Cette aventure, par le soin extrême qu'on apportait à ce qu'on disait

dans le monde sur les affaires intérieures, bonnes ou mauvaises,

passa presqu'inaperçue, et les choses demeurèrent douteuses pour les

curieux.

Regnault racontait cette histoire avec beaucoup d'esprit. Il disait

comment l'émigré, M. de ***, avait retourné une grande soupière

d'argent, en le regardant en dessous, comme pour le payer de ce qu'il

était descendu à la cave, et la noble attitude de madame Regnault et

son touchant intérêt l'empêchèrent probablement d'exécuter son projet.

Le fond de la société de Regnault était en grande partie sa famille

et celle de sa femme, et puis des artistes très-distingués et hors

de ligne. On sait que Garat y passait sa vie, Gérard également;

Millin était aussi un habitué, comme Arnault, beau-frère de madame

Regnault; Fourcroy, Chaptal, le duc de Bassano, et une foule de

personnes qui sont connues, non-seulement par leur nom marquant dans

l'Empire, mais par leur talent, leur savoir et leur esprit.

--Madame Regnault avait le goût de sa maison; elle avait aussi une

jolie habitation, bien meublée, gaie et convenable pour l'époque.

Il n'y avait qu'un salon, une salle à manger, une chambre à coucher

et un boudoir, le tout avec les dépendances: voilà quel était

l'appartement de madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély jusqu'en 1808

ou 1809; son mari occupait le premier de la maison en 1808. Regnault

acheta l'hôtel dans lequel il logeait, rue de Provence, nº 56, et

le fit magnifiquement meubler. Mais je crois que les bons rires que

nous avons faits rue du Mont-Blanc ne se sont pas renouvelés rue de

Provence.

Madame Regnault, qui entendait la vie du monde, et dont la mère,

madame de Bonneuil, avait connu cette vie d'autrefois, madame

Regnault me proposa un jour _de souper_: c'était une innovation,

car on ne parlait plus de souper depuis la Révolution; mais madame

Regnault voulut amener ce projet à sa fin. Un jour, donc, elle en

parla à Regnault; il avait de l'humeur et l'envoya promener. Sa

femme se tut et ne dit plus un mot du souper. Le soir venu, M.

Regnault rentre de je ne sais quel spectacle, bâille au milieu de

nous, étend les bras et s'en va dormir.

Junot était de notre souper; il n'arriva qu'à onze heures et demie,

parce qu'il venait des Tuileries. Nous nous mîmes à rire, car nous

étions en belle humeur; Junot racontait, et Arnault ne le laissait

pas en chemin; cependant depuis plus d'une heure j'entendais une

sorte de grondement que je ne pouvais définir: c'était au-dessus de

ma tête. Enfin il devint si fort, que c'était comme un coup de vent

dans une galerie. Madame Regnault nous dit alors:

--C'est mon mari qui est endormi et qui RONFLE.

