pouvait le dire en tous les temps et sous tous les régimes.
Elle était mademoiselle de Laval-Montmorency; elle n'avait jamais
été jolie, et sa taille avait été sa seule beauté lorsqu'elle avait
épousé le duc de Luynes, qui, à cette époque, était presque aussi
gros que nous l'avons vu en 1806, lorsqu'ayant été nommé sénateur il
fut présenté à l'Empereur; le hasard voulut que ce fût le même jour
que le petit monsignor Doria apportait à l'Empereur les barrettes
de deux ou trois cardinaux. Ce monsignor Doria était si petit, si
exigu, qu'en vérité on avait besoin de chercher dans ses jambes pour
voir s'il ne s'y perdait pas. Ce fut avec lui que M. de Luynes fut
présenté. Cela fit l'effet de Galland à Douay et de son fils...
Quant à madame de Luynes, elle ne parut jamais aux Tuileries.
Elle était dame du palais de la reine Marie-Antoinette. Elle avait
conservé pour la Reine un culte et un amour que les années n'avaient
fait qu'augmenter. Tout ce qui avait un rapport même indirect avec
la Révolution la bouleversait. La vue des appartements des Tuileries
l'aurait tuée.
La duchesse de Luynes était habillée comme en 1782 ou 1783. Un petit
bonnet sur le haut de sa tête avec un tour arrangé selon la mode de
l'ancien _régime_; une robe faite comme par mademoiselle Bertin, mais
dans son mauvais temps. Il semblait que madame de Luynes s'était
endormie trente ans avant et s'était seulement éveillée la veille.
Elle avait aimé et aimait encore la chasse avec passion. Étant jeune,
elle s'était démis ou cassé le bras droit ou gauche, je ne sais
plus lequel des deux, au service de la chasse à _courre_. On citait
ce fait d'elle, qui m'a été confirmé par plusieurs personnes. Elle
devait aller chasser dans un château près de Versailles, et c'était
précisément un dimanche où elle se trouvait de service que cette
chasse devait se faire; et c'était une Saint-Hubert!... Ne voulant
pas la manquer, elle s'habilla d'abord pour la chasse; et comme elle
ne montait pas à l'anglaise, ce fut donc une culotte de peau de daim
qu'elle passa; ensuite elle arrangea le reste à la grâce de Dieu, mit
son grand habit par-dessus tout cela, et aussitôt que la Reine fut
rentrée dans ses appartements, la duchesse de Luynes ôta son grand
habit, passa une jupe fendue devant et derrière, une veste verte
galonnée, mit sur l'oreille un petit chapeau de castor blanc, et dans
cet équipage fut déclarer la guerre aux pauvres bêtes des bois. Cette
humeur _chasseuse_ l'avait quittée pour celle du jeu; c'était une
passion effrénée, et seulement pour jouer. Ce n'était pas la valeur
de sa mise qui l'excitait, car on l'a vue souvent jouer pour gagner
ou perdre vingt francs dans la nuit. Lavaupalière, Sainte-Foix, M. de
Montrond, le bailli de Ferrette, voilà, avec M. de Narbonne et madame
de Balby, les personnes les plus assidues auprès de la table de jeu
de l'hôtel de Luynes.
À l'époque de 1807 ou 1808, madame de Luynes s'imagina de faire
venir chez elle un biribi ou une roulette, je ne sais pas lequel; je
réponds seulement du fait. L'Empereur, qui cherchait alors toutes
les occasions de faire une chose désagréable aux maîtres de cette
maison, fit saisir le banquier et donna défense d'y aller pour tenir
la banque. C'était une sorte d'affront, et madame de Luynes le sentit
ainsi.
Tandis que tout cela se passait, madame de Chevreuse mystifiait
le prince de Mecklembourg-Strélitz, et en même temps un vieux
bourgeois retiré du commerce, frère de l'une des femmes de charge
de la maison, par qui madame de Chevreuse avait appris que, dans
deux jours, ce vieux bonhomme attendait de Rouen une nièce qu'il
allait faire son héritière. Madame de Chevreuse quitte son élégante
toilette, passe une petite robe d'indienne, met un petit bonnet,
s'arrange enfin en grisette complétement, et va chez le vieil oncle,
lui parle de Rouen, de la famille, l'enchante si bien, qu'avant la
fin de la journée, le pauvre vieux ne savait plus oui ou non s'il
avait sa tête. Et s'il avait connu l'histoire romaine, certes le
règne de Claude lui aurait fourni un bel exemple pour épouser sa
nièce. Quoi qu'il en fût de Claude, la petite nièce prit congé de
l'oncle pour aller voir la tante de l'hôtel de Luynes, et ne revint
pas. Le lendemain, lorsque la vraie nièce arriva, non pas de Rouen,
mais de Falaise, avec deux bonnes grosses joues normandes du pays
des filles roses et fraîches, une gaillarde enfin bien apprise et
bien découplée, quoiqu'un peu bête, l'oncle n'en voulait pas; il
se rappelait cette gentille figure, cette apparition fantastique
qu'il ne savait pas définir, mais dont il avait senti le charme;
toute cette vision lui paraissait une réalité qu'il ne voulait pas
abandonner. Il fut pendant huit jours très-malheureux, et ne pouvait
surtout s'habituer aux grosses mains de sa vraie nièce.
