--Il est en Espagne, répondit la dame en tordant le bout d'une

ceinture orange et argent entre ses doigts, et en baissant les yeux;

elle m'aurait fait de la peine, si je n'étais endurcie contre ces

femmes qui s'exposent à une pareille scène pour dire: J'ai été dans

un bal où étaient l'Empereur et ses soeurs!

Madame de Beauharnais s'en fut rendre compte de sa mission. La

princesse donna l'ordre _de faire sortir cette femme_... Ici la

chose devenait toute différente, et _la capitaine_ prenait le pas

sur la princesse; elle le prit en effet lorsque, recevant l'ordre de

s'en aller, elle répondit qu'elle était invitée, qu'elle ignorait

si c'était une erreur de la dame d'honneur ou de son secrétaire,

mais qu'elle avait son billet et qu'elle devait à son mari de ne pas

se laisser mettre à la porte. Enfin, si ce n'eût été la tournure

vraiment hétéroclite de cette femme, ses cheveux mal peignés et

en serpenteaux, sa robe de crêpe blanc, mal faite, mal portée, sa

tournure entière et sa figure... si ce n'eût été tout cela, je

l'aurais prise en pitié. Le fait est quelle ne sortit pas tout de

suite; on n'insista pas, quoique la princesse en eût bonne envie.

L'Empereur ne vint que fort tard ce jour-là. S'il eût été là, _la

capitaine_ aurait valsé, dansé, et même dansé le grand-père[97], tout

autant qu'elle eût voulu.

[Note 97: Le grand-père se dansait à la fin du bal, et d'un bal où

on avait été ce qu'on appelle _en train_ et gai. On était, comme

dans l'anglaise, deux par deux et sur une colonne. Le couple _qui

menait_ le grand-père se mettait en marche sur un air fait exprès,

et que Julien le nègre jouait ordinairement moitié éveillé et moitié

dormant, parce que le grand-père arrivait à six heures du matin. On

faisait d'abord une promenade. La promenade finie, ce qui quelquefois

durait longtemps si le caprice du couple _chef_ le voulait ainsi, on

se remettait sur une colonne. Alors commençait un autre air sur la

mesure de l'anglaise, et on faisait toutes les figures qui passaient

par la tête du couple _chef_. Quand il avait parcouru toute la

colonne, un autre couple commençait et faisait la même figure. Les

plus bizarres et les plus drôles étaient les meilleures. On mettait

la femme dans un fauteuil, on se mettait à genoux, on faisait des

berceaux avec les bras, etc... J'ai vu une fois chez la princesse

Caroline, à l'Élysée, la promenade du grand-père se prolonger depuis

la galerie jusqu'au premier. Tout le grand-père avait plus de

quatre-vingts personnes, plus de quarante paires bien sûrement. Tout

cela suivait avec les meilleurs et les plus joyeux rires.]

Nous remarquâmes que lorsque _la capitaine_ sortit, elle fut

accompagnée par plus de sept à huit officiers _qui ne rentrèrent

pas_. Je suppose que c'étaient des officiers du régiment de son

mari...

Les autres jours de la semaine, la grande-duchesse recevait aussi,

mais elle n'avait pas un salon. Elle recevait quelques personnes

qui étaient spirituelles et _causaient_; car c'est une justice que

je dois lui rendre, elle aimait ce passe-temps-là plus que celui

des cartes. On m'a dit que depuis elle n'avait pas pu échapper à la

maladie des femmes qui vieillissent et qui deviennent, dit-on, ou

dévotes, ou joueuses, ou gourmandes... dévote... je ne crois pas;

restent les deux autres choses...

Les habitués intimes étaient, pour presque tous les jours, M. le

comte de Ségur, le grand-maître, l'archichancelier, M. de Talleyrand,

M. le comte Lavalette, le duc d'Abrantès surtout, et quelques hommes

de la cour, quelques étrangers de haute distinction. C'est ainsi que

le grand-duc de Wurtzbourg, qui par aventure devint amoureux des

beautés et perfections de la princesse, chantait dans les petites

soirées intimes... J'ai eu le bonheur d'entendre un duo, c'est-à-dire

un nocturne chanté par la grande-duchesse de Berg et par le grand-duc

de Wurtzbourg. C'est un souvenir à ne jamais perdre et à bien

conserver pour un moment de grande tristesse: car Héraclite aurait ri

en les écoutant, malgré le respect et la convenance.

