Au mouvement de son ami, Giulio s'était relevé et se disposait à

le suivre, en mettant comme lui la main sur son poignard; mais la

surprise qu'ils éprouvèrent tous deux fit retomber leur main à leur

côté.

Ils ont enfin devant les yeux l'être mystérieux qui défie toutes les

recherches depuis bien des mois dans la ville de Rome... C'est une

femme!... elle est jeune... belle même... ou du moins elle le serait,

sans une pâleur de la tombe, une fixité dans la prunelle de ses yeux

qu'elle tient ouverts et attachés sur les deux amis. Ses traits sont

beaux; mais cette pâleur cadavéreuse glace la pensée qui est à côté

du mot de beauté, et l'effroi est le seul sentiment que les deux

jeunes gens éprouvent en la voyant.

--Que voulez-vous de moi? leur demande-t-elle avec cette même voix

harmonieuse qu'ils avaient entendue.

--Connaître notre sort, répond Camille, plus hardi que son ami....

Giulio baisse les yeux sans répondre.

--Et vous? dit la sibylle...

Giulio veut parler, sa langue glacée ne peut articuler un mot; enfin

il prononce à voix basse:

--Je ne veux rien savoir.

--Téméraire! dit la pâle et belle créature... ne sais-tu pas que

tout mortel qui franchit ce noir rideau doit venir à ma science et

partager la punition que Dieu m'infligera pour avoir osé pénétrer

dans ses décrets?...

--Je vais, si vous le permettez, dit Camille, passer le premier

devant votre intelligence. Giulio sera plus assuré à mon retour.

La sibylle fronça son noir sourcil sur son front d'ivoire et parut

hésiter un moment; mais en remarquant la terreur visible de Giulio,

elle parut le prendre en pitié, et, faisant un geste de la main à

Camille, elle disparut avec lui derrière une vaste draperie noire qui

masquait une autre partie de la galerie. Quelques instants suffirent

pour la conférence de Camille et de la sibylle; il revint auprès de

son ami le sourire sur les lèvres.

Mon horoscope est des plus heureux; mais elle n'a pas fait un

grand effort de science pour me le révéler. Elle m'a _prédit_ que

j'épouserais ta soeur Giuliana, et que notre mariage serait seulement

retardé par une cause légère... Comme notre contrat est déjà signé

et que la ville entière le sait, la sibylle travaillait à l'aise!...

N'importe, va, mon Giulio, je t'attends; bonne chance!

Giulio gagne en chancelant le lieu où l'attend cette femme étrange,

dont le rapport d'elle à lui est si terrible et si influent... Cette

draperie légère que sa main soulève lui semble être de plomb!...

Enfin il disparaît, et les longs plis de la noire et lugubre draperie

retombent et l'enveloppent comme un linceul.

Pendant plusieurs minutes le plus profond silence régna dans la

partie séparée de la galerie où la sibylle était avec Giulio...

Tout à coup un cri perçant vient frapper l'oreille de Camille. Il

s'élance, son poignard au poing, et trouve Giulio à genoux, les

cheveux hérissés, les yeux hagards et attachés sur la sibylle,

qui, debout devant lui, une baguette de saule à la main, ornée de

bandelettes noires, et toujours avec le même calme et le même regard

atone, prononçait des mots incohérents dont Camille ne put saisir le

sens; le seul qu'il entendit fut MEURTRE et SACRILÉGE, amour sans

bornes!...

À la vue de Camille, la sibylle parut courroucée:--Qui vous a

demandé? lui dit-elle avec hauteur; éloignez-vous! Mais il ne

l'écouta pas. Giulio était vraiment mal; il ne savait comment

l'emmener; sa raison était presque égarée, et rien ne le rappelait à

lui. Enfin il se laissa entraîner, et une fois hors de cet antre, de

cet _autre Averne_, l'air frais et balsamique de la nuit rafraîchit

le front brûlant du jeune homme. Mais il parle à peine et d'une

manière incohérente... il prononce des mots séparés, parmi lesquels

on entend surtout ceux de MEURTRE et de SACRILÉGE[104].

[Note 104: L'Empereur prononçait les deux mots avec un accent

effrayant et prolongé.]