--L'autre en avait de si blanches, disait-il, une voix si douce!...
Une autre fois, madame de Chevreuse fit habiller un pauvre qui était
son pensionnaire à Saint-Roch, où elle allait habituellement. Cet
homme fut nettoyé, bichonné, _bouchonné_ même, et revêtu d'un habit
superbe avec des plaques, des cordons jaunes, bleus, blancs, de
toutes couleurs. Cet homme reçut ses instructions, et puis elle le
présenta comme un savant danois qui ne savait pas parler français.
Cet homme fut trouvé étonnant. Lorsque la comédie eut duré assez
longtemps, alors elle dit en haussant les épaules: «Vous avez pris
pour un savant étranger un homme qui ne sait pas parler, et un
mendiant.»
À Dampierre, la famille tenait un état de prince plus magnifiquement
ordonné et mieux entendu. Madame de Chevreuse contribuait à rendre ce
séjour adorable, en faisant les honneurs du salon de sa belle-mère
avec une grâce charmante. Toutes les connaissances de l'hôtel de
Luynes y passaient alternativement: on y chassait à cheval, en
calèche; on y jouait surtout, et on y jouait jusqu'au jour. Je voyais
quelquefois M. de Lavaupalière revenant de Dampierre, en chantonnant
une vieille marche du maréchal de Saxe, laquelle il chantonnait
depuis cinquante ans; il en avait alors plus de soixante-quinze
lui-même, et quand je lui demandais d'où il venait: _De Dampierre, où
j'ai été faire ma cour à madame la duchesse de Luynes._
M. de Narbonne, qui était ami fort intime de madame de Luynes et
qui m'aimait comme son enfant, voulut opérer un grand rapprochement
entre moi et l'hôtel de Luynes. En apprenant surtout que madame de
Chevreuse et moi nous avions des souvenirs communs de jeunesse et
même d'enfance, il exigea qu'au moins je ne reculasse pas si l'on
faisait un pas vers moi: je promis d'en faire autant. Le lendemain
je reçus une carte de madame de Chevreuse et une carte de madame de
Luynes[117]. J'en envoyai aussitôt deux à l'hôtel de Luynes, et deux
jours après je reçus une invitation pour un bal qui devait se donner
la semaine suivante à l'hôtel de Luynes. J'y fus avec mon mari et
deux de mes amies, la baronne Lallemand et la princesse Zayonchek,
qui depuis fut vice-reine de Pologne, et qui existe toujours à
Varsovie.
[Note 117: Une particularité me frappa; la carte de la duchesse de
Chevreuse portait ces seuls mots: _Madame de Chevreuse_, et gravés.
Celle de madame de Luynes n'avait que son nom: _Madame de Luynes_, et
tout simplement fort mal écrit, et sur une carte à jouer.--Ce n'est
pas étonnant, me dit M. de Narbonne, elle ne fait jamais de visites.]
Ce bal était magnifiquement ordonné dans les salles immenses de ce
beau local de l'hôtel de Luynes. C'est vraiment dans le faubourg
Saint-Germain qu'il faut chercher les belles demeures féodales et
qui ont un cachet nobiliaire que jamais on ne donnera à ces maisons
bâties par l'argent à coups de billets de banque. Quelle est la
maison de ce côté-ci du pont (dans les nouvelles maisons construites)
qui peut rivaliser avec l'hôtel de Brienne ou celui d'Havré, ou bien
encore l'hôtel de Janson ou celui encore plus magnifique de Brissac?
Et de ce côté-ci de la rivière, quelles sont les maisons qui peuvent
rivaliser aussi avec les hôtels du faubourg Saint-Honoré, qui sont
les frères de ceux du faubourg Saint-Germain?... Voyez ensuite les
grandes maisons de l'antique magistrature du Marais... D'où vient
encore cette différence dans les châteaux et ces maisons d'un jour,
dont les jeunes ombrages donnent à peine un abri! Comme leurs légères
murailles sont à peine suffisantes pour préserver de l'intempérie
des saisons? Mettez en comparaison ces antiques donjons, ces vieux
manoirs qui ont vu passer des générations sans nombre, et défient
encore celles à venir; dans ces demeures, il y a tout à la fois la
douceur du souvenir et l'espoir d'un long avenir[118]...
[Note 118: J'ai en face de moi une maison bâtie en 1835; l'autre
jour, je vois des ouvriers, des poutres, un grand appareil; c'était
la maison qui tombait et qu'on était obligé d'étayer. C'est l'image
de beaucoup de choses de notre temps.]
On sait ce qui arriva à madame de Chevreuse avec madame de Genlis; je
ne répèterai pas ce que j'ai dit dans l'autre volume; je le rappelle
seulement pour faire voir le côté extraordinaire de son caractère.
Mais ce même caractère avait quelque chose de grand et de beau,
lorsque le sort l'appelait à rendre témoignage de sa noble nature: ce
fut ce qui arriva en 1808 lors des affaires d'Espagne.
