sainte Rosalie, elle paraît prier, et ne pense qu'à celui qu'elle
aime, ne voit que lui, n'implore que lui... Mais Giulio est retiré
dans le lieu le plus solitaire du monastère; couvert d'un cilice,
offrant à Dieu cet amour qui le brûle et le dévore, il pleure et
prie. Ignorant le sujet de cette austère pénitence, les moines
admirent sa ferveur; le père prieur le donne pour exemple à ses
frères.
--Mon fils, lui dit-il un soir, où, prosterné sur les marches de
pierre du maître-autel, Giulio paraissait transporté dans un autre
monde dans l'extase de la prière, mon fils, levez-vous et écoutez-moi.
Giulio finit sa prière, et, se relevant de la pierre où depuis
plusieurs heures il priait, il attend les ordres de son supérieur.
--Le marquis de Campo-Santo vous requiert pour une oeuvre sainte,
mon fils. Madame la marquise est à l'agonie; il veut qu'elle soit
exhortée par le frère le plus pieux de notre communauté... N'ayez
pas d'orgueil de ce que je vais vous dire, mon fils... mais je vous
ai choisi... Allez... allez porter à madame la marquise des paroles
de paix et de consolation comme vous savez les dire.. Le marquis de
Campo-Santo est un vieillard estimable et vénéré dans Messine...
Allez, mon frère, et que la bénédiction de saint Dominique soit avec
vous!...
Giulio s'agenouille pour recevoir la bénédiction du prieur... En
se relevant, il voit près de lui un vieillard dont la haute taille
voûtée, les cheveux blancs, accusent le grand âge. Sur sa pâle et
noble figure était l'expression d'une peine profonde, mais que la
résignation à la volonté de Dieu tempérait...
--Le frère Giacomo[105] est prêt à suivre Votre Excellence, dit le
père prieur.
[Note 105: C'était le nom de religion que Giulio avait pris en
entrant au couvent, où il ne pouvait garder son nom habituel.]
--Mon carrosse est à la porte du monastère, répond le marquis.
Et tous deux sont bientôt loin du couvent.--La route fut silencieuse:
le marquis, oppressé par une violente douleur, demeurait avec
ses pensées; Giulio, préoccupé de la scène de mort qu'il allait
avoir sous les yeux, priait à l'avance pour la compagne de ce
vieillard, qui laissait seul dans la vie celui avec qui elle l'avait
parcourue... et c'était le vieillard qu'il plaignait.
La marquise avait été transportée dans une villa près de Messine pour
que la pureté de l'air fût encore plus parfaite... Cette villa était
sur le bord de la mer dans une ravissante position, qui recevait un
charme de plus de cette nature magique dont la Sicile est dotée... En
approchant de l'élégante habitation dont les colonnes de marbre blanc
se voyaient au travers des orangers et des arbres fleuris, qui, par
leurs émanations, embaumaient l'air à cette heure de la journée, le
moine sentit au coeur une douleur vive et profonde; il lui parut que
la nature insultait sans pitié à la mort de cette femme, qui expirait
peut-être en ce même moment au milieu des joies de la création et
de toutes ses pompes... Le soleil se couchait en cet instant, et la
bande de feu dont il bordait l'horizon entourait cette mer de Sicile
d'un cercle d'or étincelant de rubis... Le ciel était pur, l'air
était doux et tranquille; la mer, unie comme un miroir, servait
de champ aux courses nocturnes de tous les jeunes garçons et les
jeunes filles des hameaux de la côte; des barques remplies de jeunes
gens s'éloignaient du rivage aux dernières lueurs du crépuscule: on
entendait leurs chansons, leurs joyeux éclats de rire... On était
alors au moment de la vendange, et la joie des bacchanales étouffait
la voix mourante de la femme qui avait été une mère pour toute
cette foule qui n'écoute même pas le son de la cloche qui appelle
les serviteurs du château aux prières des agonisants!... La route
avait été silencieuse... En arrivant devant la porte de la maison,
le marquis retrouva sa jeunesse pour s'élancer au-devant d'un jeune
homme pâle et défait qui vint au-devant de lui.
--Ah! s'écria le marquis en voyant la physionomie du jeune homme,
est-il donc trop tard? votre mère!...
