On annonça le général Moreau; après lui vinrent M. de Lalande, M. de

Chazet, M. Vigée, tous hommes d'esprit, si ce n'est le général, qui

n'était pas le contraire, mais qui méritait plutôt le nom d'homme de

talent; puis ensuite la duchesse de Gordon et lady Georgina. Lady

Georgina était en deuil parce qu'elle avait été fiancée au duc de

Bedford, l'aîné de cette maison; il était mort quelques semaines

avant, et lady Georgina avait pris le deuil, selon la coutume tolérée

en Angleterre. Elle était jolie; mais à côté de madame Récamier

c'était cette différence d'une femme _qui veut_ être jolie et

d'une femme qui l'est tout naturellement. Lady Georgina apprenait

à danser de Gardel, et dansait déjà fort bien le menuet de la cour

et la gavotte.--Je ne sais si elle l'a essayé après son retour en

Angleterre, lorsqu'elle y retourna avec le duc de Bedford, le frère

du fiancé mort, devenu son mari... et pourtant il n'y avait pas plus

de deux mois que l'aîné était allé rejoindre ses pères, lorsque la

fiancée donna sa main à l'héritier de ses armes et titres, et de sa

fortune surtout: il n'y a que les Anglais pour faire des choses comme

cela.

La duchesse de Gordon passait pour folle, mais certes elle ne

l'était guère. N'étant pas riche, ayant quatre filles, elle déclara

que ses quatre filles seraient toutes quatre duchesses,--et elles

le furent, moins une: la première fut duchesse de Leinster; la

deuxième, duchesse de Richmond; la troisième, duchesse de Bedford,

et la quatrième, mariée à lord Blum, fils aîné du lord Cornwallis,

eût été infailliblement duchesse si le roi n'eût pas été fou, parce

qu'il eût fait lord Cornwallis duc[108].--Cette preuve de l'industrie

maternelle est assez comique à observer.

[Note 108: Le régent ne peut faire un duc, il n'en a pas le droit.]

Cette vieille duchesse de Gordon fut belle dans son temps, disaient

de vieux Anglais.--Nulle trace ne se voyait de cette beauté passée;

elle était ridicule, et voilà tout; du reste fort peu riche, et

n'ayant de l'argent du duc de Gordon qu'en le menaçant d'aller le

trouver en Écosse, où il habitait pour fuir sa femme.

Les visites se succédèrent chez madame Récamier; lady Georgina et sa

mère devant rester à dîner laissèrent partir une portion des visites

du matin. La jolie mademoiselle Bernard (mademoiselle de Sivrieux),

depuis madame Michel, demeura aussi pour le soir, ainsi que lord et

lady Holland et M. Fox.--Le général Moreau et Lucien Bonaparte ne

purent rester et repartirent pour Paris, mais point ensemble, car

ils ne s'aimaient pas; Lucien aimait son frère et ne pouvait estimer

celui qui était envieux de sa gloire.

Lorsque le salon fut moins nombreux, M. de Chazet demanda à madame

Récamier si elle avait vu la pièce nouvelle.

--Laquelle? demanda madame Récamier.

M. DE CHAZET.

_Les Aveux difficiles._

MADAME RÉCAMIER.

Non. De qui est-elle?

M. DE CHAZET.

Vigée, salue donc.

M. VIGÉE.

Il faudrait, pour saluer, que Madame eût vu la pièce, et qu'elle en

fût contente: ce qui est douteux.

M. DE CHAZET.

Sois modeste tant que tu voudras; moi, je dirai que la pièce est

jolie, et très-jolie.

LADY HOLLAND.

Je l'ai vue et l'ai trouvée charmante. J'ignorais qu'elle fût de

Monsieur; je lui en fais mon compliment.

M. DE CHAZET.

Il est fâcheux qu'elle n'ait qu'un acte: pourquoi ne pas avoir fait

de cette pièce[109] une oeuvre capitale en trois ou cinq actes? Il

y a de la délicatesse, de l'esprit, et tout ce qui plaît dans le

dialogue.

