Mais quoi! est-il donc si impassible que cela? M. Homais aurait tort de
le croire. Un petit poème indien ou gothique se peut ciseler sans
émotion. Des élèves du maître, de jeunes et habiles ouvriers se sont
donné ce plaisir, et l'on aura beau chercher, on ne trouvera guère sous
leurs vers éclatants d'autre passion que celle des contours rares et des
belles rimes. Mais quand un poète s'est complu à évoquer la série
presque complète des religions et des théologies, volontiers on
s'enquiert des raisons d'une prédilection si constante. On se demande si
le goût du pittoresque à outrance suffit à l'expliquer. Cette
impassibilité qu'on ne saurait nier, on voudrait savoir si elle est bien
l'état naturel de l'âme de l'artiste. N'est-elle pas acquise? À quel
prix et pourquoi? Ne suppose-t-elle pas des souffrances, des
désillusions, des rébellions, tout un drame antérieur qui parfois gronde
encore sous les rimes sereines? _Kaïn_ n'est-il donc qu'un magnifique
exercice de rhétorique parnassienne? Relisez-le, de grâce, et vous
verrez si l'âme triste, généreuse et insoumise du XIXe siècle n'y est
pas tout entière. Non, l'auteur des _Nornes_, de _Baghavat_ et du
_Corbeau_ n'est point un antiquaire désintéressé. S'il est un poète qui
soit bien d'aujourd'hui, qui soit moderne jusqu'aux entrailles, c'est
lui. M. Leconte de Lisle, à peu près comme Gustave Flaubert, est un
grand pessimiste et un grand impie réfugié dans la contemplation
esthétique. Étudions de plus près ce révolté qui, pour goûter la paix,
s'est fait bouddhiste et sculpteur de strophes.
Quand je parle du bouddhisme de M. Leconte de Lisle, il faut s'entendre.
Je sais bien qu'il vit à Paris, à peu près comme tout le monde, et je ne
prétends pas qu'il adore pour de bon Baghavat ou Bouddha, qu'il laisse
pousser indéfiniment les ongles de ses pieds et de ses mains, ni qu'il
passe des heures à regarder son nombril. Je le définis par ses livres,
ne le connaissant pas autrement; je le prends dans les moments
singuliers où il vit sa vie de poète, aussi vraie que l'autre. On peut
croire qu'il tient de la nature un dédain de l'émotion extérieure, un
fonds de sérénité contemplative que sont venus renforcer l'art et le
parti pris; et il est sans doute intéressant d'étudier chez lui
l'alliance surprenante de l'ataxie orientale avec la science et la
conscience inquiètes des hommes d'Occident.
Il ne faut pas oublier que Leconte de Lisle est né à l'île Bourbon et
qu'il y a passé son enfance. Là mieux que chez nous, il put sentir
l'énormité indomptable des forces naturelles et les lourds midis
endormeurs de la conscience et de la volonté. Il connut la rêverie sans
tendresse, le sentiment de notre impuissance à l'égard des choses, la
soif de rentrer au grand Tout, dont la vie un moment nous distingue, et,
en attendant, la joie immobile de contempler de splendides tableaux sans
y chercher autre chose que leur beauté.
Il vint à Paris. Après la fatalité inconsciente des choses, il rencontra
la fatalité furieuse de l'égoïsme humain. Il eut des jours difficiles et
souffrit d'autant plus qu'il apportait dans la mêlée des compétitions
féroces une âme déjà touchée de la grave songerie orientale. Les forces
inéluctables qu'il avait reconnues, subies et parfois aimées dans la
nature aveugle et magnifique, il les retrouvait dans la société des
hommes, mais franchement haïssables cette fois, visiblement hostiles et
méchantes. L'enfant s'insurgea contre l'égoïsme nécessaire, mais hideux,
contre le bourgeoisisme impitoyable et rapace, contre la vie plate et
malfaisante, contre les violences hypocrites et sans grandeur.
Il lut l'histoire. Il y vit l'homme en proie à deux fatalités: celle de
ses passions et celle du monde extérieur. Elle lui apparut comme
l'universelle tragédie du mal, comme le drame de la force sombre et
douloureuse. Il lui sembla que l'homme, presque toujours, avait aggravé
l'horreur de son destin par les explications qu'il en avait données, par
les religions qui avaient hanté son esprit malade, prêtant à ses dieux
les passions dont il était agité. Il se dit alors que la vie est
mauvaise et que l'action est inutile ou funeste. Mais, d'autre part, il
fut séduit par le pittoresque et la variété plastique de l'histoire
humaine, par les tableaux dont elle occupe l'imagination au point de
nous faire oublier nos colères et nos douleurs. Il entra par l'étude
dans les mœurs et dans l'esthétique des siècles morts; il démêla
l'empreinte que les générations reçoivent de la terre, du climat et des
ancêtres: et, comme il s'amusait à la logique de l'histoire, il en
sentit moins la tristesse; puis il lui parut que toute force qui se
développe a sa beauté pour qui en est spectateur sans en être victime;
il eut des visions du passé si nettes, si sensibles et si grandioses
qu'il leur pardonna de n'être pas consolantes. Enfin il comprit que, si
tout le mal vient de l'action, l'action vient du désir inextinguible, de
l'illusion du mieux, qui vit éternellement aux flancs de l'humanité,
illusion qui fait souffrir puisqu'elle fait vivre, mais qui fait vivre
enfin. Or, à quoi bon condamner la vie? Elle est, cela suffit; et les
renonciations de quelques-uns ne l'éteindront pas. Qui sait d'ailleurs
si elle ne va pas quelque part? si quelque progrès--lent, ah! combien
lent!--ne s'élabore pas par elle à travers les âges? Alors, le cœur
révolté contre l'Être, mais les yeux pleins du prestige de ses formes;
indigné des monstruosités de l'histoire, mais désarmé par l'intérêt de
son mécanisme et ébloui par la richesse de ses décors; soulevé contre le
spectre des religions, mais apaisé par l'idée qu'un jour peut-être elles
auront vécu; conspuant l'humanité et l'adorant à la fois, il alla
prendre pour héros l'antique rebelle, le premier après Lucifer qui ait
crié: _Non serviam_! rendit l'espoir au désespéré et le fit surgir comme
un prophète sur la plus haute tour d'Hénokia, la cité cyclopéenne. Il
mit dans ce poème ce qu'il avait de plus sincère en lui, la protestation
obstinée contre le mal physique et moral, et aussi la sérénité de
l'artiste paisiblement enivré de visions précises. Ce jour-là, M.
Leconte de Lisle fit son chef-d'œuvre.