Camille le remit chez lui, et à peine le vit-il plus calme qu'il

courut, avec plusieurs de ses domestiques et quelques-uns de ces

_bravi_ qu'on trouve à volonté à Rome, au palais Gandolfo; il voulait

contraindre la magicienne à confesser ce qu'elle avait dit à son

malheureux ami. Mais le palais était encore plus désert que dans la

soirée qui venait de s'écouler; personne dans aucune de ses vastes

galeries, personne dans aucun des plus obscurs réduits. Partout

la solitude, partout le silence, et pas une trace du séjour même

momentané de cette femme... Tout a disparu...

Camille revint consterné. Il commence à croire qu'il y a un mystère

qu'il ignore dans l'âme de Giulio... Il retourne près de lui et le

trouve accablé. Le lendemain, il paraît mieux; mais il ne parle pas

de son aventure, et Camille lui-même ne chercha pas à la lui rappeler.

Quelques semaines s'écoulèrent. Les préparatifs du mariage de Camille

et de Giuliana se faisaient avec toute la pompe que de nobles

familles mettent toujours dans une occasion aussi solennelle. Le

bonheur était sur le front de la jeune fiancée; Camille aussi était

heureux; mais il l'eût été davantage sans la connaissance qu'il avait

du fatal secret de son malheureux ami, ce secret qu'il ne savait

qu'imparfaitement encore!... et ne connaissait que par la douleur qui

frappait chaque jour la jeune tête de Giulio d'un nouveau coup...--Si

je pouvais te consoler, au moins! disait Camille à son ami!

Giulio secouait lentement sa tête pâle, et répondait:--Tu n'y peux

rien, ni moi non plus, c'est ma destinée!...

Enfin le jour du mariage arriva. Dès le matin, tous les serviteurs

de la maison de la mère de Camille mettaient en ordre le palais

héréditaire pour recevoir leur jeune maîtresse. Camille était tout à

fait joyeux. Depuis l'avant-veille, Giulio était enfin plus calme et

semblait avoir repris toute sa tranquillité. Le marquis de Cosmo, son

père, heureux également de le voir sourire, lui dit de se préparer

pour le départ. Le vieux marquis descendit en même temps et monta à

cheval pour aller jusqu'à Sainte-Marie-Majeure voir si tout était

prêt. Mais au moment de monter à cheval, le cheval se cabra, et

le marquis fit une chute qui, sans être nullement dangereuse, fit

remettre le mariage à la semaine suivante.

Comme la famille du marquis entourait son lit, Camille dit

étourdiment:--Ah! mon Dieu! mon Dieu! voilà la prédiction de cette

maudite sibylle accomplie, et mon mariage retardé!

Giulio pâlit en entendant ces paroles; un souvenir terrible le

saisit aussitôt... Il se retira dans son appartement, et ne voulut

voir personne qu'un vieux moine qui l'avait élevé et dont il était

tendrement aimé.

Le marquis de Cosmo fut promptement rétabli, le jour du mariage fixé,

et, de ce moment, la joie revint dans les deux familles.

Le matin du mariage, Camille vint de bonne heure au palais de sa

fiancée; Giulio était sorti, mais il avait fait dire qu'il se

rendrait à l'église. On partit, et le mariage fut célébré avec

toute la pompe que demandait cette solennité, à laquelle étaient

intéressées les premières familles de Rome. Mais, lorsqu'on revint

au palais de Cosmo, Giulio se trouva encore absent. L'inquiétude

s'empara alors vivement de son père et de sa soeur, ainsi que de

Camille. On envoya chez tous ses amis... Vers le soir, au moment où

le vieux marquis était pensif, occupé à écouter la relation que lui

faisait Camille de la soirée passée au palais Gandolfo, un inconnu

laissa une lettre pour lui et s'éloigna aussitôt.

Cette lettre était de Giulio:

«Mon père, disait-il, disposez de vos richesses en faveur de ma

soeur. Je suis mort pour le monde. JE DOIS FUIR UNE DESTINÉE FUNESTE,

et vous devez préférer ne plus voir votre fils à le voir indigne de

vous.

«Épargnez-vous d'inutiles recherches, ma résolution est inébranlable.

«Adieu, mon père, bénissez votre enfant, car il est et sera toujours

digne de vous.»

Cet incident frappa d'une teinte lugubre les noces de Giuliana.

Camille épousait en elle la plus riche héritière de l'Italie depuis

la retraite de son frère; mais il aimait Giulio, et son souvenir

empoisonna longtemps le bonheur dont il jouissait.

Le marquis de Cosmo découvrit enfin que le moine qui avait été

précepteur de Giulio connaissait la retraite de son fils. Il le manda

devant lui.