[Note 109: Madame de Genlis fît paraître en 1802, dans la

_Bibliothèque des Romans_, une petite nouvelle intitulée: _Lindane et

Valmire_, qui n'est pas autre chose que l'intrigue de cette pièce.]

MADAME RÉCAMIER.

M. Vigée, je crains d'être indiscrète, mais si vous vouliez nous dire

quelques vers de votre pièce;... certainement vous vous les rappelez.

M. VIGÉE.

Ah! madame, ce serait un tour de force que de me rappeler de mauvais

vers...

Toutes les femmes l'entourent et le prient.

M. DE CHAZET.

Allons! Vigée. Je vais te mettre en train....

En parlant de Cléante, on me parla de soi,

Puis insensiblement, et contre mon attente,

On oublia bientôt jusqu'au nom de Cléante.

Cléante m'écrivait souvent: soins superflus!

J'en parlais bien encor, mais je n'y pensais plus.

LADY HOLLAND.

Oh! que ces vers sont jolis, fins et délicats de pensée!

MADAME RÉCAMIER à Vigée.

Eh bien! M. Vigée?

M. VIGÉE.

Madame, pardonnez-moi; je ne puis me rappeler deux vers de

suite; mais si la pièce est assez heureuse pour vous plaire par

l'échantillon que vous en a dit Chazet, j'aurai l'honneur de

vous envoyer une loge pour la troisième représentation, qui est

après-demain.

Clichy était un lieu non-seulement habité par une femme qui le

rendait agréable, mais sa proximité de Paris le rendait une campagne

à part parmi les autres. Après le dîner, ce même jour, il vint le

général Junot, sa femme, Eugène Beauharnais, M. Ouvrard, M. Collot,

et une femme dont le nom, déjà fameux, devait grandir encore et

devenir célèbre et glorieux pour notre France: cette femme était

madame de Staël...

Madame de Staël avait apprécié madame Récamier ce qu'elle valait; son

esprit supérieur avait jugé cette fleur, cette violette embaumée qui

pouvait bien vouloir se cacher, mais jamais être inaperçue, et dont

le parfum de beauté, de vertus et de tout ce qui la fait aimer, la

fera toujours découvrir par celui qui passera près d'elle.

Madame de Staël allait publier _Delphine_: le roman n'était pas

encore terminé; mais l'auteur en lisait quelquefois des lettres

détachées; et, ce même jour, elle en apportait une ou deux pour les

lire à madame Récamier. Mais aussitôt qu'elle vit autant de monde,

elle cacha son manuscrit.

--Pour vous, à la bonne heure, dit-elle en pressant la main de madame

Récamier; pour vous seule.

Lafon, qui venait aussi souvent chez madame Récamier, vint ce même

soir; lui et mon mari récitèrent des vers de Ducis et de _Tancrède_.

Madame de Staël, en voyant Junot et Lafon, se sentit excitée à suivre

leur exemple, et proposa à madame Récamier de jouer avec elle une

scène qu'elle a faite sur le sujet si pathétique d'Agar dans le

désert... Madame de Staël fut sublime dans le rôle d'Agar, et madame

Récamier vraiment _angélique_ dans le rôle de l'ange... Sa ravissante

figure avait une expression radieuse qui frappa tout ce qui était

autour d'elle. Fox était dans l'enchantement.

--Quelle charmante créature! disait-il; c'est vraiment l'oeuvre de

la Divinité dans un jour de fête! Voyez comme elle est douce! ce

sourire! ce regard! ce son de voix! cette chevelure soyeuse! et cette

expression gaie, calme et pure que reflète son regard, et qui annonce

le contentement d'une belle âme!...

En entendant M. Fox, on était non-seulement de son avis, mais heureux

de penser comme lui; il semblait qu'on voyait dans l'avenir, que

d'aimer un jour cette même personne avec toute la tendresse du coeur

suffirait seul pour faire oublier ses peines, quelque vives qu'elles

fussent.

