le suivre, en mettant comme lui la main sur son poignard; mais la
surprise qu'ils éprouvèrent tous deux fit retomber leur main à leur
côté.
Ils ont enfin devant les yeux l'être mystérieux qui défie toutes les
recherches depuis bien des mois dans la ville de Rome... C'est une
femme!... elle est jeune... belle même... ou du moins elle le serait,
sans une pâleur de la tombe, une fixité dans la prunelle de ses yeux
qu'elle tient ouverts et attachés sur les deux amis. Ses traits sont
beaux; mais cette pâleur cadavéreuse glace la pensée qui est à côté
du mot de beauté, et l'effroi est le seul sentiment que les deux
jeunes gens éprouvent en la voyant.
--Que voulez-vous de moi? leur demande-t-elle avec cette même voix
harmonieuse qu'ils avaient entendue.
--Connaître notre sort, répond Camille, plus hardi que son ami....
Giulio baisse les yeux sans répondre.
--Et vous? dit la sibylle...
Giulio veut parler, sa langue glacée ne peut articuler un mot; enfin
il prononce à voix basse:
--Je ne veux rien savoir.
--Téméraire! dit la pâle et belle créature... ne sais-tu pas que
tout mortel qui franchit ce noir rideau doit venir à ma science et
partager la punition que Dieu m'infligera pour avoir osé pénétrer
dans ses décrets?...
--Je vais, si vous le permettez, dit Camille, passer le premier
devant votre intelligence. Giulio sera plus assuré à mon retour.
La sibylle fronça son noir sourcil sur son front d'ivoire et parut
hésiter un moment; mais en remarquant la terreur visible de Giulio,
elle parut le prendre en pitié, et, faisant un geste de la main à
Camille, elle disparut avec lui derrière une vaste draperie noire qui
masquait une autre partie de la galerie. Quelques instants suffirent
pour la conférence de Camille et de la sibylle; il revint auprès de
son ami le sourire sur les lèvres.
Mon horoscope est des plus heureux; mais elle n'a pas fait un
grand effort de science pour me le révéler. Elle m'a _prédit_ que
j'épouserais ta soeur Giuliana, et que notre mariage serait seulement
retardé par une cause légère... Comme notre contrat est déjà signé
et que la ville entière le sait, la sibylle travaillait à l'aise!...
N'importe, va, mon Giulio, je t'attends; bonne chance!
Giulio gagne en chancelant le lieu où l'attend cette femme étrange,
dont le rapport d'elle à lui est si terrible et si influent... Cette
draperie légère que sa main soulève lui semble être de plomb!...
Enfin il disparaît, et les longs plis de la noire et lugubre draperie
retombent et l'enveloppent comme un linceul.
Pendant plusieurs minutes le plus profond silence régna dans la
partie séparée de la galerie où la sibylle était avec Giulio...
Tout à coup un cri perçant vient frapper l'oreille de Camille. Il
s'élance, son poignard au poing, et trouve Giulio à genoux, les
cheveux hérissés, les yeux hagards et attachés sur la sibylle,
qui, debout devant lui, une baguette de saule à la main, ornée de
bandelettes noires, et toujours avec le même calme et le même regard
atone, prononçait des mots incohérents dont Camille ne put saisir le
sens; le seul qu'il entendit fut MEURTRE et SACRILÉGE, amour sans
bornes!...
À la vue de Camille, la sibylle parut courroucée:--Qui vous a
demandé? lui dit-elle avec hauteur; éloignez-vous! Mais il ne
l'écouta pas. Giulio était vraiment mal; il ne savait comment
l'emmener; sa raison était presque égarée, et rien ne le rappelait à
lui. Enfin il se laissa entraîner, et une fois hors de cet antre, de
cet _autre Averne_, l'air frais et balsamique de la nuit rafraîchit
le front brûlant du jeune homme. Mais il parle à peine et d'une
manière incohérente... il prononce des mots séparés, parmi lesquels
on entend surtout ceux de MEURTRE et de SACRILÉGE[104].
[Note 104: L'Empereur prononçait les deux mots avec un accent
effrayant et prolongé.]