--Mon père, lui dit-il, vous savez où est Giulio.

LE MOINE.

Oui, monseigneur.

LE MARQUIS.

Est-il à Rome?

LE MOINE.

Je ne puis le dire.

LE MARQUIS.

La puissance paternelle est la première de toutes, et c'est un père

qui vous commande de lui dire où est son fils.

LE MOINE.

La puissance paternelle elle-même n'est rien devant celle de Dieu,

monseigneur... et celle-là m'ordonne le silence.

LE MARQUIS.

Quelle est votre excuse?

LE MOINE.

Je me suis opposé longtemps aux projets de Giulio, mais je l'ai vu si

déterminé que je n'ai plus eu de force que pour le guider dans leur

exécution.

LE MARQUIS.

Et quelle est-elle?

LE MOINE.

Il est entré dans un couvent pour y prononcer ses voeux.

LE MARQUIS.

Il n'a pas l'âge nécessaire pour disposer de lui, et je m'oppose à

cette résolution. Je vous ordonne de me dire le nom du monastère où

cet insensé s'est retiré.

LE MOINE.

Je vous répète que je ne le puis, monseigneur.

LE MARQUIS.

Vous ne le pouvez!

LE MOINE.

Non, monseigneur, j'ai reçu cette confidence sous le sceau de la

confession, je ne puis parler.

LE MARQUIS, après avoir réfléchi.

Le grand-pénitencier peut-il vous relever de votre silence?

LE MOINE.

Oui, monseigneur.

LE MARQUIS.

Eh bien! il vous fera parler.

Mais le lendemain même de cette conversation le moine disparut, et on

ne le revit jamais.

Où était Giulio, cependant?... il était parti pour la Sicile; là

il avait vu le père Ambroise, prieur du couvent des dominicains de

Messine, à qui il était recommandé par le moine de Rome. Le père

Ambroise était un homme selon Dieu, un véritable apôtre. En voyant

Giulio, il comprit l'âme troublée de ce jeune insensé et lui refusa

positivement l'habit de frère qu'il lui demandait, et le contraignit

à faire son noviciat.

Giulio était né avec une imagination ardente et vagabonde;

l'éducation singulière qu'il avait reçue n'avait pas modifié cette

nature indomptée qui ne savait quelle route elle devait choisir

pour arriver au bonheur. La mère de Giulio, d'une santé faible,

était idolâtre de cet enfant, et il fut constamment à ses côtés. Il

ne la quittait que pour aller prier à l'église ou dans la chapelle

du château lorsque la famille était à Torre di Monte, habitation

antique et féodale des marquis de Cosmo, dans les Abruzzes. Lorsque

la mère de Giulio le voyait abattu et pâle, elle passait sa main

dans les longs cheveux du jeune homme, et lui souriant doucement,

elle l'envoyait respirer un air plus pur dans la haute montagne.

Alors Giulio prenait un fusil et s'enfonçait dans les sauvages

solitudes des Abruzzes. Il aimait à découvrir des sites inconnus,

des retraites inaccessibles, des grottes creusées dans le granit par

les eaux d'un torrent; alors il souriait à la vue de sa conquête, il

regardait autour de lui comme s'il eût été le roi de la montagne;

puis il rêvait longtemps, il pensait combien il serait heureux dans

ces déserts avec une jeune fille qui prierait le Seigneur avec lui

au milieu de cette nature si grande et si belle... Cette jeune fille

serait le bonheur de Giulio; après son amour pour Dieu, elle serait

tout pour lui... Souvent il rêvait ainsi d'amour, de retraite et de

bonheur, et puis tout à coup il se réveillait au son lointain de la

cloche d'un ermitage, ou bien au bruit d'un coup de fusil tiré par

un chasseur d'aigle dans ces hautes régions; alors le jeune homme,

rappelé à la vie matérielle, reprenait en soupirant le chemin du

château dont un jour il devait être seigneur, et ne jetait sur ses

hautes tours, ses vastes remparts, qu'un coup d'oeil de mépris... Ses

domaines à lui étaient dans un autre monde.

Depuis l'enfance, Giulio avait été lié avec Camille; celui-ci, franc

et jovial, riait et chantait tout le jour; il n'avait que deux

affections, son amitié pour Giulio, son amour pour Giuliana. N'ayant

ni père ni mère, il avait été élevé par le marquis de Cosmo, qui

avait géré son immense fortune comme si déjà il eût été son fils. La

connaissance de cette affection arrêtait le remords dans l'âme de

Giulio.--Je laisse un fils à mon père, se disait-il.