Nous nous mîmes à rire.... Mais le _somnambule_ ne me fit pas rire,

moi; je craignis qu'on ne l'éveillât, et il ne me paraissait pas gai

à supporter en pareils moments. Je le dis tout bas à Junot, mais il

n'en fit que rire. Madame Hamelin, madame Regnault, moi, mon mari,

Auguste de Colbert, le comte de Fuentès, Alphonse Pignatelli, Millin,

et puis madame Arnault, qu'alors on appelait _Sophie_, voilà quelles

étaient les personnes qui soupaient chez madame Regnault. Nous

avions beaucoup ri, et nous nous disposions à rire encore, lorsque

j'entendis contre mon oreille un bruit étrange, comme le bruit du

grondement; mais cette fois le grondement descendait l'escalier. Je

fis signe, et à l'instant tout le monde, excepté moi, remplit son

verre de vin de Champagne, et on demeura en panne jusqu'au moment où

le voyageur entrerait. Comme il n'entendait plus rien, il ne savait

plus que penser. Tout à coup le comique de cette position nous parut

si bouffon, qu'un éclat de rire partit immédiatement comme un coup

de tonnerre. À l'instant même la porte s'ouvrit, et je vis près de

moi une sorte de spectre aux cheveux hérissés, la poitrine velue, et

une tournure vraiment drôle en chemise, en pantalon et sans chapeau,

comme on le pense bien. Mais aussi, au même instant que cette figure

venait à nous, nous la saluâmes par des acclamations et par des

_vivat_ sans fin. Ce spectre, c'était Regnault, qui se plaignait que

nous l'empêchions de dormir.--C'est bien plutôt toi, dit Junot, qui

nous obsèdes avec tes vieilles histoires de ronflements auxquelles

personne ne songe aujourd'hui. Allons, Regnault, sois raisonnable, et

va te coucher. À ta santé, avec ton vin de Champagne; il est bon au

reste:... où le prends-tu?

--Chez Ruinart.

--C'est bien ça, et moi aussi.

--Ah! tu le trouves bon! dit Regnault en se radoucissant; donne-m'en

donc un verre.

--À condition, dit Junot, que tu diras: Vive l'Empereur!

--Quelle condition! s'écria Regnault, oui sans doute; et levant son

verre, il cria de sa voix de tempête: À la santé de l'Empereur!...

Et prenant goût à la chose:

--Écoutez-moi comme si vous vouliez faire, dit-il... Et buvant un

second verre de vin de Champagne, il n'eut bientôt plus de raison

pour gronder les autres.

--Conviens que c'est amusant, un souper, Regnault?

--Oui, dit Regnault... Vive l'Empereur!

Regnault nous regarda avec des yeux qui nous firent rire de nouveau;

il but encore trois ou quatre verres de vin de Champagne, mangea du

pâté de foies gras, et bientôt il fut tout à fait en gaîté, mais sans

être gris ni même attaqué.

--Vive l'Empereur! s'écriait-il... Allons, qu'on me fasse raison.

Pendant près d'une demi-heure la main de Regnault ne fut occupée qu'à

se servir du brochet et à se verser du vin de Champagne; il laissait

causer les autres.--Allons, lui dit Junot, va te recoucher, Regnault,

et laisse-nous rire.

--Mais si tu faisais du tapage, on pourrait te faire un mauvais

parti; va te coucher, et vive l'Empereur!

Il se leva, et s'en alla comme un bon garçon qu'il était alors. Nous

rîmes joyeusement tout en causant, et le souper se prolongea jusqu'à

trois heures du matin; et nous avions bien ri...

Ces soupers se renouvelèrent chez madame Regnault et chez moi. Madame

Regnault avait quelquefois des ennuis à supporter avec Regnault,

quoiqu'il l'aimât beaucoup; mais il avait des coups de boutoir

terribles, et il faut bien des mots du coeur pour effacer le souvenir

d'une brusquerie...

Au Val, charmante habitation que M. Regnault a parfaitement arrangée,

il y avait une façon de vivre toute joyeuse; le bâtiment est gothique

et l'intérieur est gothique, même pour l'habitation. Madame Regnault

fit meubler ce château, ou plutôt cette abbaye, comme une habitation

religieuse gothique, mais non pas comme un couvent... Chaque chambre

avait son ameublement bien conforme à la position de la chambre,

soit sur le parc, soit les cours. L'appartement de madame Regnault

était comme un appartement de châtelaine: tous les meubles étaient

gothiques; la plupart sont du temps de Louis XIV et du siècle

antérieur... Tout y est bien et tout y est confortable.

