II

Lorsque André Chénier composait ses divins pastiches d'Homère et de

Théocrite, il faisait sans y songer ce que personne n'avait fait avant

lui, non pas même les poètes de la Pléiade, qui ne comprenaient qu'à

demi la pure antiquité et ne la saisissaient point d'une vue directe. Il

se détachait de lui-même et de son temps, s'éprenait tout naïvement des

grâces de la vie primitive chez une belle race, se faisait une âme

grecque ou plutôt, mystérieux atavisme, retrouvait cette âme en lui. Or,

cette neuve poésie où se reflètent exactement des poésies antérieures et

où Chénier se complaisait ingénument, d'autres l'ont recommencée avec

plus de parti pris et un art plus consommé. Notre siècle est curieux

avec délices. Sa gloire et sa joie, c'est de comprendre et de

ressusciter l'âme des générations éteintes, et sa plus grande

originalité consiste à pénétrer dans l'âme des autres siècles. De

croyance propre, il n'en a guère. Aussi, le seul sentiment nouveau qu'il

ait apporté dans la littérature, c'est, avec la curiosité, le doute de

l'esprit se tournant en souffrance pour le cœur. Y a-t-il autre chose

dans le romantisme que la mélancolie de René et l'amour de ce qu'on

appellait en 1830 la couleur locale, c'est-à-dire le sens de l'histoire

avivé par la passion des belles lignes et des belles couleurs? Ces deux

sentiments, d'ailleurs, ou vont ensemble ou s'engendrent tour à tour.

Quand on sait ou qu'on devine beaucoup, qu'on est d'une vieille race

fatiguée et sans naïveté, il peut arriver qu'on en souffre, et ce

malaise redouble l'ardeur de connaître et de sentir; il nous fait

chercher l'oubli dans la curiosité croissante ou dans une sorte de

sensualisme esthétique. Toute la poésie contemporaine est faite,

semble-t-il, d'inquiétude morale et d'esprit critique mêlé de

sensualité. L'inquiétude, vague avec les romantiques, s'est peu à peu

précisée: une poésie philosophique en est sortie, et à la mélancolie

d'Olympio ou de Jocelyn a succédé la mélancolie darwiniste. Le poète de

la _Justice_[2] sait les raisons de sa tristesse. D'un autre côté,

l'intelligence du passé et le goût de l'exotique ont engendré une longue

et magnifique lignée de poèmes où revivent l'art, la pensée et la figure

des temps disparus. La poésie de notre âge et de notre pays contient

toutes les autres dans son vaste sein. Hugo, Vigny, Gautier, Banville,

Leconte de Lisle, l'ont faite souverainement intelligente et

sympathique, soit qu'elle déroule la légende des siècles, soit qu'elle

s'éprenne de beauté grecque et païenne, soit qu'elle traduise et

condense les splendides ou féroces imaginations religieuses qui ont ravi

ou torturé l'humanité, soit enfin qu'elle exprime des sentiments

modernes par des symboles antiques. À travers les différences de

caractère ou de génie, un trait commun rapproche les ouvriers de cette

poésie immense et variée comme le monde et l'histoire: le culte du beau

plastique. Mais il n'en est point chez qui ce culte apparaisse plus

exclusif que chez M. Leconte de Lisle. Il est remarquable que celui-là

soit le moins ému, qui s'est fait le poète des religions et qui s'est

attaché aux manifestations du sentiment le plus intime, le plus enfoncé

au cœur des races.

[Note 2: M. Sully Prudhomme.]

Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 12 / 66 题