Quelque temps avant l'aventure de la sibylle, Giulio perdit sa mère;

cette perte fut affreuse pour lui plus que pour un autre fils. Sa

mère avait toute sa tendresse. Elle l'aimait tant!...

--Pauvre Giulio, lui disait-elle, que deviendras-tu, si un jour tu

aimes d'amour, mon fils?... Jamais ton coeur n'aura la tendresse

qu'il donnera... Tu seras malheureux... N'aime jamais, mon enfant

bien-aimé, ou bien... n'aime que Dieu!...

Mais ce n'était pas à une âme de feu, à un coeur tout amour, qu'il

fallait demander de ne pas battre et de ne pas désirer. Giulio avait

vingt ans: il sentait souvent courir son sang en ruisseaux de feu

dans ses veines; alors il s'élançait dans la campagne, il partait

pour une longue chasse avec son fusil, son rosaire et son poignard;

il parcourait le pays ainsi, seul, sans même emmener Camille avec

lui. Il marchait pendant des heures entières; puis, quand il se

reposait, il priait Dieu et songeait.

Alors ses rêves descendaient et l'entouraient comme un nuage d'or. Il

n'était plus sur la terre, et rêvait des félicités inconnues avec un

être que Dieu lui envoyait; mais au réveil son oeil devenait sombre,

et il répétait la parole de sa mère:

--Pauvre Giulio, tu ne seras jamais aimé comme tu aimeras.

Ce fut en ce temps que cet être mystérieux vint à Rome pour avoir

cette funeste influence sur la vie de Giulio; tourmenté par cette

crainte d'aimer un jour sans être aimé, l'esprit déjà fatigué par

cette tension vers un même objet, affaibli intellectuellement par la

prière et de longs jeûnes prescrits par le moine, son précepteur,

qui, ayant reçu ses confidences, lui conseillait la prière comme son

unique refuge, Giulio fut accablé en écoutant l'oracle de la sibylle.

Amour! passion! sacrilége! meurtre! voilà les mots que trois fois

le malheureux prédestiné avait entendu tonner à ses oreilles. En

arrivant au palais de son père, il avait appelé le moine.

--Que dois-je faire? lui demanda-t-il.

Le moine l'aimait, mais il avait cette religion ignorante et

superstitieuse qui est loin de celle de saint Pierre, et plus encore

de celle de Jésus-Christ.

Giulio combattit, mais les liens qui le retenaient étaient faibles,

tandis qu'une main puissante l'attirait à elle. Cependant, il

résistait encore, lorsque cette première partie de la prédiction

de la sibylle, le retard du mariage de sa soeur, le frappa

d'épouvante!... et il partit déterminé à fuir dans le cloître les

passions, le sacrilége et le meurtre. Sa raison n'était pas saine,

et son sang, agité par une année presque entière d'épreuves et de

tourments imaginaires, était tout prêt à recevoir les plus vives

impressions. Dominé par cette étrange superstition qui ne lui

laissait de salut que dans la vie monastique, Giulio tressaillait

encore sous les arcades froides et sombres du cloître, en se

rappelant les paroles terribles de la femme du palais Gandolfo:

Amour! passion sans bornes! sacrilége! meurtre! Le malheureux

croyait railler le sort derrière les grilles massives du couvent,

comme si les murs d'un monastère arrêtaient la destinée!

L'année du noviciat s'écoula; le père Ambroise, considérant la

jeunesse de Giulio, qui n'avait que vingt-deux ans, sollicita de

l'archevêque de Messine de prolonger d'une autre année le noviciat

du jeune homme. L'archevêque y consentit; mais Giulio reçut cette

nouvelle comme une douleur qu'on lui imposait. Toutefois, il

ne murmura pas, et remplit ses devoirs avec une si scrupuleuse

exactitude, qu'enfin le père Ambroise lui donna l'habit, au grand

contentement de tout le couvent, dont il était l'édification.

Giulio était beau, et d'une beauté qui devait frapper d'abord;

aussi, lorsqu'il y avait une cérémonie dans l'église des dominicains

de Messine, on admirait la taille élégante du jeune frère et

l'expression céleste de ses beaux traits, qui, du moment où il avait

reçu l'habit, avaient repris leur calme accoutumé, et frappaient par

leur expression profondément sentie. Mais Giulio était comme ignorant

de tels avantages, et jamais son oeil ne s'était levé sur lui,

lorsqu'avant de quitter le monde, il avait pu contempler son image.