Ce qui n'était pas de même, c'était lorsque madame de Colbert (Mme

Alphonse) chantait: une bonne méthode, une belle voix, une jolie

personne bien bonne et charmante, voilà ce qui était devant le

piano...

Les femmes étaient en petit nombre, quoique la grande-duchesse

invitât plusieurs de nous à y aller habituellement; les invitations

là n'avaient rien d'officiel et n'étaient que verbales. Madame

Adélaïde de Lagrange, soeur du marquis de Lagrange, et dame de la

princesse, était une femme parfaitement spirituelle. Du reste, sa

maison n'avait rien alors de très-remarquable. M. d'Aligre était

poli, connaissait beaucoup d'anecdotes qu'on aimait à lui entendre

conter; mais M. de Cambis et tout le reste, excepté M. de Longchamps,

n'étaient remarquables ni en bien, ni en mal.

Les mercredis de la princesse Pauline étaient singulièrement

organisés. Sa maison était, comme formation, parfaitement agréable,

et pourtant c'était la princesse qui recevait le plus mal et faisait

le moins prospérer cette société renouvelée que voulait l'Empereur.

La princesse était fort indolente sur tout, excepté sur sa toilette.

Aussi dès le lundi elle ne s'occupait que de sa parure; le reste

lui était égal. La composition de sa liste se faisait toujours avec

Duroc comme celles de ses soeurs. Il fallait entendre Duroc lorsqu'il

racontait toutes les gentilles mines, les câlineries qu'elle lui

faisait pour faire rayer une femme plus jolie qu'elle ne la voulait.

Elle était si charmante qu'il ne pouvait la refuser; cependant son

équité naturelle le faisait hésiter:

--Mais pourquoi la rayer? y a-t-il jamais trop de jolies femmes?

disait-il.

--Eh bien! ne serai-je pas là, moi? Ne me verrez-vous pas tout à

votre aise?

Et la séduisante créature souriait en montrant ses dents perlées...

et presque toujours alors la femme qui l'effrayait était rayée.

Cependant elle avait auprès d'elle une bien belle personne, madame

de Barral, qui était même sa favorite à cette époque. Madame de

Barral était une femme aussi belle et aussi charmante qu'on puisse

voir; un esprit fin, de la gaieté, de l'agrément et de la bonté.

C'était une personne acquise de droit à la cour, car jamais on ne

porta mieux le grand habit qu'elle ne le portait. Venait ensuite

madame de Bréhan[98], femme de beaucoup d'esprit, ayant des manières

excellentes et en même temps fort agréables; sa figure et sa tournure

étaient celles d'une jolie femme; sa taille était parfaite et bien

proportionnée, son pied ravissant. Elle a un esprit remarquable, et

tout ce qu'elle dit porte un cachet d'originalité. Elle est peut-être

un peu mordante, mais sûre, fidèle en amitié et bonne à aimer... et

puis je trouve qu'en ce monde il faut souvent montrer qu'on a des

dents pour ne pas sentir celles des autres.

[Note 98: J'ai fait une erreur dans mon _Salon de madame de

Polignac_. J'ai dit que la marquise de Bréhan était dame du palais;

elle ne l'était pas, mais elle était amie intime de la Reine. Je

m'empresserai toujours de réparer une faute dès qu'elle me sera

démontrée.]

Madame la duchesse de Cadore, dame d'honneur de la princesse, était

l'exemple des femmes, l'honneur de sa maison, le bonheur de son

mari; mais elle n'était pas amusante, elle était même ennuyeuse et

ne savait pas faire que notre princesse sût s'amuser comme tout le

monde. La pauvre princesse avait du malheur en dames d'honneur, et

madame de Cavour, son autre dame d'honneur pour au delà des Alpes,

était encore moins gaie que madame de Cadore.