M. Ouvrard, qui était aussi un des habitués du salon de Clichy, ce

même soir, demanda à madame Récamier de venir voir le Raincy, qu'il

venait d'acquérir avec M. Destillères.

--Vous seriez bien aimable de venir voir nos lilas et nos arbres de

Judée, dit-il avec cette courtoisie qu'il avait vraiment devinée.

--Je ne connais pas le Raincy, dit lady Holland.

--Voilà, milady, une belle occasion de le connaître; et, se tournant

vers madame Récamier, il la pria de venir au Raincy avec toute la

société de Clichy, et d'engager qui lui conviendrait.

L'offre fut acceptée, et le jour fixé au mardi suivant.

La journée de Clichy se termina comme habituellement. On fit de la

musique; madame Récamier joua admirablement du piano; une de ses

cousines, jolie personne de seize ans, qui l'accompagnait avec un

tambour de basque, en jouait avec une grâce charmante (car on en

joue). Steiblt venait de publier ses _Bacchanales_, qui étaient

de jolis airs de sa composition avec accompagnement de tambour de

basque. Madame Récamier dansait aussi un pas avec le tambour de

basque dans lequel elle était semblable aux Heures d'Herculanum.

La journée passée au Raincy fut charmante.

M. Ouvrard fit servir le déjeuner dans l'orangerie. Le temps était

superbe, et ce beau parc éclairé par un soleil de juin bien pur et

bien doux encore, quand il n'est pas encore brûlant, et que ses

rayons d'or éclairent cette belle futaie qui est à côté du château,

et vient ensuite glisser sur les belles pelouses qui sont enserrées,

comme par une ceinture de fleurs, par l'allée de lilas et celle

d'arbres de Judée en fleurs.

Madame Récamier et madame de Staël vinrent ensemble; les autres se

suivirent: mon mari et moi, avec Lucien et M. Fox, madame Visconti

et Berthier; lady Georgina et sa mère; lord et lady Yarmouth; M. de

Montrond; M. et madame Divoff; la belle duchesse de Courlande, et

le prince Trobetzkoï, qu'elle repoussait alors et qu'un an après

elle avait pour mari; le prince Grégoire Gagarin, le comte Armand de

Fuentès, Don Alphonse Pignatelli, son frère... Eugène Beauharnais et

une foule d'autres personnes dont les noms me sont échappés.

C'était une ravissante habitation que le Raincy. On admirait surtout

cette salle de bain offrant le luxe le plus beau, celui qui est

caché. En effet, en entrant dans cette salle de bain, vous ne voyez

pas d'abord ce qui en fait le grand prix. Les cuves ont été creusées

dans les Vosges et sont faites d'un seul morceau de granit; elles ont

été creusées dans un seul bloc chacune, et ensuite amenées à Paris.

La cheminée est en vert antique; le carreau est en larges dalles de

marbre jaune antique et fort estimé. La salle est en demi-lune; dans

la partie circulaire, est un sopha en velours vert. Au-dessus et tout

autour de cette demi-rotonde est représenté le bain de Diane avec ses

nymphes et Actéon. Les cuves sont enfermées entre quatre piliers de

granit aussi des Vosges. À ces pilastres sont attachés des stores en

satin blanc. C'est une délicieuse retraite que cette salle de bain.

À côté est une charmante chambre à coucher[110]. Lorsque trois ans

plus tard je fus maîtresse du Raincy, j'y logeais de préférence à mon

appartement du premier.

[Note 110: Lorsqu'en 1816, j'eus l'honneur d'être présentée au

duc d'Orléans, il me demanda si pendant que j'avais été maîtresse

du Raincy, avant de le céder à Napoléon, j'avais fait faire cette

salle de bain.--Non, monseigneur, répondis-je.--Je crois bien, dit

le prince en souriant, ni moi non plus. _Je ne suis pas assez grand

seigneur pour cela._]

Au moment où l'on allait commencer une promenade avant le déjeuner,

promenade qu'on devait faire dans des chars-à-bancs et des calèches

préparés par M. Ouvrard pour les amis de madame Récamier, on vit

arriver une calèche par la grande avenue de peupliers.