La vie du Val était à peu près comme la vie de château dans tous les

châteaux de France. Madame Regnault, après que son mari fut parti,

demeura au Val... Elle y resta fort tranquille pendant quelques mois;

mais Fouché, flairant du mal à faire partout où l'on pouvait porter

une douleur, la fit surveiller et même tomber dans un piége par une

infâme manoeuvre. Un homme vint prendre ses lettres, et cet homme

n'était qu'un agent surveillé par un autre homme, qui surprit les

lettres de madame Regnault à son mari alors en Amérique, et elle fut

arrêtée au Val, où elle demeurait alors... Les gendarmes y arrivèrent

au moment où le berger faisait sortir le troupeau du château; et

comme le porche était embarrassé, un homme de chez le concierge

eut le temps de courir avertir M. Regnault, le fils de Regnault de

Saint-Jean-d'Angély; car cet homme ne pouvait croire qu'on voulût

arrêter une femme: c'était elle cependant. Le jeune homme se sauva,

et elle fut prise au moment où elle passait un peignoir pour aller

au secours de son beau-fils... En recevant l'ordre qui l'arrêtait,

madame Regnault fut stupéfaite. Était-ce bien en France, dans le

dix-neuvième siècle, qu'une femme était arrêtée dans sa campagne

au milieu de ses fleurs, de ses oiseaux, de tout ce qui rappelle

enfin la vie d'une femme!... Madame Regnault ne dit pas une parole

qui pût faire présumer même son indignation; elle aurait craint de

s'abaisser...

Un moment elle eut la pensée de demander un jour pour mettre de

l'ordre dans ses affaires; puis elle changea de volonté; elle se

contenta d'écrire ce qu'il y avait à faire chez elle, et puis elle

partit dans une voiture à elle, escortée par des gendarmes comme

une criminelle, tandis qu'elle n'était qu'une noble femme à l'âme

vraiment élevée et patriotique. Elle quitta la France pour aller

chercher d'autres douleurs, et pendant bien des mois elle ne sut et

ne connut de la vie que les larmes et les souffrances... Puis vint le

jour de la rentrée dans la patrie, et ce jour fut encore pour elle

pénible à supporter, car il fut un jour de deuil[113].

[Note 113: Regnault de Saint-Jean-d'Angély mourut le jour ou le

lendemain de son retour dans Paris.]

SALON

DE

Mme LA DUCHESSE DE LUYNES.

Le salon de madame la duchesse de Luynes ne mérita ce nom que

vers l'époque où M. de Luynes fut nommé sénateur, qui est la même

(1806) que celle où sa belle-fille fut nommée dame du palais

de l'Impératrice. Jamais la nouvelle d'une faveur ne produisit

d'effet plus différent dans une famille. M. de Luynes, fort peu

joyeux de sa nature, témoigna un tel contentement que cela en vint

au point de faire faire à ce propos de bruyantes exclamations à

son beau-frère[114], qui ne s'étonnait de rien de ce qui arrivait

en dehors de ses habitudes de jeu. Il en fut de même de tous les

habitués de l'hôtel de Luynes. Quant à la duchesse de Luynes, elle se

contenta de lever les épaules et continua de s'informer si celui pour

qui elle avait parié à une partie de whist qui se jouait dans une

autre pièce avait gagné ou perdu.

[Note 114: M. le duc de Laval, frère de la duchesse de Luynes, était

père d'Adrien de Montmorency.]

Le même jour avait vu apporter un autre paquet dans cette maison;

mais bien différente du vieux duc, celle à qui il était adressé ne

l'avait pas reçu avec la même joie. Elle avait au contraire témoigné

un grand mépris pour cette nomination de dame du palais, et son

premier mot fut un refus positif.

Mais M. de Luynes, qui presque toujours laissait aller les affaires

de sa famille à la grâce de Dieu, parut cette fois se prononcer.

Il avait eu peur; on lui avait parlé de je ne sais quelle révision

du procès du maréchal d'Ancre, et puis des donations faites à la

maison de Luynes; enfin on l'avait mystifié en lui parlant de choses

impossibles, et il avait non-seulement accepté, mais fait accepter sa

belle-fille.