Plusieurs années s'écoulèrent; Giulio était toujours l'exemple

du couvent, mais quelquefois il se demandait s'il était heureux!

Son coeur battait avec violence, sa tête brûlait d'un feu qu'il ne

pouvait calmer. Il souffrait d'un mal qu'il ne pouvait expliquer...

Il n'était soulagé que lorsqu'à la récréation du soir il respirait

l'air frais et embaumé du jardin; mais alors, si ses yeux s'élevaient

au-dessus des murs, il disait:--Que ces murs sont élevés!

L'extrême régularité de Giulio, l'éducation soignée qu'il avait

reçue, lui avaient fait confier deux missions importantes, la

prédication et la confession; mais pour cette dernière fonction, il

était lui quatrième avec le père prieur. On aimait à l'entendre; il

était doux et onctueux dans la parole, et les Messinois, accoutumés

à des moines plus intolérants, l'aimaient et le vénéraient en même

temps. Il prêchait aussi fort souvent, et, préférant cette mission à

l'autre, il confessait peu.

Un jour, il était dans sa cellule occupé à corriger un sermon pour

la fête de sainte Rosalie, lorsque le père Ambroise le pria de le

suppléer au confessionnal auprès d'une personne qui attendait, les

occupations du prieur ne lui permettant pas de descendre à l'église.

Giulio avança son capuchon sur ses yeux, rabattit ses manches sur

ses mains, d'une remarquable beauté, et, après avoir fait sa prière

devant le maître-autel, il entra dans le confessionnal, où le

pénitent l'attendait déjà. C'était une femme.

Giulio tira le petit volet de la grille, et dit à cette femme qu'il

était prêt à l'entendre... Mais il ne reçut pour réponse que des

soupirs et des larmes... Un secret terrible semblait peser à l'âme de

la pécheresse.

Enfin elle parla, mais d'une voix brisée par les sanglots.

--Mon père, dit-elle... puis-je espérer la miséricorde divine? J'ai

offensé Dieu!... Croyez-vous qu'il me pardonnera?

--Sa bonté est infinie, ma fille; elle surpasse nos fautes.

--Mon père, j'aime... j'aime avec passion, avec un amour qui me

brûle, me dévore... J'aime... Oh! jamais je ne pourrai dire une telle

horreur!...

--Ma fille, lui dit Giulio d'une voix sévère, douter de Dieu c'est la

plus grande de toutes vos fautes...

--Eh bien! mon père, vous saurez tout. J'aime un homme que je ne dois

pas aimer... car je suis mariée, et cet homme n'est pas mon mari!...

Un silence suivit cette dernière parole. Il semblait que la

malheureuse femme qui s'accusait ne pouvait articuler. Giulio était

ému... il souffrait... Enfin la pénitente reprit d'une voix plus

basse:

--Mon père, non-seulement cet homme n'est pas mon mari... mais il

n'est pas libre... il est lié aussi; mais il chérit ses liens... et

moi, je déteste les miens.

Elle pleura amèrement.

--Et cet homme est-il jeune? demanda Giulio.

--Jeune! oh oui! et si beau! Mais ce n'est pas cette beauté qui m'a

séduite... c'est ma destinée qui m'a jetée à cet amour comme une

proie à dévorer.

À ce mot de _destinée_, Giulio frémit.

--Oui, dit la femme avec égarement, il fallait une destinée

influencée par Satan pour que j'aimasse ainsi un homme séparé de moi

par des barrières d'airain.

--Quel est donc cet homme? demanda Giulio.

--Cet homme, mon père!... Eh bien! maudissez-moi au nom de Dieu...

dites qu'il n'y a pas de pardon pour mon crime. Celui que j'aime est

un religieux.

--Malheureuse!...

Mais la femme ne l'entendait plus; accablée sous le poids de sa faute

et de la honte de la révélation, elle se laissa tomber presque sans

connaissance sur les marches du confessionnal... Frappé d'horreur

et de crainte, Giulio jette les yeux sur la grille, et voit une

créature d'une céleste beauté, pâle et mourante, les yeux fermés, et

paraissant près d'expirer.

