--Giulio! dit l'infortunée lorsque, prosternée devant l'autel de

sainte Rosalie, elle paraît prier, et ne pense qu'à celui qu'elle

aime, ne voit que lui, n'implore que lui... Mais Giulio est retiré

dans le lieu le plus solitaire du monastère; couvert d'un cilice,

offrant à Dieu cet amour qui le brûle et le dévore, il pleure et

prie. Ignorant le sujet de cette austère pénitence, les moines

admirent sa ferveur; le père prieur le donne pour exemple à ses

frères.

--Mon fils, lui dit-il un soir, où, prosterné sur les marches de

pierre du maître-autel, Giulio paraissait transporté dans un autre

monde dans l'extase de la prière, mon fils, levez-vous et écoutez-moi.

Giulio finit sa prière, et, se relevant de la pierre où depuis

plusieurs heures il priait, il attend les ordres de son supérieur.

--Le marquis de Campo-Santo vous requiert pour une oeuvre sainte,

mon fils. Madame la marquise est à l'agonie; il veut qu'elle soit

exhortée par le frère le plus pieux de notre communauté... N'ayez

pas d'orgueil de ce que je vais vous dire, mon fils... mais je vous

ai choisi... Allez... allez porter à madame la marquise des paroles

de paix et de consolation comme vous savez les dire.. Le marquis de

Campo-Santo est un vieillard estimable et vénéré dans Messine...

Allez, mon frère, et que la bénédiction de saint Dominique soit avec

vous!...

Giulio s'agenouille pour recevoir la bénédiction du prieur... En

se relevant, il voit près de lui un vieillard dont la haute taille

voûtée, les cheveux blancs, accusent le grand âge. Sur sa pâle et

noble figure était l'expression d'une peine profonde, mais que la

résignation à la volonté de Dieu tempérait...

--Le frère Giacomo[105] est prêt à suivre Votre Excellence, dit le

père prieur.

[Note 105: C'était le nom de religion que Giulio avait pris en

entrant au couvent, où il ne pouvait garder son nom habituel.]

--Mon carrosse est à la porte du monastère, répond le marquis.

Et tous deux sont bientôt loin du couvent.--La route fut silencieuse:

le marquis, oppressé par une violente douleur, demeurait avec

ses pensées; Giulio, préoccupé de la scène de mort qu'il allait

avoir sous les yeux, priait à l'avance pour la compagne de ce

vieillard, qui laissait seul dans la vie celui avec qui elle l'avait

parcourue... et c'était le vieillard qu'il plaignait.

La marquise avait été transportée dans une villa près de Messine pour

que la pureté de l'air fût encore plus parfaite... Cette villa était

sur le bord de la mer dans une ravissante position, qui recevait un

charme de plus de cette nature magique dont la Sicile est dotée... En

approchant de l'élégante habitation dont les colonnes de marbre blanc

se voyaient au travers des orangers et des arbres fleuris, qui, par

leurs émanations, embaumaient l'air à cette heure de la journée, le

moine sentit au coeur une douleur vive et profonde; il lui parut que

la nature insultait sans pitié à la mort de cette femme, qui expirait

peut-être en ce même moment au milieu des joies de la création et

de toutes ses pompes... Le soleil se couchait en cet instant, et la

bande de feu dont il bordait l'horizon entourait cette mer de Sicile

d'un cercle d'or étincelant de rubis... Le ciel était pur, l'air

était doux et tranquille; la mer, unie comme un miroir, servait

de champ aux courses nocturnes de tous les jeunes garçons et les

jeunes filles des hameaux de la côte; des barques remplies de jeunes

gens s'éloignaient du rivage aux dernières lueurs du crépuscule: on

entendait leurs chansons, leurs joyeux éclats de rire... On était

alors au moment de la vendange, et la joie des bacchanales étouffait

la voix mourante de la femme qui avait été une mère pour toute

cette foule qui n'écoute même pas le son de la cloche qui appelle

les serviteurs du château aux prières des agonisants!... La route

avait été silencieuse... En arrivant devant la porte de la maison,

le marquis retrouva sa jeunesse pour s'élancer au-devant d'un jeune

homme pâle et défait qui vint au-devant de lui.

--Ah! s'écria le marquis en voyant la physionomie du jeune homme,

est-il donc trop tard? votre mère!...