Camille le remit chez lui, et à peine le vit-il plus calme qu'il
courut, avec plusieurs de ses domestiques et quelques-uns de ces
_bravi_ qu'on trouve à volonté à Rome, au palais Gandolfo; il voulait
contraindre la magicienne à confesser ce qu'elle avait dit à son
malheureux ami. Mais le palais était encore plus désert que dans la
soirée qui venait de s'écouler; personne dans aucune de ses vastes
galeries, personne dans aucun des plus obscurs réduits. Partout
la solitude, partout le silence, et pas une trace du séjour même
momentané de cette femme... Tout a disparu...
Camille revint consterné. Il commence à croire qu'il y a un mystère
qu'il ignore dans l'âme de Giulio... Il retourne près de lui et le
trouve accablé. Le lendemain, il paraît mieux; mais il ne parle pas
de son aventure, et Camille lui-même ne chercha pas à la lui rappeler.
Quelques semaines s'écoulèrent. Les préparatifs du mariage de Camille
et de Giuliana se faisaient avec toute la pompe que de nobles
familles mettent toujours dans une occasion aussi solennelle. Le
bonheur était sur le front de la jeune fiancée; Camille aussi était
heureux; mais il l'eût été davantage sans la connaissance qu'il avait
du fatal secret de son malheureux ami, ce secret qu'il ne savait
qu'imparfaitement encore!... et ne connaissait que par la douleur qui
frappait chaque jour la jeune tête de Giulio d'un nouveau coup...--Si
je pouvais te consoler, au moins! disait Camille à son ami!
Giulio secouait lentement sa tête pâle, et répondait:--Tu n'y peux
rien, ni moi non plus, c'est ma destinée!...
Enfin le jour du mariage arriva. Dès le matin, tous les serviteurs
de la maison de la mère de Camille mettaient en ordre le palais
héréditaire pour recevoir leur jeune maîtresse. Camille était tout à
fait joyeux. Depuis l'avant-veille, Giulio était enfin plus calme et
semblait avoir repris toute sa tranquillité. Le marquis de Cosmo, son
père, heureux également de le voir sourire, lui dit de se préparer
pour le départ. Le vieux marquis descendit en même temps et monta à
cheval pour aller jusqu'à Sainte-Marie-Majeure voir si tout était
prêt. Mais au moment de monter à cheval, le cheval se cabra, et
le marquis fit une chute qui, sans être nullement dangereuse, fit
remettre le mariage à la semaine suivante.
Comme la famille du marquis entourait son lit, Camille dit
étourdiment:--Ah! mon Dieu! mon Dieu! voilà la prédiction de cette
maudite sibylle accomplie, et mon mariage retardé!
Giulio pâlit en entendant ces paroles; un souvenir terrible le
saisit aussitôt... Il se retira dans son appartement, et ne voulut
voir personne qu'un vieux moine qui l'avait élevé et dont il était
tendrement aimé.
Le marquis de Cosmo fut promptement rétabli, le jour du mariage fixé,
et, de ce moment, la joie revint dans les deux familles.
Le matin du mariage, Camille vint de bonne heure au palais de sa
fiancée; Giulio était sorti, mais il avait fait dire qu'il se
rendrait à l'église. On partit, et le mariage fut célébré avec
toute la pompe que demandait cette solennité, à laquelle étaient
intéressées les premières familles de Rome. Mais, lorsqu'on revint
au palais de Cosmo, Giulio se trouva encore absent. L'inquiétude
s'empara alors vivement de son père et de sa soeur, ainsi que de
Camille. On envoya chez tous ses amis... Vers le soir, au moment où
le vieux marquis était pensif, occupé à écouter la relation que lui
faisait Camille de la soirée passée au palais Gandolfo, un inconnu
laissa une lettre pour lui et s'éloigna aussitôt.
Cette lettre était de Giulio:
«Mon père, disait-il, disposez de vos richesses en faveur de ma
soeur. Je suis mort pour le monde. JE DOIS FUIR UNE DESTINÉE FUNESTE,
et vous devez préférer ne plus voir votre fils à le voir indigne de
vous.
«Épargnez-vous d'inutiles recherches, ma résolution est inébranlable.
«Adieu, mon père, bénissez votre enfant, car il est et sera toujours
digne de vous.»
Cet incident frappa d'une teinte lugubre les noces de Giuliana.
Camille épousait en elle la plus riche héritière de l'Italie depuis
la retraite de son frère; mais il aimait Giulio, et son souvenir
empoisonna longtemps le bonheur dont il jouissait.
Le marquis de Cosmo découvrit enfin que le moine qui avait été
précepteur de Giulio connaissait la retraite de son fils. Il le manda
devant lui.