--Ma fille, prononça-t-il doucement, ma fille, dites-vous, je le

répète, que la miséricorde de Dieu est infinie; revenez à vous...

Sa voix s'étant élevée à ces derniers mots, la jeune femme

tressaillit...

--Quelle est cette voix! s'écria-t-elle... Puis, comme si elle eût

eu honte d'elle-même, elle ramena son voile sur son visage baigné de

larmes, et se remit à genoux pour continuer sa confession.

--Mon père, dit-elle avec un accent déchirant, cet amour est ma vie,

et il causera ma mort. Je sais que je suis coupable, et jamais celui

qui est la cause de cette ruine de moi-même ne le saura de moi. Je

mourrai donc, car je ne puis vivre sans lui; mais dites-moi que Dieu

me pardonnera. Oh! si je pouvais l'entendre lui-même m'annoncer la

divine parole!... s'il m'était permis de revenir l'entendre lorsqu'il

parle comme un messager du Ciel, dans cette chaire de vérité où je

le vis pour la première fois!--Dites, mon père... le croyez-vous

possible?

Giulio ne répond pas... il pleure lui-même et prie avec ferveur. Il

vient d'entrevoir une horrible lumière; il craint qu'elle ne le

guide à un affreux mystère... il ne peut, il ne veut pas parler.

--Priez et repentez-vous, malheureuse femme, dit-il enfin, et

redoutez le SACRILÉGE.

--Mon Dieu, dit la pécheresse d'une voix étouffée... mon Dieu, quelle

est cette voix!... c'est celle qui m'a perdue!... Mon Dieu! mon

Sauveur! ayez pitié de moi!

Giulio se recueille; il reçoit encore quelques aveux, et prononce

d'une voix entrecoupée l'absolution conditionnelle sur la tête de

celle qui pleure avec tant d'amertume... Pour lui, il ne peut faire

un mouvement, toute son âme est dans ses yeux... ils suivent cette

femme lorsqu'elle sort du confessionnal pour aller se mettre à genoux

sur un carreau de velours qu'un valet de chambre vêtu de noir a placé

pour elle à quelque distance du confessionnal. Cette femme est belle,

d'une exquise beauté; en s'inclinant, son voile tombe, soit par le

mouvement, soit par une cause moins naturelle, et laisse voir une

profusion de cheveux dorés entourant un visage aux traits doux et

purs d'une madone. Ses mains, encore dégantées, sont d'une beauté

égale à toute la personne de cette femme, dont les vêtements et

l'entourage annoncent une noble et puissante dame de Messine.

Giulio, les yeux attachés sur cette vision évoquée pour lui par

l'enfer, n'en peut détourner sa vue. Le souvenir de la sibylle pâlit

devant ce visage d'ange, cette taille de vierge, si pure dans tous

ses contours; Giulio, jusqu'à cette heure, a vu bien des femmes

jeunes et belles, aucune n'a touché une des cordes de son coeur...

Le regard de celle-ci ne s'est pas levé sur le sien, et son coeur

bat en pensant à ce qui vient de se passer. Ah! c'est que la magie

de l'amour vrai a une puissance inconnue à tout ce qui touche

vulgairement le coeur. Celui de Giulio a sommeillé jusqu'à présent;

c'est en voyant Thérésa qu'il vient de s'éveiller.

Cette femme passionnée, qui aime un religieux, cette femme, belle

comme la plus belle des vierges du ciel, cette femme est donc l'ange

de perdition qui doit accomplir l'oeuvre de la destinée. Déjà Giulio

voit la première partie de la prédiction de la sibylle: AMOUR SANS

BORNES!... et le sacrilége!... Oui, le sacrilége est accompli, le

religieux est aussi coupable que cette femme!.. car lui aussi l'aime

de toutes les forces de son âme...

C'est en proie à des combats, des tourments, des souffrances amères,

premiers fruits de l'abandon de la vertu, que Giulio voit s'écouler

et les jours et les mois; il fuit l'église, il fuit cette chaire

de vérité où le religieux, dans toute la dignité de la mission

apostolique, enseignait aux hommes la divine loi des chrétiens. Il

lutte avec lui-même; il fuit aussi cette femme qu'il a revue d'abord,

et qui l'a enivré du poison de son regard d'amour... Maintenant, elle

aussi le cherche et ne le trouve plus... emportée par sa passion,

elle sent quelle ne peut vivre sans celui à qui sa vie appartient...

Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 15 / 19 段