L'Empereur n'avait oublié ni les dédains ni les refus de madame de
Chevreuse; un autre les eût tenus pour indifférents; mais il paraît
que le coup avait porté et que la blessure avait été profonde. Au
moment où la reine d'Espagne, femme de Charles IV, vint en France,
l'Empereur nomma d'abord un service pour être auprès d'elle comme
auprès de l'Impératrice. Il écrivit lui-même les noms, et celui de
madame de Chevreuse était en tête. En recevant l'ordre qui lui fut
transmis par le grand-chambellan et par la dame d'honneur, madame de
Chevreuse frémit d'indignation, et elle répondit aussitôt:
--_J'ai pu être victime, je ne serai jamais geôlière!..._
En recevant à son tour cette réponse aussi courageuse que hautaine,
l'Empereur, au lieu d'avoir la grandeur d'âme de pardonner, eut
le grand tort de punir une chose qui ne devait l'être que par le
silence... Et madame de Chevreuse fut exilée à cinquante lieues de
Paris.
Son désespoir fut grand. C'était sa vie qu'on brisait, et non son
existence: l'Empereur ne fut pas juge dans cette circonstance, il fut
bourreau... Madame de Chevreuse ne vivait que dans cette maison et
dans cette ville où était sa famille... dans cet hôtel de Luynes, où
chaque jour elle voyait s'écouler si doucement ses heures, entourée
d'amis et de parents, ayant auprès d'elle son mari, ses enfants, tout
cet intérieur sacré de la famille. Et quel intérieur! un paradis!...
Oui, le désespoir de la malheureuse jeune femme fut horrible... En
entendant ses sanglots, en voyant sa douleur, madame de Luynes prit
une sublime détermination; elle voulut suivre sa belle-fille et se
consacrer à elle.--Pour comprendre l'étendue de ce sacrifice, il faut
connaître le goût profond, l'attachement prononcé de la duchesse
de Luynes pour sa maison et pour sa manière de vivre. Rompre ses
habitudes, c'était la mort pour elle.--Eh bien! elle eut le courage
de tout rompre pour pleurer avec l'affligée et lui dire des paroles
douces et bonnes qui calmaient le désespoir dans lequel elle était.
Madame de Chevreuse devint donc errante. Déjà souffrante de la
poitrine, cette vie nomade lui porta un dernier coup, et bientôt elle
fut très-malade. Ne voulant pas s'abaisser à la prière, car elle
pensait bien ne pas être refusée, jamais elle ne voulut elle-même
demander une faveur à l'Empereur. Sa belle-mère, désespérée, écrivit
à Adrien de Montmorency, qui vint chez moi et me parla de sa cousine.
Il n'avait pas besoin de m'en parler longtemps pour m'intéresser.--Je
lui promis de faire tout ce que je pourrais, et en effet je FIS
TOUT ce qui fut en mon pouvoir; mais partout je trouvai des coeurs
durs[119] et des âmes sèches; partout je trouvai, même parmi ceux qui
auraient dû m'entendre, une dureté révoltante. Enfin, je fis demander
une audience à l'Empereur par Duroc; mais j'eus le malheur de dire
la raison pour laquelle je voulais le voir, et je ne pus avoir mon
audience. Pendant ce temps, la malheureuse exilée avait parcouru
plusieurs résidences, celles de Rouen, de Tours, de Caen, et enfin
elle vint tomber, haletante et mourante, à Lyon, où sa belle-mère,
désespérée, la soigna pendant une année. Hélas! elle était là près
d'une autre exilée dont la douleur plus silencieuse n'en était pas
moins amère. Madame Récamier était à Lyon, succombant sous le poids
d'une souffrance qui serait devenue mortelle si elle n'avait été en
Italie.
[Note 119: Comment M. de Talleyrand n'a-t-il pas demandé, mais _de
manière à l'obtenir_, le retour de madame de Chevreuse!... le faire
demander par Marie-Louise enfin... Mais M. de Talleyrand aurait fait
une démarche qui n'aurait eu de résultat que pour autrui.]
Enfin madame de Chevreuse termina sa vie et ses douleurs dans les
premiers mois de 1813, après une longue agonie et des souffrances
qu'on ne peut concevoir. Non, l'exil n'est pas apprécié, tout ce
qu'il a d'affreux n'est pas compris par ceux qui ne l'ont pas éprouvé.
Quelques heures avant sa mort, madame de Chevreuse, dont les derniers
moments furent néanmoins sublimes, eut une faiblesse singulière,
pour une personne qui avait des qualités si hautes. Elle se fit
entièrement raser la tête et fit BRÛLER ses cheveux devant elle!...
Incroyable alliance de la légèreté du néant du monde à côté du
sérieux de la tombe, qui déjà s'ouvrait pour elle!
FIN DU TOME SIXIÈME.
TABLE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE SIXIÈME VOLUME.
Pages.
Salon de M. de Talleyrand. 1
Salon des princesses de la famille impériale. 247
Salon de madame Récamier (en 1800). 333
Salon de madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély. 355
Salon de madame la duchesse de Luynes. 371
PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, Nº 12.