--Mon père, lui dit-il, vous savez où est Giulio.
LE MOINE.
Oui, monseigneur.
LE MARQUIS.
Est-il à Rome?
LE MOINE.
Je ne puis le dire.
LE MARQUIS.
La puissance paternelle est la première de toutes, et c'est un père
qui vous commande de lui dire où est son fils.
LE MOINE.
La puissance paternelle elle-même n'est rien devant celle de Dieu,
monseigneur... et celle-là m'ordonne le silence.
LE MARQUIS.
Quelle est votre excuse?
LE MOINE.
Je me suis opposé longtemps aux projets de Giulio, mais je l'ai vu si
déterminé que je n'ai plus eu de force que pour le guider dans leur
exécution.
LE MARQUIS.
Et quelle est-elle?
LE MOINE.
Il est entré dans un couvent pour y prononcer ses voeux.
LE MARQUIS.
Il n'a pas l'âge nécessaire pour disposer de lui, et je m'oppose à
cette résolution. Je vous ordonne de me dire le nom du monastère où
cet insensé s'est retiré.
LE MOINE.
Je vous répète que je ne le puis, monseigneur.
LE MARQUIS.
Vous ne le pouvez!
LE MOINE.
Non, monseigneur, j'ai reçu cette confidence sous le sceau de la
confession, je ne puis parler.
LE MARQUIS, après avoir réfléchi.
Le grand-pénitencier peut-il vous relever de votre silence?
LE MOINE.
Oui, monseigneur.
LE MARQUIS.
Eh bien! il vous fera parler.
Mais le lendemain même de cette conversation le moine disparut, et on
ne le revit jamais.
Où était Giulio, cependant?... il était parti pour la Sicile; là
il avait vu le père Ambroise, prieur du couvent des dominicains de
Messine, à qui il était recommandé par le moine de Rome. Le père
Ambroise était un homme selon Dieu, un véritable apôtre. En voyant
Giulio, il comprit l'âme troublée de ce jeune insensé et lui refusa
positivement l'habit de frère qu'il lui demandait, et le contraignit
à faire son noviciat.
Giulio était né avec une imagination ardente et vagabonde;
l'éducation singulière qu'il avait reçue n'avait pas modifié cette
nature indomptée qui ne savait quelle route elle devait choisir
pour arriver au bonheur. La mère de Giulio, d'une santé faible,
était idolâtre de cet enfant, et il fut constamment à ses côtés. Il
ne la quittait que pour aller prier à l'église ou dans la chapelle
du château lorsque la famille était à Torre di Monte, habitation
antique et féodale des marquis de Cosmo, dans les Abruzzes. Lorsque
la mère de Giulio le voyait abattu et pâle, elle passait sa main
dans les longs cheveux du jeune homme, et lui souriant doucement,
elle l'envoyait respirer un air plus pur dans la haute montagne.
Alors Giulio prenait un fusil et s'enfonçait dans les sauvages
solitudes des Abruzzes. Il aimait à découvrir des sites inconnus,
des retraites inaccessibles, des grottes creusées dans le granit par
les eaux d'un torrent; alors il souriait à la vue de sa conquête, il
regardait autour de lui comme s'il eût été le roi de la montagne;
puis il rêvait longtemps, il pensait combien il serait heureux dans
ces déserts avec une jeune fille qui prierait le Seigneur avec lui
au milieu de cette nature si grande et si belle... Cette jeune fille
serait le bonheur de Giulio; après son amour pour Dieu, elle serait
tout pour lui... Souvent il rêvait ainsi d'amour, de retraite et de
bonheur, et puis tout à coup il se réveillait au son lointain de la
cloche d'un ermitage, ou bien au bruit d'un coup de fusil tiré par
un chasseur d'aigle dans ces hautes régions; alors le jeune homme,
rappelé à la vie matérielle, reprenait en soupirant le chemin du
château dont un jour il devait être seigneur, et ne jetait sur ses
hautes tours, ses vastes remparts, qu'un coup d'oeil de mépris... Ses
domaines à lui étaient dans un autre monde.
Depuis l'enfance, Giulio avait été lié avec Camille; celui-ci, franc
et jovial, riait et chantait tout le jour; il n'avait que deux
affections, son amitié pour Giulio, son amour pour Giuliana. N'ayant
ni père ni mère, il avait été élevé par le marquis de Cosmo, qui
avait géré son immense fortune comme si déjà il eût été son fils. La
connaissance de cette affection arrêtait le remords dans l'âme de
Giulio.--Je laisse un fils à mon père, se disait-il.