--C'est madame Krudner, dit madame Récamier.

--Ah! dit madame de Staël, madame de Krudner qui vient de publier un

roman?

--Oui, _Valérie_.

--Il est bien, ce roman. Il y a de l'âme, il y a du coeur et du

style; elle fera bien de continuer, car je lui soupçonne un vrai

talent.

Ce roman de Valérie est, en effet, charmant; _Valérie_ fut lu par moi

avec grand intérêt, et le cas que l'on fait aujourd'hui de ce même

livre me montre que son mérite est réel, pour avoir survécu à trente

années de sommeil et même à trente-quatre.

Je ne connaissais pas madame de Krudner; je voulus lui être

présentée, et je la vis de près avec beaucoup d'intérêt. Sans doute

elle ne frappait pas comme madame de Staël, parce qu'elle n'avait que

du talent et que madame de Staël avait du génie. Cette différence

doit être admise par qui n'a connu ni l'une ni l'autre.

Madame de Krudner était une femme de très-grande taille, paraissant

en avoir une plus grande encore en raison de sa maigreur. Elle

était d'une extrême pâleur et très-blonde; elle avait été elle-même

l'original de Valérie. On me dit qu'elle ne le niait pas lorsqu'on

le lui demandait; j'avoue qu'étant jeune, cela me parut étrange.

Toutefois, je la trouvai ce qu'elle était, parfaitement aimable; elle

avait déjà le goût des idées mystiques et novatrices, et ne pouvait

parler pendant une heure sur un sujet sans y mêler aussitôt quelques

mots de religion.

La journée fut charmante; Ouvrard s'entend comme personne à monter

une partie, à la diriger et à la maintenir toute une journée. Je l'ai

vu ainsi au Raincy, et lorsqu'il recevait à la pompe à feu. Garat

avait été invité; il chanta, et la journée fut complète.

J'ai parlé tout à l'heure de la simplicité de la campagne de

Clichy; il n'en fut pas toujours ainsi autour de madame Récamier.

M. Récamier, voulant que sa jeune femme trouvât chez elle les

jouissances de son âge, acheta, même sans l'en prévenir, le superbe

hôtel de la rue du Mont-Blanc dans lequel loge aujourd'hui madame

Lehon. Bertaut, l'architecte, fut requis pour meubler cet hôtel et en

faire un palais enchanté; Bertaut avait du goût, et un goût exquis;

je n'ai jamais vu un appartement arrangé par lui autrement que

très-bien. Celui de madame Récamier fut un des mieux parmi les plus

soignés; la salle à manger, la chambre à coucher, le premier salon,

le grand salon, tout était magnifiquement et élégamment meublé. La

chambre à coucher, surtout, a du reste servi de modèle à tout ce

qu'on a fait en ce genre; je ne crois pas que depuis on ait fait

mieux. Je ne le pense pas comme les gens qui croient que rien n'est

beau que ce qu'a produit leur temps; je le dis parce que l'évidence

est là.

Ce fut dans cette maison que se donna le premier bal en règle qui

se soit donné dans une maison particulière, parce que les bals de

ministres sortent de la ligne, ainsi que les bals étrangers. Je dis

donc que les bals de madame Récamier furent les plus beaux qu'on eût

vus jusque-là dans Paris; elle en faisait les honneurs avec une grâce

parfaite et cette bonté si gracieuse qui lui gagne les coeurs. Quand

je parle d'elle, il me faut être en garde contre moi-même, car je

répèterais toujours ce que je dis d'elle; il me semble que je ne l'ai

pas encore assez dit.

Madame Récamier est la première personne de Paris (car il faut que

justice soit rendue à qui il appartient) qui ait eu une maison

ouverte où l'on reçût: elle voyait d'abord beaucoup de monde pour

l'état de son mari; ensuite, pour elle, il y avait une autre manière

de vivre, une autre société que celle que nécessairement son goût

exquis ne pouvait confondre avec ces hommes qui savent et connaissent

la vie;... portée à la bonne compagnie par sa nature, aimant ce qui

est distingué, le cherchant et voulant avoir un bonheur intérieur

dans cette maison où le luxe n'était pas tout pour elle, et où son

coeur cherchait des amis... Elle se forma une société, et malgré sa

jeunesse elle eut la gloire dès ce moment de servir de règle et de

modèle aux autres femmes.