Il y avait encore madame de Chambaudouin, favorite aussi de la

princesse; je ne sais si elle était plus ennuyeuse _qu'autre chose_,

ou _plus autre chose_ qu'ennuyeuse. Venait ensuite madame de la

Turbie, qui, depuis, épousa M. le duc de Clermont-Tonnerre. J'ai déjà

dit dans mes _Mémoires sur l'Empire_ tout le bien que j'en pensais.

Une dame du palais de la princesse Pauline, qui était aussi bien

belle, c'était madame de Mattis, mais seulement jusqu'à la ceinture.

Elle avait le buste d'une femme de cinq pieds deux pouces, surtout

la tête, qui était très-forte, et puis le reste était de la hauteur

d'un enfant. Le visage de madame de Mattis était lui-même d'un

genre de beauté sévère; malgré cette admirable chevelure blonde qui

semblait appartenir à la tête d'une Galatée. Rien ne donnera l'idée

de ces magnifiques cheveux, pas même ceux de la duchesse de Guiche,

qui, certes, étaient et sont encore bien beaux. Madame de Mattis fut

très-aimée de l'Empereur et résista longtemps, ce que la princesse

trouvait fort étrange.

--Savez-vous bien, madame, que l'on ne doit jamais dire _non_ à une

volonté exprimée par l'Empereur? et que MOI, qui suis sa soeur, s'il

me disait: JE VEUX, je lui répondrais: Sire, je suis aux ordres de

Votre Majesté.

Elle lui dit cela avec le ton solennel d'une aïeule qui prêcherait la

morale à sa petite-fille.

M. de Montbreton, premier écuyer de la princesse, et qui jadis avait

été son ami _fort intime_, était toujours bon, aimable, le meilleur

des hommes pour vivre habituellement avec lui, et en même temps pour

le rencontrer comme homme agréable et spirituel. Je le connais depuis

mon enfance, et je lui conserve une profonde amitié.

M. de Clermont-Tonnerre, également écuyer de la princesse, avait une

gaieté continuelle avec laquelle on est toujours un homme bon. Son

esprit n'était pas supérieur, mais on causait avec lui.

Venait ensuite l'homme par excellence de la maison, et même de la

société française alors; c'était M. de Forbin!... Quel être charmant

était alors M. de Forbin!... que d'esprit... de talents, d'agréments

sans nombre, que les autres hommes n'ont guère que partiellement

et que lui réunissait! Une figure charmante ajoutée à ces dons du

Ciel... et maintenant que reste-t-il de cette oeuvre du Créateur?...

Cette pensée fait bien mal!.. quel retour sur soi-même!...

Les salons des princesses avaient tous un caractère particulier. Chez

la grande-duchesse on y allait avec la crainte d'être jugée de deux

manières: pour son maintien et pour son langage, pour tout enfin...

Chez la reine Hortense, on y allait sans crainte... on y allait avec

la certitude de s'y amuser... Mais chez la princesse Pauline, on s'y

prenait huit jours d'avance pour savoir quelle toilette on aurait: la

princesse ne portait son attention que là-dessus. Une fois je vois

arriver à moi M. de Forbin, qui me dit avec une expression inimitable:

--La princesse veut vous parler _immédiatement_.

--Mon Dieu! qu'est-ce donc? Vous êtes bien sérieux!

--Aussi la chose est-elle fort grave. Venez donc vite.

Comme la princesse ne me faisait jamais grand'-peur, je me remis

bientôt, et en arrivant près d'elle j'étais toute prête à recevoir ce

qu'elle allait _me communiquer_, comme disait M. de Forbin, et je me

penchai vers son fauteuil.

--Ma chère Laurette[99], me dit-elle, comment avez-vous pu choisir

aussi mal que vous l'avez fait les fleurs de votre coiffure?

[Note 99: Elle continuait à m'appeler ainsi lorsque nous étions

seules. Elle était bonne en général, et aimait ses anciens amis.]