--J'irai donc, répondit-elle, mais on s'en repentira plus qu'on ne

s'en louera.

L'hôtel de Luynes était une maison comme il n'y en avait aucune

dans Paris, non pas à cause du mélange des partis; il y avait unité

complète dans ce qui composait la société de la belle-mère et de la

belle-fille. C'étaient toutes les personnes d'une opinion _pure_,

et les étrangers de marque qui à cette époque arrivaient en foule à

Paris.

M. de Luynes avait conservé sa fortune, et même l'avait augmentée

dans la Révolution en acquittant des remboursements en assignats, et

rachetant des droits de cette même manière. Il eut le même bonheur

en tout, traversa la Révolution en ne faisant pas parler de lui,

et arriva enfin à cette époque où il fut nommé sénateur, et sa

belle-fille dame du palais. La fortune de M. de Luynes était immense;

l'intérieur de sa maison, soit à Paris, soit à Dampierre, avait

quelque chose de prince souverain, surtout dans un temps où toute la

grandeur de l'Empire, grandeur de gloire, vraie et positive, mais

encore toute neuve et à faire, n'avait pas autour d'elle cet appui

du vieux temps, ces preuves matérielles, d'anciens serviteurs, de

meubles antiques, de demeures féodales qui, pour être dépouillées de

leurs droits, n'en étaient pas moins des témoins vivants et parlants

de la noblesse de leurs maîtres...

La fortune du duc de Luynes avait toujours été immense, même au

milieu de ceux qui étaient ses pairs et quelques-uns ses supérieurs.

Il était bon homme, grand dormeur, passant à l'occupation du sommeil

les trois quarts de sa vie, si bien, qu'à table, il vous offrait

d'un plat, portait la main à la cuiller et dormait avant de l'avoir

soulevée. Dans un pareil cas son valet de chambre le poussait

légèrement; alors il s'éveillait, achevait sa politesse, et retombait

dans son sommeil ou plutôt dans sa léthargie.

On doit penser d'après cela que ce n'est pas le duc de Luynes qui

tenait la maison éveillée jusqu'à cinq heures du matin; et telle

était la rage de veiller dans cette maison, que j'ai vu souvent

partir M. de Lavaupalière de chez moi à trois heures du matin pour

aller à _l'hôtel de Luynes_; car c'était ainsi qu'on parlait; on ne

disait pas: _Je vais chez madame de Luynes ou madame de Chevreuse_;

on disait: Je vais à l'hôtel de Luynes.

Cet hôtel de Luynes contenait, dans le fait, presque toute la famille

de madame de Luynes: son fils et sa belle-fille, son gendre et sa

fille, son neveu Adrien de Montmorency et son frère le duc de Laval.

Elle était bonne, madame de Luynes, et je n'en veux pour preuve

ajoutée à tout ce qu'en pense ce qui reste de ses amis, que la

conduite qu'elle a tenue avec sa belle-fille, lors de la persécution

de la malheureuse madame de Chevreuse.

L'hôtel de Luynes était une maison joyeuse s'il en fut jamais. Le

jeu, la danse, la chasse, la causerie, tout s'y trouvait, même

les grands et bons dîners, ce qui, pour les habitués comme M. de

Lavaupalière, était un point presque aussi important que le creps.

Jamais les immenses salles de cette maison n'étaient sombres; ou les

bougies, ou le soleil les éclairaient. Les domestiques veillaient

par quartier, car ils n'auraient pas tenu longtemps contre une telle

fatigue.

Les personnes qui allaient habituellement chez madame de Luynes

étaient: M. de Talleyrand, M. de Montrond, M. de Narbonne, M. de

Sainte-Foix, M. de Lavaupalière, Adrien de Montmorency son neveu, le

duc de Laval son frère, M. de Choiseul-Gouffier, M. de Nassau, M. le

bailly de Ferrette, madame de La Ferté, madame de Balby, madame de

Vaudemont (moins que les autres), madame de Montmorency (également),

et puis tout ce qu'on appelait strictement le faubourg Saint-Germain,

indépendamment de la famille de madame de Chevreuse, qui était

fort étendue par elle-même et par ses alliances; toute la jeunesse

élégante de ce même faubourg, amie des deux frères de la duchesse.