--Calmez-vous, mon père! ma mère vit encore. Hélas! elle semble
attendre votre retour pour rendre à Dieu sa belle âme!... Elle
demande constamment si vous avez ramené avec vous le révérend père
Ambroise.
--Le père prieur n'a pas pu venir, mon ami, répondit le marquis tout
en allant vers l'appartement de la malade; mais il m'a donné le
religieux le plus renommé de son couvent pour le suppléer...
Le jeune homme gémit profondément et pleura, et les précéda pour les
annoncer. Le marquis fut contraint de s'arrêter.
--Ah, mon révérend père! voilà comme elle est aimée!... Ce jeune
homme n'est pas son fils!.... il serait son frère, car elle est jeune
et belle...; et c'est une tête de vingt ans que la mort va frapper!...
Giulio s'approcha de lui pour lui donner un peu de force et de
résignation, mais il ne trouva rien à lui dire: lui-même était frappé
par une puissance inconnue.
--Laissez-moi seule avec le révérend père, dit la marquise
lorsqu'elle sut qu'il était arrivé.
La voix de cette femme fit tressaillir Giulio. Tout le monde se
retira.
--Mon père, dit la mourante, d'une voix que la faiblesse et l'émotion
rendaient à peine distincte, je vous ai fait appeler pour vous
demander votre pardon et vous supplier de me le faire accorder par un
homme que j'ai peut-être bien offensé... en attaquant sa vertu!...
Mais je vais mourir, et ma mort m'acquittera envers lui, n'est-ce
pas, mon père?...
Giulio tombe à genoux devant ce lit qui contient sa seule affection
maintenant sur la terre... Sa seule religion, son seul Dieu, son seul
avenir..., cette femme qui vient de parler..., c'est Thérésa... C'est
la femme du confessionnal..., c'est la femme qui aime le religieux
d'une passion insensée..., c'est celle que lui aussi adore D'UN
AMOUR SANS BORNES!... Il a déjà accompli les deux premiers arrêts de
la destinée prononcés par la sibylle...; il ne lui reste plus qu'à
être meurtrier!...
Après la soirée où se fit cette confession terrible dans l'église
du monastère de Messine, Giulio avait revu Thérésa plusieurs fois.
Fidèle à sa religion, il avait repoussé l'enchanteresse; mais il
avait bu le philtre entier par les regards, par les paroles, par tout
ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait exprimer par cette créature
toute de flamme et d'amour, qui adorait et ne voulait qu'être aimée...
Enfin, le moine trembla pour elle et pour lui à la voix de Dieu
qui, un jour, parla plus haut que celle de la passion effrénée.
Il s'éloigna; Thérésa ne le revit plus. Elle retourna vainement à
l'église; la chaire n'était plus occupée, le confessionnal était
vide..., car, pour ELLE, c'était Giulio qui était un être humain, le
reste était _néant_. Elle pleura...; elle souffrit, car elle aimait,
l'infortunée! de cet amour qui donne le ciel lorsqu'il est heureux,
mais qui tue lorsqu'il est méconnu!... Sa santé s'altéra, et bientôt
sa jeune vie fut atteinte et marquée. Alors elle voulut que son
dernier adieu parvînt à Giulio par une bouche sévère, peut-être, mais
sûre, et elle fit demander le père Ambroise... Sa destinée, toujours
inflexible, lui envoya Giulio.
En entendant, en reconnaissant cette voix aimée dont le pouvoir sur
lui est bien autrement puissant que celui de Dieu, le moine s'écrie
et ne peut plus longtemps se cacher à Thérésa.
--C'est moi, lui dit-il, moi qui veux mourir avec toi... moi qui
t'aime plus que tu ne m'aimes peut-être!... moi qui me perds!... moi
que tu rends sacrilége... Vis, Thérésa!... car, je te le répète... je
t'aime.
Et ses larmes tombent sur le front de la mourante, sur son sein, sur
ses mains déjà froides... elles lui redonnent la vie... elles lui
montrent l'amour de Giulio.--Elle ne mourait que de sa douleur...
maintenant elle vivra... elle vivra pour l'amour, puisqu'elle est
aimée.
Giulio et Thérésa échangent à peine quelques mots... ils étaient
inutiles dans leur situation... La jeune femme ne pouvait parler,
mais elle voyait Giulio, elle pressait sa main, interrogeait son
oeil; et lui, la serrant dans ses bras, il rappelait au foyer de la
vie tout ce qui la fait doublement sentir quand on aime comme il
était aimé.