--Calmez-vous, mon père! ma mère vit encore. Hélas! elle semble

attendre votre retour pour rendre à Dieu sa belle âme!... Elle

demande constamment si vous avez ramené avec vous le révérend père

Ambroise.

--Le père prieur n'a pas pu venir, mon ami, répondit le marquis tout

en allant vers l'appartement de la malade; mais il m'a donné le

religieux le plus renommé de son couvent pour le suppléer...

Le jeune homme gémit profondément et pleura, et les précéda pour les

annoncer. Le marquis fut contraint de s'arrêter.

--Ah, mon révérend père! voilà comme elle est aimée!... Ce jeune

homme n'est pas son fils!.... il serait son frère, car elle est jeune

et belle...; et c'est une tête de vingt ans que la mort va frapper!...

Giulio s'approcha de lui pour lui donner un peu de force et de

résignation, mais il ne trouva rien à lui dire: lui-même était frappé

par une puissance inconnue.

--Laissez-moi seule avec le révérend père, dit la marquise

lorsqu'elle sut qu'il était arrivé.

La voix de cette femme fit tressaillir Giulio. Tout le monde se

retira.

--Mon père, dit la mourante, d'une voix que la faiblesse et l'émotion

rendaient à peine distincte, je vous ai fait appeler pour vous

demander votre pardon et vous supplier de me le faire accorder par un

homme que j'ai peut-être bien offensé... en attaquant sa vertu!...

Mais je vais mourir, et ma mort m'acquittera envers lui, n'est-ce

pas, mon père?...

Giulio tombe à genoux devant ce lit qui contient sa seule affection

maintenant sur la terre... Sa seule religion, son seul Dieu, son seul

avenir..., cette femme qui vient de parler..., c'est Thérésa... C'est

la femme du confessionnal..., c'est la femme qui aime le religieux

d'une passion insensée..., c'est celle que lui aussi adore D'UN

AMOUR SANS BORNES!... Il a déjà accompli les deux premiers arrêts de

la destinée prononcés par la sibylle...; il ne lui reste plus qu'à

être meurtrier!...

Après la soirée où se fit cette confession terrible dans l'église

du monastère de Messine, Giulio avait revu Thérésa plusieurs fois.

Fidèle à sa religion, il avait repoussé l'enchanteresse; mais il

avait bu le philtre entier par les regards, par les paroles, par tout

ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait exprimer par cette créature

toute de flamme et d'amour, qui adorait et ne voulait qu'être aimée...

Enfin, le moine trembla pour elle et pour lui à la voix de Dieu

qui, un jour, parla plus haut que celle de la passion effrénée.

Il s'éloigna; Thérésa ne le revit plus. Elle retourna vainement à

l'église; la chaire n'était plus occupée, le confessionnal était

vide..., car, pour ELLE, c'était Giulio qui était un être humain, le

reste était _néant_. Elle pleura...; elle souffrit, car elle aimait,

l'infortunée! de cet amour qui donne le ciel lorsqu'il est heureux,

mais qui tue lorsqu'il est méconnu!... Sa santé s'altéra, et bientôt

sa jeune vie fut atteinte et marquée. Alors elle voulut que son

dernier adieu parvînt à Giulio par une bouche sévère, peut-être, mais

sûre, et elle fit demander le père Ambroise... Sa destinée, toujours

inflexible, lui envoya Giulio.

En entendant, en reconnaissant cette voix aimée dont le pouvoir sur

lui est bien autrement puissant que celui de Dieu, le moine s'écrie

et ne peut plus longtemps se cacher à Thérésa.

--C'est moi, lui dit-il, moi qui veux mourir avec toi... moi qui

t'aime plus que tu ne m'aimes peut-être!... moi qui me perds!... moi

que tu rends sacrilége... Vis, Thérésa!... car, je te le répète... je

t'aime.

Et ses larmes tombent sur le front de la mourante, sur son sein, sur

ses mains déjà froides... elles lui redonnent la vie... elles lui

montrent l'amour de Giulio.--Elle ne mourait que de sa douleur...

maintenant elle vivra... elle vivra pour l'amour, puisqu'elle est

aimée.

Giulio et Thérésa échangent à peine quelques mots... ils étaient

inutiles dans leur situation... La jeune femme ne pouvait parler,

mais elle voyait Giulio, elle pressait sa main, interrogeait son

oeil; et lui, la serrant dans ses bras, il rappelait au foyer de la

vie tout ce qui la fait doublement sentir quand on aime comme il

était aimé.

