surtout ils
adorent la beauté et savent l'exprimer sans y faire effort. Par la
parole ou par les contours ils ont traduit les énergies de la Nature et
celles du corps et de l'âme sous une forme qui les glorifie sans les
altérer, où la plénitude et la spontanéité de l'impression produisent la
grâce, qui est la marque de ces divins artistes. Leur vie même, qui les
exerçait tout entiers, était comme une œuvre d'art dont ils
s'enchantaient. Vraiment ils ont dû être heureux. Leur existence n'avait
point de vide où se pût introduire le désespoir. Ils vivaient sous le
destin et ils le savaient, mais ils ne s'occupaient que de vivre, et de
vivre ici-bas. Ils s'accommodaient admirablement d'être hommes; ils
connaissaient ce que cela vaut depuis que trente mille Grecs avaient
vaincu un million de Barbares. L'horreur en face de l'inconnu et la
révolte contre ce qui est n'étaient chez eux que des sentiments
passagers; leur activité les sauvait de tout. Si la passion est fatale,
elle ne va pas sans volupté. Si l'homme est opprimé par quelque chose
de plus fort que lui, la résistance est bonne, fût-elle sans succès. La
palestre, l'Agora, les Dionysiaques et les Panathénées leur étaient de
suffisantes raisons de consentir à voir la lumière et empêchaient la
maladie métaphysique de devenir jamais mortelle à ce peuple subtil. Plus
tard, quand ils eurent perdu la liberté, à Alexandrie, en Sicile, ils se
consolaient encore par leur belle mythologie, par les symboles sensuels
de leur religion naturaliste et par des rêves de vie pastorale dans la
campagne divinisée.
[Note 8: _Œdipe à Colone_.]
[Note 9: Polymnie, 46.]
[Note 10: Énéide, IX.]
[Note 11: Iliade, III.]
[Note 12: Hérodote, Polymnie, 47.]
Or la sérénité de leur fatalisme, de leurs révoltes et de leurs joies,
et tout ce qu'il y a d'humain dans leurs mythes revit aux poèmes de M.
Leconte de Lisle. Il a passionnément aimé ces amants de la vie et de la
beauté.--Nous sommes loin de Hâri formidable et inintelligible. Salut,
dit le poète à Vénus de Milo,
Salut! à ton aspect le cœur se précipite;
Un flot marmoréen inonde tes pieds blancs;
Tu marches fière et nue, et le monde palpite,
Et le monde est à toi, déesse aux larges flancs!
Au sortir des lourdes somnolences bouddhiques, il dit les tristesses
viriles de la muse grecque. Il nous montre, en deux drames dont la forme
imite d'assez près les tragédies d'Eschyle, l'aventure fatale d'Hélène
amante de Pâris, et d'Oreste vengeur de son père et meurtrier de sa
mère. Mais aussitôt surgissent les rebelles, chers au poète de _Kaïn_:
c'est Khirôn puni pour avoir rêvé des dieux meilleurs que ceux de
l'Olympe; c'est Niobé, fidèle aux Titans vaincus, qui auront leur jour
et qui rétabliront le règne de la Justice.--Enfin, il se repose de ces
graves histoires dans l'adoration de la beauté physique. Viennent alors
les idylles, _Glaucé_, _Klytie_, _Kléariste_, la _Source_, etc., songes
d'amour enchanté, tout près de la nature, pleins d'images ravissantes,
presque sans pensée. Dirai-je qu'il manque à ces églogues, pour être
entièrement grecques, le «je ne sais quoi» que Chénier seul a connu par
un extraordinaire privilège? M. Leconte de Lisle a peu de naïveté, et il
serait naïf de s'en étonner ou de s'en plaindre.