Cependant il fallait feindre... toute une famille attentive était là
pour observer et peut-être punir si la moindre lumière frappait des
yeux trop confiants... mais rien ne parut faire impression sur le
vieillard trompé... La guérison presque miraculeuse de la marquise
fut attribuée à la vertu des prières du frère Giacomo, et sa renommée
grandit encore.
Thérésa fut bientôt en entière convalescence, et quelques semaines
s'étaient à peine écoulées que l'église des Dominicains la revoyait
encore devant son autel, priant un Dieu qu'elle offensait et qui ne
devait pas lui pardonner.
Giulio l'aimait avec une égale passion; cependant il éprouvait des
remords et Thérésa n'en avait pas. Bientôt la vie du religieux devint
malheureuse. Il aimait toujours; mais l'excès même de cet amour lui
causait une terreur qui le rendait insensé... Il passait souvent des
nuits entières en prières, il s'infligeait les plus dures pénitences,
et toujours les mêmes terreurs venaient l'assaillir et troublaient
son âme jusque dans les moments où le charme de l'amour de Thérésa
lui faisait d'abord tout oublier.
Elle s'aperçut enfin qu'un secret, un grand mystère était dans l'âme
de celui qu'elle aimait. Elle résolut de tout connaître, de partager
son sort, quel qu'il fût, et de lui faire voir qu'une femme, dans son
amour, n'est jamais dévouée à moitié.
Elle lui demanda de lui confier la cause de ses souffrances, de ses
inquiétudes... Giulio résista d'abord... puis il lui avoua ce qui
s'était passé dans la terrible soirée du palais Gandolfo, et la
prédiction de la sibylle.
Thérésa lui sourit doucement:
--Tu es insensé, mon ami, lui dit-elle... Eh quoi! c'est ce mot qui
devrait effacer l'impression causée par les deux autres qui éveille
ta terreur!... Eh quoi! n'y a-t-il pas dans ces paroles de quoi faire
pâlir tout danger... toute inquiétude: _Amour sans bornes!_ Oh!
Giulio, si tu m'aimais comme je t'aime!... nous serions heureux!
Et pourtant il l'aimait ardemment!... Quelquefois, entraîné par
sa passion, Giulio fixait sur Thérésa un regard qu'il n'osait pas
rencontrer... Elle frémissait, son coeur battait, et le tumulte de la
passion était longtemps à s'apaiser dans cette âme ardente, qui ne
vivait que pour l'amour et par l'amour. Et pourtant cet amour était
pur comme celui de deux anges!
Un jour, le prieur envoya Giulio à Naples dans une maison de leur
ordre pour une mission très-grave. Giulio partit sans avoir pu voir
Thérésa, et lui écrivit seulement en promettant son retour pour la
semaine suivante; mais un mois s'écoula dans cette absence... En
arrivant à Messine, le premier soin de Giulio fut de courir au palais
de la marquise... Il la trouva seule, sur une terrasse, au bord de
la mer... regardant les flots... pensant à lui... et pleurant... En
le voyant, elle oublie la retenue d'une femme, les voeux de celui
qu'elle aimait; elle se jette dans ses bras, le serre sur ce coeur
dont il était la vie, et pour la première fois comprend que son
bonheur, jusque-là si parfait en voyant chaque jour son ami, pouvait
encore être doublé par lui.
Giulio partage et devine son émotion... Bientôt la sienne est trop
vive. Il serre Thérésa avec violence contre sa poitrine; puis,
la repoussant avec une égale rudesse, il s'éloigne du palais de
Campo-Santo, la raison égarée et murmurant avec terreur le mot:
SACRILÉGE!
Il passa la nuit en prières... Le matin le trouva priant encore... Il
écrivit alors à Thérésa:
«Séparons-nous, Thérésa... je ne puis supporter, et pour toi,
et pour moi, cette odieuse pensée d'une éternelle perdition!...
Éternité!... sais-tu ce que c'est que ce mot? Éternité!... et
quand la colère de Dieu l'a prononcée comme anathème, cette parole
terrible, comment avoir son pardon?... Et c'est à de telles peines
que je te condamnerais, Thérésa!... Jamais!... Je saurai souffrir!...