On y rencontrait, outre madame de Staël, Adrien de Montmorency,

Benjamin Constant, Mathieu de Montmorency, ces hommes qui connaissent

le monde et l'embellissent avec leurs coutumes courtoises et

l'extrême quintessence du savoir-vivre comme avec leur esprit; M. de

Bouillé, et d'autres hommes encore qui pouvaient être avec ceux que

je viens de nommer, comme M. de Chateaubriand, M. de Bonald, M. de

Valence, M. Ouvrard; ce dernier avait la connaissance du monde et

pouvait être à la fois l'homme du jour et l'homme d'autrefois.

Après Clichy, madame Récamier eut une autre campagne, Saint-Brice;

c'était un plus beau lieu que Clichy: les ombrages étaient plus

épais, les eaux plus belles. Madame Récamier aimait Saint-Brice...

mais bientôt il lui devint plus cher par l'hospitalité qu'elle

y donna à une amie malheureuse. Madame de Staël, poursuivie par

Napoléon, trouva sous le toit de madame Récamier ce que toujours on

aura près d'elle: du repos et de l'espoir.

Junot était à Saint-Brice lorsque madame de Staël y arriva; son

désespoir lui fit mal.

--Sauvez-la, dit madame Récamier à Junot.

--Je le voudrais pour vous, puisque vous le souhaitez, et pour elle

aussi, car elle me fait mal; mais elle a bien irrité l'Empereur.

--Faites tous vos efforts, répéta l'ange.

--Je ferai si bien que je me brouillerai plutôt avec lui s'il ne me

l'accorde pas.

--N'allez pas faire de coup de tête, lui dit madame Récamier de sa

douce voix... et à cette voix toute tempête se calmait.

Mais tout fut inutile. Comme on l'a vu dans le volume précédent,

Napoléon fut inflexible, et dans sa colère il laissa échapper une

parole haineuse contre madame Récamier; aussi, lorsque quelques mois

plus tard, étant demandée par cette même amie qui voulait lui dire

un dernier adieu, madame Récamier voulut tout quitter pour aller

rejoindre madame de Staël, Junot la supplia de rester.

--Vous ne reviendrez plus, lui disait-il, le coeur brisé... Vous ne

reviendrez plus ici...

--C'est impossible, on ne peut me punir de remplir un devoir sacré,

disait la douce et angélique créature, elle qui n'avait jamais

éprouvé un sentiment haineux... et dont l'âme, quoique passionnée,

est remplie de cette mansuétude qui fait aimer plutôt que haïr.

Hélas! la prédiction de l'amitié ne fut que trop vraie! Madame

Récamier ne revint plus à Paris... et ne revit plus cet ami qui lui

était si dévoué que dans l'exil, et lorsque lui-même marchait à la

mort[111]!...

[Note 111: Je parlerai de cet exil dans mes _Salons de la

Restauration_.]

SALON

DE MADAME REGNAULT

DE SAINT-JEAN-D'ANGÉLY,

À PARIS ET AU VAL.

Parmi les femmes qui, à la fin du dernier siècle et au commencement

de celui-ci, marquèrent par leur beauté, madame Regnault de

Saint-Jean-d'Angély tient une des premières places. Elle était

parfaitement belle, surtout en 1795 et 1796, au moment où l'armée

d'Italie avait ses quartiers à Milan. Son portrait, par Gérard, est à

peu près de cette époque; elle y est représentée comme une femme de

vingt ans à peu près[112].

[Note 112: Ce portrait est gravé et se vend comme une gravure

représentant Sapho: c'est du moins le nom qui est au bas. Pourquoi

n'avoir pas laissé la marge en blanc?]

Madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély est une personne que je

connais depuis longtemps et que j'ai toujours aimée; elle a de

l'esprit, de l'instruction, des talents, et tout ce qu'il faut au

coeur pour de solides amitiés; c'est une femme qu'on recherche, qui

plaît et qu'on aime quand on la connaît...

Regnault de Saint-Jean-d'Angély n'était pas tout à fait aussi aimable

que sa femme; sans doute il avait du talent comme orateur, mais il

était un peu brutal, et souvent plus cynique qu'il n'aurait fallu

qu'il le fût avec les femmes qui étaient chez lui; mais après tout il

avait de la bonté, et puis, pour ceux qui aiment l'Empereur, Regnault

de Saint-Jean-d'Angély était un homme vraiment digne d'être apprécié

comme un des plus fidèles serviteurs de Napoléon. Cette différence

d'amabilité entre le mari et la femme formait une disparate qui

quelquefois causait de la rumeur dans le salon de la jolie maison de

la rue du Mont-Blanc où nous nous réunissions bien souvent alors.

J'étais fort liée avec madame Regnault dès les premiers temps de

mon mariage. Junot était ami de Regnault, et comme sa femme me

plaisait, nous nous liâmes, et la chose fut d'autant plus facile que

les mêmes liens de société nous furent communs, et lorsque madame

Marmont revint d'Italie avec son mari, après la campagne de Marengo,

ces relations furent encore plus étendues. Madame Regnault voyait

comme moi M. et madame Marmont, M. et madame Maret, M. et madame

Duroc, Savary et sa femme, Eugène Beauharnais, et... Que dirai-je?

presque toutes les femmes et les maris, dans les premières années du

Consulat, étaient plus réunis que par la suite, et faisaient moins

maison à part, et nous nous connaissions mutuellement beaucoup.

Regnault de Saint-Jean-d'Angély était un homme d'un grand savoir,

dont Napoléon faisait grand cas. Y avait-il un cas difficile à

résoudre, c'était toujours Regnault qui en était chargé. Son

affection pour l'Empereur, après cela, entrait pour quelque peu dans

la réputation qu'on lui accordait; mais il en avait une grande et

méritée par lui-même.

Il lui arriva une singulière histoire, la première année où il fut

propriétaire de son petit hôtel, rue du Mont-Blanc.

Il était un matin à s'habiller, lorsqu'on lui dit qu'un monsieur fort

bien mis demandait à lui parler seul. Regnault achève de s'habiller

et fait entrer le monsieur. Sa femme était dans la pièce voisine.

Le monsieur était un homme de cinquante ans environ; ses manières

étaient distinguées, et tout en lui annonçait un homme comme il faut.

Regnault avait le tact prompt, et lorsqu'il faisait mal, c'était sa

faute. Il s'avança vers le monsieur et lui demanda en quoi il pouvait

lui être utile.

M. DE ***.

Monsieur, ma demande et ma présence sont toutes deux étranges chez

vous, mais non dans cette maison... car... elle fut jadis à moi.

REGNAULT.

Monsieur, j'ai acheté cette maison il y a un an, je l'ai payée

comptant à mon notaire, et, certes, ce qu'elle vaut, si ce n'est

plus; alors je...

M. DE ***.

Oh! monsieur, je ne viens pas pour réclamer une somme qui ne m'est

pas due par vous, je ne le sais que trop... j'ai une autre requête à

vous présenter.

REGNAULT.

Monsieur, s'il dépend de moi de vous être utile, comptez sur mon

appui, et sur tout ce que je pourrai faire.

M. DE ***, regardant autour de lui.

Monsieur, je dois vous annoncer que j'ai émigré; peut-être cet aveu...

REGNAULT.

Monsieur, personne plus que moi ne respecte les opinions. Je suis

indulgent pour les autres et demande même tolérance pour moi.