Cependant il fallait feindre... toute une famille attentive était là

pour observer et peut-être punir si la moindre lumière frappait des

yeux trop confiants... mais rien ne parut faire impression sur le

vieillard trompé... La guérison presque miraculeuse de la marquise

fut attribuée à la vertu des prières du frère Giacomo, et sa renommée

grandit encore.

Thérésa fut bientôt en entière convalescence, et quelques semaines

s'étaient à peine écoulées que l'église des Dominicains la revoyait

encore devant son autel, priant un Dieu qu'elle offensait et qui ne

devait pas lui pardonner.

Giulio l'aimait avec une égale passion; cependant il éprouvait des

remords et Thérésa n'en avait pas. Bientôt la vie du religieux devint

malheureuse. Il aimait toujours; mais l'excès même de cet amour lui

causait une terreur qui le rendait insensé... Il passait souvent des

nuits entières en prières, il s'infligeait les plus dures pénitences,

et toujours les mêmes terreurs venaient l'assaillir et troublaient

son âme jusque dans les moments où le charme de l'amour de Thérésa

lui faisait d'abord tout oublier.

Elle s'aperçut enfin qu'un secret, un grand mystère était dans l'âme

de celui qu'elle aimait. Elle résolut de tout connaître, de partager

son sort, quel qu'il fût, et de lui faire voir qu'une femme, dans son

amour, n'est jamais dévouée à moitié.

Elle lui demanda de lui confier la cause de ses souffrances, de ses

inquiétudes... Giulio résista d'abord... puis il lui avoua ce qui

s'était passé dans la terrible soirée du palais Gandolfo, et la

prédiction de la sibylle.

Thérésa lui sourit doucement:

--Tu es insensé, mon ami, lui dit-elle... Eh quoi! c'est ce mot qui

devrait effacer l'impression causée par les deux autres qui éveille

ta terreur!... Eh quoi! n'y a-t-il pas dans ces paroles de quoi faire

pâlir tout danger... toute inquiétude: _Amour sans bornes!_ Oh!

Giulio, si tu m'aimais comme je t'aime!... nous serions heureux!

Et pourtant il l'aimait ardemment!... Quelquefois, entraîné par

sa passion, Giulio fixait sur Thérésa un regard qu'il n'osait pas

rencontrer... Elle frémissait, son coeur battait, et le tumulte de la

passion était longtemps à s'apaiser dans cette âme ardente, qui ne

vivait que pour l'amour et par l'amour. Et pourtant cet amour était

pur comme celui de deux anges!

Un jour, le prieur envoya Giulio à Naples dans une maison de leur

ordre pour une mission très-grave. Giulio partit sans avoir pu voir

Thérésa, et lui écrivit seulement en promettant son retour pour la

semaine suivante; mais un mois s'écoula dans cette absence... En

arrivant à Messine, le premier soin de Giulio fut de courir au palais

de la marquise... Il la trouva seule, sur une terrasse, au bord de

la mer... regardant les flots... pensant à lui... et pleurant... En

le voyant, elle oublie la retenue d'une femme, les voeux de celui

qu'elle aimait; elle se jette dans ses bras, le serre sur ce coeur

dont il était la vie, et pour la première fois comprend que son

bonheur, jusque-là si parfait en voyant chaque jour son ami, pouvait

encore être doublé par lui.

Giulio partage et devine son émotion... Bientôt la sienne est trop

vive. Il serre Thérésa avec violence contre sa poitrine; puis,

la repoussant avec une égale rudesse, il s'éloigne du palais de

Campo-Santo, la raison égarée et murmurant avec terreur le mot:

SACRILÉGE!

Il passa la nuit en prières... Le matin le trouva priant encore... Il

écrivit alors à Thérésa:

«Séparons-nous, Thérésa... je ne puis supporter, et pour toi,

et pour moi, cette odieuse pensée d'une éternelle perdition!...

Éternité!... sais-tu ce que c'est que ce mot? Éternité!... et

quand la colère de Dieu l'a prononcée comme anathème, cette parole

terrible, comment avoir son pardon?... Et c'est à de telles peines

que je te condamnerais, Thérésa!... Jamais!... Je saurai souffrir!...