Quelque temps avant l'aventure de la sibylle, Giulio perdit sa mère;
cette perte fut affreuse pour lui plus que pour un autre fils. Sa
mère avait toute sa tendresse. Elle l'aimait tant!...
--Pauvre Giulio, lui disait-elle, que deviendras-tu, si un jour tu
aimes d'amour, mon fils?... Jamais ton coeur n'aura la tendresse
qu'il donnera... Tu seras malheureux... N'aime jamais, mon enfant
bien-aimé, ou bien... n'aime que Dieu!...
Mais ce n'était pas à une âme de feu, à un coeur tout amour, qu'il
fallait demander de ne pas battre et de ne pas désirer. Giulio avait
vingt ans: il sentait souvent courir son sang en ruisseaux de feu
dans ses veines; alors il s'élançait dans la campagne, il partait
pour une longue chasse avec son fusil, son rosaire et son poignard;
il parcourait le pays ainsi, seul, sans même emmener Camille avec
lui. Il marchait pendant des heures entières; puis, quand il se
reposait, il priait Dieu et songeait.
Alors ses rêves descendaient et l'entouraient comme un nuage d'or. Il
n'était plus sur la terre, et rêvait des félicités inconnues avec un
être que Dieu lui envoyait; mais au réveil son oeil devenait sombre,
et il répétait la parole de sa mère:
--Pauvre Giulio, tu ne seras jamais aimé comme tu aimeras.
Ce fut en ce temps que cet être mystérieux vint à Rome pour avoir
cette funeste influence sur la vie de Giulio; tourmenté par cette
crainte d'aimer un jour sans être aimé, l'esprit déjà fatigué par
cette tension vers un même objet, affaibli intellectuellement par la
prière et de longs jeûnes prescrits par le moine, son précepteur,
qui, ayant reçu ses confidences, lui conseillait la prière comme son
unique refuge, Giulio fut accablé en écoutant l'oracle de la sibylle.
Amour! passion! sacrilége! meurtre! voilà les mots que trois fois
le malheureux prédestiné avait entendu tonner à ses oreilles. En
arrivant au palais de son père, il avait appelé le moine.
--Que dois-je faire? lui demanda-t-il.
Le moine l'aimait, mais il avait cette religion ignorante et
superstitieuse qui est loin de celle de saint Pierre, et plus encore
de celle de Jésus-Christ.
Giulio combattit, mais les liens qui le retenaient étaient faibles,
tandis qu'une main puissante l'attirait à elle. Cependant, il
résistait encore, lorsque cette première partie de la prédiction
de la sibylle, le retard du mariage de sa soeur, le frappa
d'épouvante!... et il partit déterminé à fuir dans le cloître les
passions, le sacrilége et le meurtre. Sa raison n'était pas saine,
et son sang, agité par une année presque entière d'épreuves et de
tourments imaginaires, était tout prêt à recevoir les plus vives
impressions. Dominé par cette étrange superstition qui ne lui
laissait de salut que dans la vie monastique, Giulio tressaillait
encore sous les arcades froides et sombres du cloître, en se
rappelant les paroles terribles de la femme du palais Gandolfo:
Amour! passion sans bornes! sacrilége! meurtre! Le malheureux
croyait railler le sort derrière les grilles massives du couvent,
comme si les murs d'un monastère arrêtaient la destinée!
L'année du noviciat s'écoula; le père Ambroise, considérant la
jeunesse de Giulio, qui n'avait que vingt-deux ans, sollicita de
l'archevêque de Messine de prolonger d'une autre année le noviciat
du jeune homme. L'archevêque y consentit; mais Giulio reçut cette
nouvelle comme une douleur qu'on lui imposait. Toutefois, il
ne murmura pas, et remplit ses devoirs avec une si scrupuleuse
exactitude, qu'enfin le père Ambroise lui donna l'habit, au grand
contentement de tout le couvent, dont il était l'édification.
Giulio était beau, et d'une beauté qui devait frapper d'abord;
aussi, lorsqu'il y avait une cérémonie dans l'église des dominicains
de Messine, on admirait la taille élégante du jeune frère et
l'expression céleste de ses beaux traits, qui, du moment où il avait
reçu l'habit, avaient repris leur calme accoutumé, et frappaient par
leur expression profondément sentie. Mais Giulio était comme ignorant
de tels avantages, et jamais son oeil ne s'était levé sur lui,
lorsqu'avant de quitter le monde, il avait pu contempler son image.