On conçoit qu'avec de tels éléments, en y ajoutant ce qu'était

naturellement madame de Luynes, une véritable grande dame, l'hôtel de

Luynes pouvait facilement devenir une maison agréable.

Lorsque madame de Chevreuse se maria[115], ce qui, je crois, fut en

l'an VI ou au commencement de l'an VII, la maison de madame de Luynes

était une maison ouverte, mais un peu comme celle de madame de La

Ferté; et véritablement, quoique le nom de La Ferté fût un beau nom

autrement connu que par les Amours des Gaules, on ne convenait guère,

lorsqu'on était femme, qu'on avait été chez madame de La Ferté.

Madame de Luynes avait bien une autre attitude que madame de La

Ferté; mais cet éternel jeu qu'on trouvait chez elle en éloignait les

jeunes femmes. Lorsque madame de Chevreuse fut dans cette maison, ce

fut un soleil qui se leva sur ce demi-jour et l'éclaira brillamment.

Il est difficile de faire le portrait de madame de Chevreuse: elle

était rousse, maigre, et ses traits n'avaient rien d'une grande

régularité; mais elle était si parfaitement élégante, si distinguée;

elle avait tellement de cette manière impossible à copier qui révèle

la femme _comme il faut_ avec toutes ses grâces, que je n'ai jamais

souhaité à une femme de ressembler à une autre qu'à madame de

Chevreuse, quand elle voudrait briller avec fracas et devenir une

personne à la mode. Je ne sais si madame de Chevreuse a voulu être à

la mode, ou si ses manières étaient naturelles. Ce que je sais, c'est

qu'elle a parfaitement réussi à marquer dans le monde, où elle n'a

fait que passer, comme un brillant météore.

[Note 115: Elle était mademoiselle de Narbonne Fritzlar.]

Sa tournure surtout était fort élégante. Il y avait dans sa taille

une telle souplesse, des mouvements si gracieux sans affectation,

qu'on ne pouvait s'empêcher de la regarder lorsqu'elle marchait

ou qu'elle dansait. Du reste, cette élégance lui était devenue

particulière depuis son mariage; car avant ce moment je l'avais

rencontrée bien souvent chez une de nos amies communes, mademoiselle

de C......., et alors personne ne faisait attention, parmi nous

autres jeunes filles, à Ermesinde de Narbonne, rousse, maigre, pâle

et pas du tout agréable; ces malheureux cheveux, qu'elle avait au

reste en horreur, lui donnaient de la timidité[116].

[Note 116: En se mariant, elle prit une perruque blonde que lui fit

Duplan, et si artistement, qu'on n'y voyait rien.]

L'hôtel de Luynes était toujours ouvert; jamais la porte n'y était

défendue; il y avait toujours quelqu'un, soit M. de Luynes, s'il

ne dormait pas ou s'il n'était pas au sénat, car il y allait

quelquefois, ou madame de Luynes, ou madame de Chevreuse, ou madame

de Montmorency; enfin la maison était toujours habitée: cela donnait

un air de gaîté à cette habitation déjà si belle par elle-même.

Le jour, le soleil éclairait des fenêtres où partout on voyait

des rideaux, de riches draperies; le soir, partout des lumières

brillaient à ces mêmes fenêtres; que les maîtres fussent absents

ou bien au logis, la maison était éclairée et chauffée, car jamais

l'absence n'était ni longue ni entière.--Si madame de Luynes était

chez M. de Talleyrand, ou bien au spectacle, ou chez madame de Balby,

les habitués montaient et l'attendaient chez elle. À cette époque, je

ne sais plus pour quel motif, madame de Chevreuse fit le voeu de ne

pas aller au spectacle de trois ou quatre années; elle allait bien

dans la salle de l'Opéra pour un concert, pour l'_oratorio_, mais non

pas pour le spectacle. Ce voeu la rendit beaucoup plus sédentaire. Je

crois que c'était pour avoir un enfant.