Séparons-nous!...»
Thérésa était passionnée comme une Italienne, mais en même temps elle
était femme... Elle adorait Giulio... mais le sombre mystère de la
vie de cet homme l'effrayait en même temps qu'elle l'adorait. Cette
prédiction était pour elle comme une énigme; ce qu'elle y voyait,
c'est que cette prédiction attaquait la vie du malheureux par la
puissance de la terreur... Alors encore une fois elle se sacrifia;
elle insista pour revoir Giulio!... Hélas! il avait raison! elle
crut le consoler en lui disant de douces paroles... et tous deux se
perdirent!...
À dater de ce moment, l'existence de Giulio devint si malheureuse
que Thérésa dut pleurer en larmes amères la funeste pensée d'avoir
voulu le revoir!... Avant ce moment, Giulio n'avait pas de remords...
Maintenant il n'osait plus prier... Où donc était son refuge? Enfin
il ne put supporter un tel état... Il cessa de voir Thérésa, et
bientôt ne lui écrivit plus.
Ce fut encore une nouvelle douleur pour la malheureuse femme!... Mais
lorsqu'elle avait souffert jadis, elle était innocente... C'était un
ange de pureté, une sainte colombe immolée sur l'autel du devoir!...
Et maintenant, qu'était-elle devenue?... Cette pensée la rendait
insensée; alors elle songeait à la mort... Hélas! la mort aussi était
un crime.
Mais bientôt un devoir lui fut imposé. Ce devoir, elle le comprit...
il lui redonna de l'espérance... Il existait d'ailleurs maintenant
un motif pour qu'elle aimât la vie... Elle devait seulement quitter
l'Italie... aller en Espagne; en Amérique... Elle voulait revoir
Giulio une fois pour lui communiquer son plan... Il fallait qu'il
l'accompagnât... puis, s'il en avait la force, il la quitterait...
Mais Giulio se refusait à toutes les tentatives faites pour le
voir... Enfin Thérésa n'hésite plus, elle a organisé leur fuite à
elle seule... Et quand tout est prêt, elle se rend un soir, au moment
de la bénédiction, à l'église du monastère de Giulio... Enveloppée
dans un long voile noir, Thérésa, cachée derrière un des piliers
massifs de la nef, attend, dans une angoisse inexprimable, le moment
où Giulio restera seul pour sa méditation... Il passait devant
Thérésa, enfoncé dans sa rêverie, les bras croisés sur sa poitrine,
et ne voyant aucun des objets qui l'entouraient: tout à coup Thérésa
s'offre à lui... elle l'arrête et lui parle avec cette énergie que
prêtera toujours le coeur lorsqu'il est profondément ému... Elle
lui révèle un secret aussi, elle... car elle en a un comme lui, la
malheureuse!... Giulio recule devant le précipice ouvert devant
lui... Tout est prêt, lui dit-elle.--Jamais!--Eh bien! alors, un
dernier adieu, ce soir, à minuit... Tu as une clef du jardin du
couvent qui ouvre une porte du côté de la mer... donne-la moi, et ce
soir je viendrai te dire adieu pour toujours.
Giulio égaré, interdit, entend marcher; il laisse tomber la clef
dans la main de Thérésa et s'enfuit rapidement. Thérésa, sûre de le
revoir, s'éloigne avec joie.
À minuit, malgré la terreur qui la domine, Thérésa se rend au
couvent; elle traverse une grève solitaire, ouvre la porte et se
trouve dans le jardin du monastère... L'insensée! sa vie, celle de
son amant, tout est joué sur un coup du hasard!...
Thérésa ne voit rien; la nuit est sombre; pas de lune, pas une étoile
ne luit au ciel; elle entend marcher enfin... c'est Giulio! Mais il
n'est plus incertain, il a pris des forces, il les a prises dans une
pensée infernale.
--Que me veux-tu? demande-t-il à Thérésa, d'un ton brusque et sévère.
Je _ne puis_, je _ne veux_ pas partir; laisse-moi, et retire-toi en
paix; prie pour toi et pour moi... je prierai aussi pour tous deux...
pour nous faire pardonner par Dieu notre faute. Adieu, Thérésa, adieu
pour la dernière fois.