--Mais, madame, ce sont les mêmes que celles de ma robe.

J'avais une robe de tulle jaune, doublée de satin jaune et garnie

avec des touffes de violettes doubles, dans lesquelles il y avait de

la poudre d'iris de Florence très-forte, ce qui donnait une vapeur

embaumée à la robe lorsque je dansais...

--Je sais bien que ce sont les mêmes. Mais il ne fallait pas les

prendre comme cela... il fallait garnir votre robe en scabieuses, par

exemple. Vous deviez songer que des violettes artificielles dans des

cheveux noirs comme les vôtres ont l'air de tripler vos boucles...

Cela vous donne l'air dur... fi donc!... Promettez-moi de changer ces

fleurs-là.

--Oui, madame, lui répondis-je, fort amusée de cette puérilité

d'enfant qui lui faisait prendre attention à des choses de cette

nature.

Ce qu'elle me reprochait, au reste, était vrai: rien ne sied plus mal

que des violettes dans des cheveux noirs.

Ce même jour, la princesse fit un effet vraiment étonnant au moment

de son entrée dans le salon, tant elle était belle! Ce fut un murmure

d'admiration... Elle portait une robe de tulle rose, doublée de

satin rose et garnie avec des touffes de marabouts, retenues par des

agrafes de diamants d'une admirable beauté... Les touffes de plumes

étaient retenues par des rubans de satin rose qui partaient de la

taille et flottaient sur la robe; le corsage était en satin avec de

petites pattes tombant sur la jupe. Ce corsage était garni ou plutôt

cousu de diamants; à chaque patte tombait une poire en diamants

d'une eau et d'une taille admirables; les manches étaient en tulle

bouillonné, et chaque bouillon formé par des rangs de diamants[100]

qui le serraient. Sur sa tête, il y avait deux ou trois des mêmes

marabouts rattachés avec des diamants, et, pour contenir le paquet

de plumes, était un bouquet de diamants posé sur la tige des trois

marabouts.

[Note 100: C'était alors la mode de porter de ces jupes garnies avec

des touffes de n'importe quoi soutenues par des rubans. La princesse

Pauline en avait une garnie de branches de pin, avec un corsage de

velours vert garni en émeraudes et en diamants. La reine Hortense en

avait une ravissante garnie en _belles-de-jour_, et tout ce qui, à

la robe de la princesse Pauline, était en émeraudes et en diamants,

était ici en turquoises et en diamants.]

J'ai dit plus haut que chez la reine Hortense on n'avait aucune de

ces craintes puériles, et c'est vrai. Elle était bonne, indulgente;

si au contraire l'Empereur trouvait à blâmer, elle prenait la défense

de l'opprimée: aussi nous y allions convenablement, mais ne craignant

ni le blâme de la maîtresse du lieu, ni sa raillerie.

Ses bals étaient charmants. Sa maison me semblait faite pour

recevoir; on y trouvait tout ce qui amuse. Si par hasard on n'avait

pas voulu danser, ou qu'on fût malade, on se mettait devant une table

ronde dressée dans l'un des salons de la princesse, on y trouvait

toujours des livres, des dessins, des couleurs, des gouaches, tout ce

qui peut divertir des amis des arts. Pendant ce temps, la princesse

dansait, à moins qu'elle ne fût dans l'état où elle était le jour de

_la Vestale_. Alors, elle venait dans le salon où étaient la table et

les aquarelles, elle s'asseyait à cette table et causait; et on ne

s'en trouvait que mieux chez elle.

--Voyons, tournez-vous un peu, que je fasse votre portrait,

disait-elle à une jeune femme nouvellement mariée et dont la timidité

était si grande qu'elle devenait pâle au lieu de rougir quand on lui

parlait. À la proposition de la Reine, elle devint pâle d'abord, et

puis rouge, et enfin toute tremblante. Mais la Reine lui parla avec

une telle bonté, un accent si doux, qu'avant un quart d'heure cette

jeune femme causait et riait avec son peintre, qui ne pouvait plus,

nous disait-elle ensuite en riant, la faire tenir tranquille.