Séparons-nous!...»

Thérésa était passionnée comme une Italienne, mais en même temps elle

était femme... Elle adorait Giulio... mais le sombre mystère de la

vie de cet homme l'effrayait en même temps qu'elle l'adorait. Cette

prédiction était pour elle comme une énigme; ce qu'elle y voyait,

c'est que cette prédiction attaquait la vie du malheureux par la

puissance de la terreur... Alors encore une fois elle se sacrifia;

elle insista pour revoir Giulio!... Hélas! il avait raison! elle

crut le consoler en lui disant de douces paroles... et tous deux se

perdirent!...

À dater de ce moment, l'existence de Giulio devint si malheureuse

que Thérésa dut pleurer en larmes amères la funeste pensée d'avoir

voulu le revoir!... Avant ce moment, Giulio n'avait pas de remords...

Maintenant il n'osait plus prier... Où donc était son refuge? Enfin

il ne put supporter un tel état... Il cessa de voir Thérésa, et

bientôt ne lui écrivit plus.

Ce fut encore une nouvelle douleur pour la malheureuse femme!... Mais

lorsqu'elle avait souffert jadis, elle était innocente... C'était un

ange de pureté, une sainte colombe immolée sur l'autel du devoir!...

Et maintenant, qu'était-elle devenue?... Cette pensée la rendait

insensée; alors elle songeait à la mort... Hélas! la mort aussi était

un crime.

Mais bientôt un devoir lui fut imposé. Ce devoir, elle le comprit...

il lui redonna de l'espérance... Il existait d'ailleurs maintenant

un motif pour qu'elle aimât la vie... Elle devait seulement quitter

l'Italie... aller en Espagne; en Amérique... Elle voulait revoir

Giulio une fois pour lui communiquer son plan... Il fallait qu'il

l'accompagnât... puis, s'il en avait la force, il la quitterait...

Mais Giulio se refusait à toutes les tentatives faites pour le

voir... Enfin Thérésa n'hésite plus, elle a organisé leur fuite à

elle seule... Et quand tout est prêt, elle se rend un soir, au moment

de la bénédiction, à l'église du monastère de Giulio... Enveloppée

dans un long voile noir, Thérésa, cachée derrière un des piliers

massifs de la nef, attend, dans une angoisse inexprimable, le moment

où Giulio restera seul pour sa méditation... Il passait devant

Thérésa, enfoncé dans sa rêverie, les bras croisés sur sa poitrine,

et ne voyant aucun des objets qui l'entouraient: tout à coup Thérésa

s'offre à lui... elle l'arrête et lui parle avec cette énergie que

prêtera toujours le coeur lorsqu'il est profondément ému... Elle

lui révèle un secret aussi, elle... car elle en a un comme lui, la

malheureuse!... Giulio recule devant le précipice ouvert devant

lui... Tout est prêt, lui dit-elle.--Jamais!--Eh bien! alors, un

dernier adieu, ce soir, à minuit... Tu as une clef du jardin du

couvent qui ouvre une porte du côté de la mer... donne-la moi, et ce

soir je viendrai te dire adieu pour toujours.

Giulio égaré, interdit, entend marcher; il laisse tomber la clef

dans la main de Thérésa et s'enfuit rapidement. Thérésa, sûre de le

revoir, s'éloigne avec joie.

À minuit, malgré la terreur qui la domine, Thérésa se rend au

couvent; elle traverse une grève solitaire, ouvre la porte et se

trouve dans le jardin du monastère... L'insensée! sa vie, celle de

son amant, tout est joué sur un coup du hasard!...

Thérésa ne voit rien; la nuit est sombre; pas de lune, pas une étoile

ne luit au ciel; elle entend marcher enfin... c'est Giulio! Mais il

n'est plus incertain, il a pris des forces, il les a prises dans une

pensée infernale.

--Que me veux-tu? demande-t-il à Thérésa, d'un ton brusque et sévère.

Je _ne puis_, je _ne veux_ pas partir; laisse-moi, et retire-toi en

paix; prie pour toi et pour moi... je prierai aussi pour tous deux...

pour nous faire pardonner par Dieu notre faute. Adieu, Thérésa, adieu

pour la dernière fois.