C'était une personne de beaucoup d'esprit, sans aucun doute, et

vraiment charmante, que madame de Chevreuse; aussi, lorsque je songe

à son martyre, mon coeur s'attendrit et ne trouve que des larmes

pour une si jeune destinée brisée à son matin, lorsque tout lui

souriait, lorsque les trois voix, si rarement d'accord entre elles,

du passé, du présent et de l'avenir, ne lui répondaient que par le

mot BONHEUR!... Oh! oui, c'est un grand malheur alors que la mort...

l'agonie est doublée dans son horreur, et ce qu'on souffre est bien

au delà des souffrances du malheureux qui ne voit dans la mort que sa

délivrance.

La réputation de madame de Chevreuse fut toujours intacte, quelle que

fût la mauvaise humeur des femmes qu'elle éclipsait, et celle des

hommes dont elle repoussait les voeux: ce fut ainsi que la trouva son

brevet de dame du palais, lorsqu'elle le reçut.

--Je refuse, dit la jeune femme en repoussant doucement le parchemin

signé par l'Empereur.

--Mais, ma chère enfant, lui dit son beau-père, cela ne vous est pas

possible; songez à ce qui peut en résulter. Mon fils, dites donc...

M. DE CHEVREUSE.

J'ai déjà parlé à Ermesinde; elle ne veut rien entendre.

MADAME DE CHEVREUSE.

Je crois inutile de répéter ici ce que j'ai dit mille fois; je hais

cette cour impériale et je la méprise. Après cette profession de foi,

voulez-vous donc me contraindre à en faire partie?

LE DUC DE LUYNES.

Mais enfin, si vous refusez, il en peut résulter les plus grands

malheurs pour toute la famille.

MADAME DE CHEVREUSE.

Ces malheurs ne sont que pour moi, et je brave la tyrannie de

Bonaparte. Que peut-il me faire, après tout?

LE DUC DE LUYNES.

Beaucoup de mal, ma chère enfant, beaucoup de mal... je sais ce que

je dis.

MADAME DE CHEVREUSE.

Je refuse, monsieur, mon parti est pris... Ah! ma mère,

s'écria-t-elle en s'élançant dans les bras de la duchesse de Luynes

qui entrait... ah! ma mère, venez à mon secours! vous me comprenez,

vous!

MADAME DE LUYNES.

Comme vous la faites pleurer!... et pour quel sujet encore!

Ermesinde, tu feras ce que tu voudras, entends-tu?

M. DE CHEVREUSE.

Mais, ma mère, ne connaissez-vous pas la menace de l'Empereur?

MADAME DE CHEVREUSE.

Mon Dieu, mon Dieu! vous m'effrayez beaucoup.

MADAME DE LUYNES.

Calmez-vous, chère petite, et comptez toujours sur moi.

MADAME DE CHEVREUSE.

Mais, monsieur, dites-moi de quoi il est question. Que puis-je

résoudre, si j'ignore de quoi il s'agit?

LE DUC DE LUYNES.

Eh bien! madame, il s'agit de voir notre fortune entièrement perdue...

MADAME DE CHEVREUSE.

Grand Dieu! comment cela se peut-il?

LE DUC DE LUYNES.

Parce que cet homme prétend qu'on peut revenir sur le procès du

maréchal d'Ancre... que les valeurs qu'il avait soustraites étaient

valeurs royales appartenant au trésor, et que le Roi n'avait pas le

droit d'en faire un don à notre ancêtre.

MADAME DE CHEVREUSE.

Mais cette menace est absurde.