La maison de la reine Hortense était mélangée comme agréments.

Plusieurs personnes étaient bien, quelques autres beaucoup moins,

et d'autres pas du tout. Madame de Viry, la mère, était aussi

ennuyeuse qu'on peut l'être; quelques autres aussi dans les dames

pour accompagner: je n'en excepte que madame de Broc, madame de Lery,

madame d'Arjuzon, et mademoiselle Cochelet, dont l'amère laideur

ne l'empêchait pas de se coiffer en bacchante et à la Camille des

_Horaces_; mais elle avait beaucoup d'esprit; elle était lectrice.

Mais les bals du lundi, chez la reine Hortense, dépendaient peu, pour

leur agrément, des personnes de sa maison. Elle était elle-même la

plus charmante maîtresse de maison, faisant attention aux femmes qui

étaient mal placées pour qu'elles fussent mieux, veillant à ce que

les hommes fissent danser les jeunes filles, qui souvent dansaient

moins que nous, qui étions jeunes d'abord et puis ayant une maison et

recevant, ce qui, au bal, nous le savons toutes, nous faisait inviter

de préférence à des femmes beaucoup plus jolies que nous.

Il y avait aussi dans l'hiver des bals d'enfants dont les jeunes

princes faisaient les honneurs. Nos enfants y allaient déguisés, ils

étaient charmants... Mes filles y furent un jour; l'aînée, qui alors

était déjà une ravissante créature, était habillée comme mademoiselle

Mars dans _la Jeunesse de Henri V_, et sa soeur en petit page. Ces

deux costumes eurent un grand succès.

C'était ces jours là que la Reine était bonne et faite pour être

aimée! Elle était là comme la mère de toute cette jeunesse qui

tourbillonnait autour d'elle! On tirait une loterie pour les enfants

où tous les numéros gagnaient; elle y présidait, dirigeait les lots,

changeait ce qui ne plaisait pas, et devenait mère de chaque enfant

pour lui donner une joie. Combien mon coeur se serre en pensant à

l'exil[101] d'une personne qui ne fit jamais que du bien, qui ne

provoqua jamais un sentiment, je ne dis pas de haine, mais seulement

répulsif!... Toujours de l'amour et du respect!... et pourtant elle

est bannie de sa patrie! et dans quel moment...? lorsque sa santé

détruite réclame l'air de la patrie, le seul où l'on respire la vie!

[Note 101: Et depuis que ceci est écrit, quel malheur nous a

frappés!... La chaîne de l'exil a été rompue, mais par la mort!...]

Dans l'année 1814, dans ce même moment où elle sut prouver qu'elle

pouvait être à la fois aussi bonne qu'aimable, et courageuse, et

grande, la reine Hortense, sachant que l'empereur de Russie était

venu chez moi, me demandait assez souvent d'aller chez elle, ne

voulant pas lui donner des figures nouvelles. Un soir, nous étions

fort peu de monde, la conversation tomba sur le talent de conter; la

Reine contait à ravir, et, sans lui faire un compliment qui pouvait

être plat en le lui adressant à elle-même, nous lui dîmes qu'elle

serait bien aimable de nous raconter quelque chose.

--Non, non, dit-elle, je ne suis pas assez pénétrée d'un sujet, quel

qu'il soit, pour entreprendre de raconter ce soir; il n'est pas

toujours temps pour l'esprit de conter. Mais ce qui aurait surpris

Votre Majesté, ajouta-t-elle en s'adressant à l'empereur de Russie,

c'est d'entendre raconter une chose intéressante à l'Empereur, ou

bien de lui entendre improviser une histoire.

L'empereur de Russie sourit.

--Croyez-vous que je ne connaisse pas cette charmante variété de son

esprit? croyez-vous donc qu'il ne m'a pas charmé autant qu'il le

pouvait?... Je l'ai entendu un jour à Tilsitt raconter à la reine de

Prusse un fait arrivé, disait-il, dans les montagnes de la Corse.