Plusieurs années s'écoulèrent; Giulio était toujours l'exemple
du couvent, mais quelquefois il se demandait s'il était heureux!
Son coeur battait avec violence, sa tête brûlait d'un feu qu'il ne
pouvait calmer. Il souffrait d'un mal qu'il ne pouvait expliquer...
Il n'était soulagé que lorsqu'à la récréation du soir il respirait
l'air frais et embaumé du jardin; mais alors, si ses yeux s'élevaient
au-dessus des murs, il disait:--Que ces murs sont élevés!
L'extrême régularité de Giulio, l'éducation soignée qu'il avait
reçue, lui avaient fait confier deux missions importantes, la
prédication et la confession; mais pour cette dernière fonction, il
était lui quatrième avec le père prieur. On aimait à l'entendre; il
était doux et onctueux dans la parole, et les Messinois, accoutumés
à des moines plus intolérants, l'aimaient et le vénéraient en même
temps. Il prêchait aussi fort souvent, et, préférant cette mission à
l'autre, il confessait peu.
Un jour, il était dans sa cellule occupé à corriger un sermon pour
la fête de sainte Rosalie, lorsque le père Ambroise le pria de le
suppléer au confessionnal auprès d'une personne qui attendait, les
occupations du prieur ne lui permettant pas de descendre à l'église.
Giulio avança son capuchon sur ses yeux, rabattit ses manches sur
ses mains, d'une remarquable beauté, et, après avoir fait sa prière
devant le maître-autel, il entra dans le confessionnal, où le
pénitent l'attendait déjà. C'était une femme.
Giulio tira le petit volet de la grille, et dit à cette femme qu'il
était prêt à l'entendre... Mais il ne reçut pour réponse que des
soupirs et des larmes... Un secret terrible semblait peser à l'âme de
la pécheresse.
Enfin elle parla, mais d'une voix brisée par les sanglots.
--Mon père, dit-elle... puis-je espérer la miséricorde divine? J'ai
offensé Dieu!... Croyez-vous qu'il me pardonnera?
--Sa bonté est infinie, ma fille; elle surpasse nos fautes.
--Mon père, j'aime... j'aime avec passion, avec un amour qui me
brûle, me dévore... J'aime... Oh! jamais je ne pourrai dire une telle
horreur!...
--Ma fille, lui dit Giulio d'une voix sévère, douter de Dieu c'est la
plus grande de toutes vos fautes...
--Eh bien! mon père, vous saurez tout. J'aime un homme que je ne dois
pas aimer... car je suis mariée, et cet homme n'est pas mon mari!...
Un silence suivit cette dernière parole. Il semblait que la
malheureuse femme qui s'accusait ne pouvait articuler. Giulio était
ému... il souffrait... Enfin la pénitente reprit d'une voix plus
basse:
--Mon père, non-seulement cet homme n'est pas mon mari... mais il
n'est pas libre... il est lié aussi; mais il chérit ses liens... et
moi, je déteste les miens.
Elle pleura amèrement.
--Et cet homme est-il jeune? demanda Giulio.
--Jeune! oh oui! et si beau! Mais ce n'est pas cette beauté qui m'a
séduite... c'est ma destinée qui m'a jetée à cet amour comme une
proie à dévorer.
À ce mot de _destinée_, Giulio frémit.
--Oui, dit la femme avec égarement, il fallait une destinée
influencée par Satan pour que j'aimasse ainsi un homme séparé de moi
par des barrières d'airain.
--Quel est donc cet homme? demanda Giulio.
--Cet homme, mon père!... Eh bien! maudissez-moi au nom de Dieu...
dites qu'il n'y a pas de pardon pour mon crime. Celui que j'aime est
un religieux.
--Malheureuse!...
Mais la femme ne l'entendait plus; accablée sous le poids de sa faute
et de la honte de la révélation, elle se laissa tomber presque sans
connaissance sur les marches du confessionnal... Frappé d'horreur
et de crainte, Giulio jette les yeux sur la grille, et voit une
créature d'une céleste beauté, pâle et mourante, les yeux fermés, et
paraissant près d'expirer.