Mais Thérésa est bien forte... elle prie au nom d'un autre! Elle se

jette à genoux; elle supplie, pleure, baigne de larmes brûlantes

les mains de Giulio... Il se laisse attendrir; lui aussi pleure sur

le front de Thérésa... Elle l'entraîne vers la porte du jardin; la

barque est prête... Un moment, et Thérésa triomphe!...

--Non! dit Giulio hors de lui, je ne puis!... pitié!..... Mais

Thérésa insiste avec plus d'ardeur; la porte est ouverte... déjà ils

en ont presque franchi le seuil, lorsque la cloche de la chapelle

sonne les premières matines; Giulio l'arrête et frémit. Thérésa

l'enlace de ses bras.--Laisse-moi, s'écrie le moine tout à fait

égaré... Et saisissant un poignard qu'il portait toujours, il le

plonge dans son sein...

Elle tomba sous ce seul coup... Giulio ne fit pas un mouvement...

Le jour commençait à poindre; le moine regarda longtemps le corps

sanglant de la malheureuse femme; puis, tout à coup, il souleva le

cadavre, et, courant vers le rivage, il le jeta à la mer; retournant

ensuite avec la même rapidité vers l'église où déjà il y avait du

monde, il y entra avec sa robe teinte de sang et son poignard passé

dans la ceinture de sa robe. On le saisit, on le questionna; il

répondit avec vérité, quoiqu'il fût positivement fou en ce moment...

Les moines l'entraînèrent dans l'intérieur du monastère... On ne le

revit jamais.

--Eh bien! sire, dit la reine Hortense à l'empereur de Russie,

comment trouvez-vous que Napoléon conduisait un drame?

L'empereur Alexandre avait été profondément intéressé, ainsi que

chacune de nous, quoique nous connussions déjà le conte. L'empereur

en demanda une copie qu'il emporta à Pétersbourg. Il n'avait pas de

titre, et nous fûmes toutes d'accord de le nommer «LA DESTINÉE.»

SALON

DE

MADAME RÉCAMIER,

À CLICHY.

À l'époque où je parle de madame Récamier, il est impossible, à moins

de l'avoir vue et d'en avoir conservé le souvenir dans un coeur

dévoué à elle, de se faire une idée de sa fraîcheur d'Hébé et de la

grâce de son sourire. Il y avait dans l'accord de ce sourire et de

son regard plus de charmes qu'il n'en faudrait pour captiver le coeur

le plus sévère. C'était une création à part que madame Récamier à cet

âge de dix-huit ans; et jamais je n'ai retrouvé ni en Italie, ni en

Espagne, ce pays si riche en beauté, ni en Allemagne, ni en Suisse,

la terre classique des joues aux feuilles de rose, jamais je n'ai

retrouvé ce que m'offrait alors madame Récamier.

Madame Récamier, dans les premières années de son mariage, vivait non

pas retirée, mais dans un monde tout intérieur; elle vivait dans une

famille nombreuse formée de la sienne et de celle de son mari, et

lorsqu'elle allait dans le monde, c'était pour y produire un effet

qu'elle ne renouvelait que rarement. Elle était simple et bonne comme

elle l'est encore aujourd'hui, et la plus jolie femme de France et

peut-être de l'Europe.

M. Récamier n'avait pas encore été atteint par le despotisme impérial

à cette époque; M. Barbé-Marbois n'avait pas posé sa main de fer sur

sa destinée; il était riche enfin. Cependant il habitait, rue du

Mail, nº 3, une maison assez ordinaire, et madame Récamier, toujours

simple et ne voulant que ce que son mari voulait, ne souhaitait rien

au delà.

Cependant elle eut le désir d'avoir une campagne, et M. Récamier

lui fit arranger le grand château de Clichy-la-Garenne[106],

qui appartenait à madame de Lévy. Là elle pouvait venir à Paris

facilement, et lui-même pouvait, après la bourse, y aller dîner et

revenir le soir.

[Note 106: Ce château fut habité, en 1815, par madame de Staël, où

elle reçut toute l'Europe couronnée; il fut détruit par la bande

noire l'année suivante.]

L'intérieur de madame Récamier était surtout composé d'amis et de

personnes supérieures; ce fut toujours un bonheur pour elle que

d'aimer un être ou une chose au-dessus d'une ligne ordinaire; et

depuis que je la connais, j'ai su l'apprécier encore pour cette

volonté d'aimer surtout ce qui est beau et bon, même avec des

défauts. C'est la supériorité de sa haute nature qui produit cette

volonté; c'est une qualité de plus en elle.