M. DE ***.

J'ai donc émigré, monsieur; mais ma femme avait une enfant trop jeune

pour l'emmener avec moi... Elle resta! elle resta, monsieur!... et

elle périt sur cet échafaud que j'avais fui!... Un vieux domestique

demeura alors chargé du soin de ma pauvre petite fille... Ce vieux

serviteur, demeuré seul avec l'enfant pendant la captivité de la

mère, songea à mettre à l'abri ce qui restait de la fortune de ses

parents, et, dans cette maison même, il enterra mon argenterie, les

diamants de ma femme et une somme de trente mille francs en écus de

six francs... Maintenant, monsieur, je me mets à votre disposition.

Je sais que la maison est à vous, que tout ce qu'elle contient est à

vous... et que...

MADAME REGNAULT, qui est survenue.

Monsieur, depuis que votre domestique a enfoui cet argent, la maison

a appartenu à une foule de gens dont nous ne pouvons répondre. Si par

malheur le trésor que vous venez réclamer est enlevé, nous en serions

bien malheureux, je vous le jure; mais s'il est encore ici, je suis

caution pour mon mari qu'il vous le rendra à l'instant; n'est-ce pas,

mon ami?

REGNAULT, embrassant sa femme.

Bonne Laure! est-ce que cela se demande?

M. DE ***.

Je puis donc espérer...

REGNAULT.

Nous allons descendre dans le jardin pour voir...

M. DE ***.

C'est dans la cave, et non pas dans le jardin, monsieur.

REGNAULT.

Eh bien! dans la cave soit. Avez-vous un plan de la maison? car les

caves sont vastes.

M. DE ***.

Oui, monsieur. Et il tira en effet de sa poche une grande feuille de

papier sur laquelle une sorte de plan grossier était tracé: tout y

était indiqué avec le plus grand soin, mais mal fait.

REGNAULT.

Monsieur, descendons; je fais des voeux pour que nous trouvions ce

que vous cherchez.

M. DE ***, avec émotion.

Vous êtes un noble et digne homme, monsieur!

REGNAULT.

Bath! je ne suis pas meilleur qu'un autre... Tenez, demandez à ma

femme, elle vous dira que j'ai de mauvais moments.

MADAME REGNAULT.

Je ne me souviens que des bons moments: allons à la cave!

On chercha longtemps. M. de *** avait déjà fait au moins cinq ou

six fois le tour des caves, et on n'avait rien trouvé. Regnault

lui-même avait pris une petite bûche et cognait sur tous les murs.

Partout des murs de communication, partout des murs pleins, et le

monsieur, désespéré, était au moment d'abandonner sa recherche pour

laisser en repos le nouveau maître de cette maison, dont la patience

peut s'épuiser, et qui enfin peut le chasser. Mais il connaît mal

Regnault. Regnault demeurera là jusqu'au soir; la seule contrariété

qu'il éprouve, c'est de craindre qu'on ne trouve pas ce qu'on

cherche. Enfin Regnault s'avise de cogner au bas du mur avec un bâton:

--Ah! s'écrie-t-il, il y a quelque chose là!

Tout le monde regarde, c'est évident; il y a un mouvement visible

dans le mur... En effet, rien n'avait été sondé à cette hauteur;

c'était à hauteur d'appui. On y met le marteau avec l'ordre de

Regnault... M. de *** était là avec une impatience qui seule parlait

pour l'avertir. Mais ce pouvait être un avertissement trompeur.

Enfin, après la chute de quelques briques, lorsque la poussière fut

éclaircie, on aperçut une grande caisse, avec tous les renseignements

en double sur cette caisse, dans une feuille de plomb roulée.

Le monsieur fit son inventaire à mesure que les objets venaient les

uns après les autres. Le pauvre émigré rayonna de joie en voyant

cette richesse qui lui assurait une noble indépendance. Regnault

jouissait de le voir toucher ces mêmes bijoux antiques, cette

argenterie qu'avait possédée son père, et enfin tout ce qui lui était

souvenir... Ce M. de ***, après avoir comparé avec la note, fit

encore ses remerciements à Regnault et à sa femme, en leur demandant

de croire à une éternelle reconnaissance. J'ignore ce qu'est devenu

cet homme.

Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 17 / 19 段