M. DE CHEVREUSE.

C'est ce que j'ai dit.

MADAME DE LUYNES.

Sans doute; mais il ne faut pas, avec un tel homme, se retrancher

dans son droit. À quoi cela a-t-il servi à Moreau et à tant d'autres?

MADAME DE CHEVREUSE, réfléchissant.

Vous avez raison, ma mère!... mais cependant... Ah! c'est affreux!...

(_Allant à son beau-père._) Monsieur, j'accepte; je ne veux pas être

un flambeau de discorde entre cet homme et votre maison...

LE DUC DE LUYNES attendri, lui baisant la main.

Ma bru, vous êtes une digne fille des Narbonne... Je vous aimais...

maintenant je vous honorerai profondément.

MADAME DE LUYNES pleurant en l'embrassant.

Ma noble, ma digne, ma bien-aimée en tout, oui, vous êtes un ange et

ma joie en ce monde.

M. DE CHEVREUSE.

Et à moi ma gloire.

MADAME DE CHEVREUSE, souriant avec peine.

Eh bien! eh bien, ne m'attendrissez pas... si vous êtes tous

contents, je le suis aussi. Dieu veuille que nous n'ayons pas à nous

en repentir!...

Ce fut ainsi qu'elle accepta la place de dame du palais. Je l'ai vue

étant de service auprès de l'Impératrice. Sans doute elle n'y était

pas inconvenante; mais si j'eusse été l'Impératrice, jamais je ne me

serais exposée à de pareils traits de la part de madame de Chevreuse.

L'Empereur n'eut en cette circonstance aucune dignité de lui-même.

Au lieu de laisser madame de Chevreuse maîtresse de sa volonté et

libre de suivre son humeur, il lui donna un rôle intéressant, celui

de victime... Dès lors tout le monde la plaignit et tout le monde le

blâma...

Lorsqu'il vit que la chose tournait à ce vent-là, il gouverna

autrement sa barque. Madame de Chevreuse fut entourée de soins, de

prévenances; elle recevait de magnifiques bouquets, des plantes

rares, sans nom d'envoi, et un mystère se leva sur cette vie si pure.

Elle démêla l'odieuse iniquité; et comme l'innocence adroite, parce

qu'elle est naturelle, elle eut bientôt dissipé cette trame mal

ourdie.--Mais cela ne lui donna pas de goût pour celui qui pouvait

agir ainsi.

Quand il vit que le mystère ne lui plaisait pas, il fit du bruit,

il entoura la jeune femme d'un honteux éclat. Un jour, à la chasse,

dans le bois de Boulogne, à la mare d'Auteuil, un piqueur lui porte,

_à elle_, par ordre de l'Empereur, la patte du cerf.--À l'instant

même elle voit le danger qu'elle court... les sourires, les coups

d'oeil, tout ce langage de cour dans lequel on salue la vertu

tombée.--Aussitôt elle prend son parti, traverse le cercle formé par

la chasse, arrive près de l'Impératrice Joséphine, et lui remettant

la patte:

«Cet homme s'est trompé, madame, il ne vous connaît sans doute pas.

Je répare sa faute.»

Et, le front haut, les joues colorées d'une noble rougeur, elle

retourne à sa place, sans regarder du côté de Napoléon.

L'aimait-il?--Je ne le crois pas; non qu'elle ne fût assez charmante

pour l'attirer et même le captiver; mais je ne crois pas qu'il

l'aimât. C'est ma pensée.

Lorsque madame de Chevreuse touchait ses appointements de dame du

palais (12,000 fr.), elle les donnait aux pauvres, soit de Paris ou

de Dampierre, et lorsqu'elle avait fini son service, elle retournait

avec des joies d'enfant à ses habitudes chéries. Sa belle-mère

l'adorait, et elle l'aimait également. Madame de Luynes avait un

coeur fait pour aimer, sous une apparence rude et même sévère.

Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 18 / 19 段