--Ma fille, prononça-t-il doucement, ma fille, dites-vous, je le
répète, que la miséricorde de Dieu est infinie; revenez à vous...
Sa voix s'étant élevée à ces derniers mots, la jeune femme
tressaillit...
--Quelle est cette voix! s'écria-t-elle... Puis, comme si elle eût
eu honte d'elle-même, elle ramena son voile sur son visage baigné de
larmes, et se remit à genoux pour continuer sa confession.
--Mon père, dit-elle avec un accent déchirant, cet amour est ma vie,
et il causera ma mort. Je sais que je suis coupable, et jamais celui
qui est la cause de cette ruine de moi-même ne le saura de moi. Je
mourrai donc, car je ne puis vivre sans lui; mais dites-moi que Dieu
me pardonnera. Oh! si je pouvais l'entendre lui-même m'annoncer la
divine parole!... s'il m'était permis de revenir l'entendre lorsqu'il
parle comme un messager du Ciel, dans cette chaire de vérité où je
le vis pour la première fois!--Dites, mon père... le croyez-vous
possible?
Giulio ne répond pas... il pleure lui-même et prie avec ferveur. Il
vient d'entrevoir une horrible lumière; il craint qu'elle ne le
guide à un affreux mystère... il ne peut, il ne veut pas parler.
--Priez et repentez-vous, malheureuse femme, dit-il enfin, et
redoutez le SACRILÉGE.
--Mon Dieu, dit la pécheresse d'une voix étouffée... mon Dieu, quelle
est cette voix!... c'est celle qui m'a perdue!... Mon Dieu! mon
Sauveur! ayez pitié de moi!
Giulio se recueille; il reçoit encore quelques aveux, et prononce
d'une voix entrecoupée l'absolution conditionnelle sur la tête de
celle qui pleure avec tant d'amertume... Pour lui, il ne peut faire
un mouvement, toute son âme est dans ses yeux... ils suivent cette
femme lorsqu'elle sort du confessionnal pour aller se mettre à genoux
sur un carreau de velours qu'un valet de chambre vêtu de noir a placé
pour elle à quelque distance du confessionnal. Cette femme est belle,
d'une exquise beauté; en s'inclinant, son voile tombe, soit par le
mouvement, soit par une cause moins naturelle, et laisse voir une
profusion de cheveux dorés entourant un visage aux traits doux et
purs d'une madone. Ses mains, encore dégantées, sont d'une beauté
égale à toute la personne de cette femme, dont les vêtements et
l'entourage annoncent une noble et puissante dame de Messine.
Giulio, les yeux attachés sur cette vision évoquée pour lui par
l'enfer, n'en peut détourner sa vue. Le souvenir de la sibylle pâlit
devant ce visage d'ange, cette taille de vierge, si pure dans tous
ses contours; Giulio, jusqu'à cette heure, a vu bien des femmes
jeunes et belles, aucune n'a touché une des cordes de son coeur...
Le regard de celle-ci ne s'est pas levé sur le sien, et son coeur
bat en pensant à ce qui vient de se passer. Ah! c'est que la magie
de l'amour vrai a une puissance inconnue à tout ce qui touche
vulgairement le coeur. Celui de Giulio a sommeillé jusqu'à présent;
c'est en voyant Thérésa qu'il vient de s'éveiller.
Cette femme passionnée, qui aime un religieux, cette femme, belle
comme la plus belle des vierges du ciel, cette femme est donc l'ange
de perdition qui doit accomplir l'oeuvre de la destinée. Déjà Giulio
voit la première partie de la prédiction de la sibylle: AMOUR SANS
BORNES!... et le sacrilége!... Oui, le sacrilége est accompli, le
religieux est aussi coupable que cette femme!.. car lui aussi l'aime
de toutes les forces de son âme...
C'est en proie à des combats, des tourments, des souffrances amères,
premiers fruits de l'abandon de la vertu, que Giulio voit s'écouler
et les jours et les mois; il fuit l'église, il fuit cette chaire
de vérité où le religieux, dans toute la dignité de la mission
apostolique, enseignait aux hommes la divine loi des chrétiens. Il
lutte avec lui-même; il fuit aussi cette femme qu'il a revue d'abord,
et qui l'a enivré du poison de son regard d'amour... Maintenant, elle
aussi le cherche et ne le trouve plus... emportée par sa passion,
elle sent quelle ne peut vivre sans celui à qui sa vie appartient...