Cette maison de Clichy était jolie, sans être très-recherchée;

c'était dans ce lieu que madame Récamier, âgée de dix-huit ans, était

recherchée par tout ce qui avait alors un nom.

Un jour, elle était dans un salon qui donnait sur le jardin, occupée

à mettre des fleurs dans une grande corbeille où elle les arrangeait

selon leurs couleurs. Dans cette occupation elle était ravissante;

elle avait une robe de mousseline blanche faite à la _prêtresse_,

comme on le disait alors; ses beaux cheveux n'étaient retenus par

aucune autre chose qu'un peigne d'écaille... Fort occupée de ses

fleurs, elle n'entendit pas la porte qui s'ouvrit et un nom qui fut

annoncé. La personne qui entra demeura quelque temps sans faire un

pas. C'était Lucien Bonaparte, alors ministre de l'Intérieur.

--Mon Dieu! que vous êtes charmante ainsi! Elle se retourna vivement,

mais sans témoigner de peur; elle n'en avait pas eu, et ne marquait

jamais que ce qu'elle éprouvait. Elle salua le jeune ministre d'un de

ses gracieux sourires.

--On devrait vous peindre ainsi, lui dit-il.

Elle sourit.--Ce serait une prétention, dit-elle.

Dans ce moment, on entendit rouler une voiture, et le valet de

chambre annonça M. Fox et lord et lady Holland.

--Nous sommes venus vous surprendre, dit M. Fox, et je crois que vous

aurez encore quelques visites ce matin.

LADY HOLLAND.

Oui, le général Moreau, la duchesse de Gordon, et, je crois, madame

Divoff et son mari.

LORD HOLLAND.

N'est-ce pas ce M. Divoff qui a conservé une immense coiffure frisée

et poudrée, parce qu'il ressemble, lui a-t-on dit, à Potemkin?...

C'est une drôle de manie.

LADY HOLLAND.

Sa femme est excellente et sa maison fort agréable.

LUCIEN BONAPARTE.

Monsieur Fox a-t-il déjà parcouru Paris?

M. FOX.

Mais pas autant que je l'aurais voulu. J'ai des affaires, j'ai

des amis; le temps court si vite, et puis il y a tant de choses

curieuses, qu'en vérité, dans la crainte de ne pouvoir tout voir, je

me surprends quelquefois à dire que je ne verrai rien... et puis je

dois bientôt quitter ce que j'admirerai. Pourquoi le voir?

Madame Récamier sourit et regarda M. Fox avec une finesse si

charmante, que ce sourire traduisait toute une pensée.

M. FOX.

Vous me trouvez absurde, n'est-il pas vrai, en parlant ainsi? mais

il y a une apparence de vérité. Nous avons en anglais un adage qui

signifie: «Il vaut mieux ne jamais se rencontrer que de se rencontrer

pour se quitter[107].»

[Note 107: _For ever or never._]

LUCIEN, avec feu.

Je ne pense pas ainsi...; et quand je ne devrais voir la femme que

j'aime qu'une minute dans un jour et même dans un mois, dans une

année, je préfère cette minute fugitive à ne la pas voir du tout.

C'est l'oubli, c'est le néant, l'absence totale!... Voir même pour un

moment un objet aimé, une grande et belle chose, cela suffit à l'âme.

Fox regardait Lucien, qui parlait avec feu et qui s'animait avec

passion. Fox alla à lui et lui dit avec intérêt:

--Parlerez-vous bientôt à la Chambre?.. Je voudrais vous entendre sur

un sujet intéressant.

Lucien fut touché de cette marque d'intérêt, et dit à M. Fox

qu'il parlerait le quintidi prochain des manufactures, sur leur

accroissement et l'encouragement à donner au commerce.

Fox sourit en entendant le mot _quintidi_, et dit à Lucien qu'il

ignorait quel jour ce serait.

LUCIEN.

Pardon! j'ai tort; mais l'habitude, vous le savez, est une autre

nature!... quintidi répond à jeudi prochain. Si vous voulez me faire

l'honneur de venir déjeuner avec moi, nous partirons après pour le

Corps-Législatif. Je vous présenterai ma petite famille.

Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 16 / 19 段