Mais Thérésa est bien forte... elle prie au nom d'un autre! Elle se
jette à genoux; elle supplie, pleure, baigne de larmes brûlantes
les mains de Giulio... Il se laisse attendrir; lui aussi pleure sur
le front de Thérésa... Elle l'entraîne vers la porte du jardin; la
barque est prête... Un moment, et Thérésa triomphe!...
--Non! dit Giulio hors de lui, je ne puis!... pitié!..... Mais
Thérésa insiste avec plus d'ardeur; la porte est ouverte... déjà ils
en ont presque franchi le seuil, lorsque la cloche de la chapelle
sonne les premières matines; Giulio l'arrête et frémit. Thérésa
l'enlace de ses bras.--Laisse-moi, s'écrie le moine tout à fait
égaré... Et saisissant un poignard qu'il portait toujours, il le
plonge dans son sein...
Elle tomba sous ce seul coup... Giulio ne fit pas un mouvement...
Le jour commençait à poindre; le moine regarda longtemps le corps
sanglant de la malheureuse femme; puis, tout à coup, il souleva le
cadavre, et, courant vers le rivage, il le jeta à la mer; retournant
ensuite avec la même rapidité vers l'église où déjà il y avait du
monde, il y entra avec sa robe teinte de sang et son poignard passé
dans la ceinture de sa robe. On le saisit, on le questionna; il
répondit avec vérité, quoiqu'il fût positivement fou en ce moment...
Les moines l'entraînèrent dans l'intérieur du monastère... On ne le
revit jamais.
--Eh bien! sire, dit la reine Hortense à l'empereur de Russie,
comment trouvez-vous que Napoléon conduisait un drame?
L'empereur Alexandre avait été profondément intéressé, ainsi que
chacune de nous, quoique nous connussions déjà le conte. L'empereur
en demanda une copie qu'il emporta à Pétersbourg. Il n'avait pas de
titre, et nous fûmes toutes d'accord de le nommer «LA DESTINÉE.»
SALON
DE
MADAME RÉCAMIER,
À CLICHY.
À l'époque où je parle de madame Récamier, il est impossible, à moins
de l'avoir vue et d'en avoir conservé le souvenir dans un coeur
dévoué à elle, de se faire une idée de sa fraîcheur d'Hébé et de la
grâce de son sourire. Il y avait dans l'accord de ce sourire et de
son regard plus de charmes qu'il n'en faudrait pour captiver le coeur
le plus sévère. C'était une création à part que madame Récamier à cet
âge de dix-huit ans; et jamais je n'ai retrouvé ni en Italie, ni en
Espagne, ce pays si riche en beauté, ni en Allemagne, ni en Suisse,
la terre classique des joues aux feuilles de rose, jamais je n'ai
retrouvé ce que m'offrait alors madame Récamier.
Madame Récamier, dans les premières années de son mariage, vivait non
pas retirée, mais dans un monde tout intérieur; elle vivait dans une
famille nombreuse formée de la sienne et de celle de son mari, et
lorsqu'elle allait dans le monde, c'était pour y produire un effet
qu'elle ne renouvelait que rarement. Elle était simple et bonne comme
elle l'est encore aujourd'hui, et la plus jolie femme de France et
peut-être de l'Europe.
M. Récamier n'avait pas encore été atteint par le despotisme impérial
à cette époque; M. Barbé-Marbois n'avait pas posé sa main de fer sur
sa destinée; il était riche enfin. Cependant il habitait, rue du
Mail, nº 3, une maison assez ordinaire, et madame Récamier, toujours
simple et ne voulant que ce que son mari voulait, ne souhaitait rien
au delà.
Cependant elle eut le désir d'avoir une campagne, et M. Récamier
lui fit arranger le grand château de Clichy-la-Garenne[106],
qui appartenait à madame de Lévy. Là elle pouvait venir à Paris
facilement, et lui-même pouvait, après la bourse, y aller dîner et
revenir le soir.
[Note 106: Ce château fut habité, en 1815, par madame de Staël, où
elle reçut toute l'Europe couronnée; il fut détruit par la bande
noire l'année suivante.]
L'intérieur de madame Récamier était surtout composé d'amis et de
personnes supérieures; ce fut toujours un bonheur pour elle que
d'aimer un être ou une chose au-dessus d'une ligne ordinaire; et
depuis que je la connais, j'ai su l'apprécier encore pour cette
volonté d'aimer surtout ce qui est beau et bon, même avec des
défauts. C'est la supériorité de sa haute nature qui produit cette
volonté; c'est une qualité de plus en elle.
Cette maison de Clichy était jolie, sans être très-recherchée;
c'était dans ce lieu que madame Récamier, âgée de dix-huit ans, était
recherchée par tout ce qui avait alors un nom.
Un jour, elle était dans un salon qui donnait sur le jardin, occupée
à mettre des fleurs dans une grande corbeille où elle les arrangeait
selon leurs couleurs. Dans cette occupation elle était ravissante;
elle avait une robe de mousseline blanche faite à la _prêtresse_,
comme on le disait alors; ses beaux cheveux n'étaient retenus par
aucune autre chose qu'un peigne d'écaille... Fort occupée de ses
fleurs, elle n'entendit pas la porte qui s'ouvrit et un nom qui fut
annoncé. La personne qui entra demeura quelque temps sans faire un
pas. C'était Lucien Bonaparte, alors ministre de l'Intérieur.
--Mon Dieu! que vous êtes charmante ainsi! Elle se retourna vivement,
mais sans témoigner de peur; elle n'en avait pas eu, et ne marquait
jamais que ce qu'elle éprouvait. Elle salua le jeune ministre d'un de
ses gracieux sourires.
--On devrait vous peindre ainsi, lui dit-il.
Elle sourit.--Ce serait une prétention, dit-elle.
Dans ce moment, on entendit rouler une voiture, et le valet de
chambre annonça M. Fox et lord et lady Holland.
--Nous sommes venus vous surprendre, dit M. Fox, et je crois que vous
aurez encore quelques visites ce matin.
LADY HOLLAND.
Oui, le général Moreau, la duchesse de Gordon, et, je crois, madame
Divoff et son mari.
LORD HOLLAND.
N'est-ce pas ce M. Divoff qui a conservé une immense coiffure frisée
et poudrée, parce qu'il ressemble, lui a-t-on dit, à Potemkin?...
C'est une drôle de manie.
LADY HOLLAND.
Sa femme est excellente et sa maison fort agréable.
LUCIEN BONAPARTE.
Monsieur Fox a-t-il déjà parcouru Paris?
M. FOX.
Mais pas autant que je l'aurais voulu. J'ai des affaires, j'ai
des amis; le temps court si vite, et puis il y a tant de choses
curieuses, qu'en vérité, dans la crainte de ne pouvoir tout voir, je
me surprends quelquefois à dire que je ne verrai rien... et puis je
dois bientôt quitter ce que j'admirerai. Pourquoi le voir?
Madame Récamier sourit et regarda M. Fox avec une finesse si
charmante, que ce sourire traduisait toute une pensée.
M. FOX.
Vous me trouvez absurde, n'est-il pas vrai, en parlant ainsi? mais
il y a une apparence de vérité. Nous avons en anglais un adage qui
signifie: «Il vaut mieux ne jamais se rencontrer que de se rencontrer
pour se quitter[107].»
[Note 107: _For ever or never._]
LUCIEN, avec feu.
Je ne pense pas ainsi...; et quand je ne devrais voir la femme que
j'aime qu'une minute dans un jour et même dans un mois, dans une
année, je préfère cette minute fugitive à ne la pas voir du tout.
C'est l'oubli, c'est le néant, l'absence totale!... Voir même pour un
moment un objet aimé, une grande et belle chose, cela suffit à l'âme.
Fox regardait Lucien, qui parlait avec feu et qui s'animait avec
passion. Fox alla à lui et lui dit avec intérêt:
--Parlerez-vous bientôt à la Chambre?.. Je voudrais vous entendre sur
un sujet intéressant.
Lucien fut touché de cette marque d'intérêt, et dit à M. Fox
qu'il parlerait le quintidi prochain des manufactures, sur leur
accroissement et l'encouragement à donner au commerce.
Fox sourit en entendant le mot _quintidi_, et dit à Lucien qu'il
ignorait quel jour ce serait.
LUCIEN.
Pardon! j'ai tort; mais l'habitude, vous le savez, est une autre
nature!... quintidi répond à jeudi prochain. Si vous voulez me faire
l'honneur de venir déjeuner avec moi, nous partirons après pour le
Corps-Législatif. Je vous présenterai ma petite famille.