C'était un homme qui se vengeait à la fois d'une maîtresse infidèle

et d'un ami perfide. En vérité, je vous jure qu'il fut terrible au

moment de la catastrophe... Plus tard, à Erfurth, étant seulement

avec le malheureux Duroc, Talma et moi, Napoléon improvisa une

histoire dont le sujet était pris dans l'histoire d'Orient, et où il

fut admirable. Ce fut ce jour-là que Talma s'écria: Mon Dieu, où sont

donc les imbéciles qui disent que je vous donne des leçons de pose et

de diction? j'en recevrais plutôt de vous, sire!

--Il ne vous a jamais raconté une histoire italienne? demanda la

Reine.

--Non, répondit l'empereur Alexandre, voilà tout ce que je connais de

lui.

--Eh bien, sire, je veux que vous entendiez le conte de Giulio,

dit la Reine; il fut improvisé à la Malmaison, comme la duchesse

d'Abrantès peut vous le certifier; elle était avec moi ce même jour

où l'Empereur raconta cette histoire, qui, du reste, est vraie pour

le fond, et le fait principal du meurtre et de sa cause s'est passé

dans un couvent[102] de Lyon. La galerie venait d'être terminée, et

on s'y tenait presque tous les soirs; l'Empereur, lorsqu'il était

de bonne humeur, aimait beaucoup ce qui était extraordinaire; il

aimait à faire impression, et c'était presque toujours sur nous,

pauvres femmes, qu'il aimait à exercer son pouvoir.--Il y a aussi

l'histoire d'un élève de Brienne; elle est aussi tragique que celle

de Giulio, et comme elle est vraie, elle nous cause toujours une

grande émotion... Mais celle de Giulio était terrible!.. Je l'ai

assez présente, et, si vous me soutenez, mesdames, Sa Majesté aura

l'histoire entière...

[Note 102: C'est vrai.]

Nous nous rapprochâmes de la table ronde autour de laquelle nous

étions déjà tous; on enleva deux lampes et on n'en laissa qu'une,

sur laquelle encore était un abat-jour. Il est vrai de dire que

l'Empereur prenait ainsi toutes ses mesures probablement pour obtenir

plus d'effet.

La Reine commença:

C'était pendant une soirée d'automne; nous étions rassemblés à la

Malmaison dans la grande galerie, et assez tristes du mauvais temps.

L'Empereur, qu'un ciel gris et orageux impressionnait aussi, sentit

le besoin de rompre le charme qui agissait sur nous; il dirigea la

conversation, et bientôt elle tomba sur l'amour et ses effets. Ma

mère parla de l'amour des créoles; madame la duchesse d'Abrantès, de

celui de l'Espagne, d'où elle revenait pour la première fois[103], et

moi de l'amour dans notre belle France. Mais l'Empereur nous imposa

silence à toutes, et nous dit d'écouter l'histoire qu'il avait à nous

raconter; ensuite nous verrons, dit-il, quel est le pays qui produit

les passions les plus violentes... Écoutez.

[Note 103: En 1806, au commencement.]

Et se plaçant au milieu de la galerie, il commença son récit:

Un jour, il parut à Rome un être mystérieux dont l'âge, le nom, et

le sexe même, furent d'abord inconnus; les bruits les plus étranges

circulèrent bientôt dans la ville sainte. Les Romains aiment le

merveilleux; ils voulurent voir dans cet être bizarre de forme,

et dans ses moeurs habituelles, un objet sur lequel l'inquisition

devait avoir les yeux. Bientôt la curiosité redoubla; la foule visita

le quartier désert où cet individu s'était retiré, dans le palais

Gandolfo, demeure solitaire et ruinée où jamais un être vivant

n'avait choisi sa demeure.

Un seul serviteur, silencieux comme son maître ou sa maîtresse, était

le compagnon de l'habitant du palais Gandolfo; il sortait seulement

pour aller aux provisions, puis il rentrait, et de huit jours l'herbe

qui croissait entre les pierres des galeries abandonnées n'était

foulée par un pied humain.

Un jour, le bruit se répandit que le mystérieux inconnu dévoilait

l'avenir, qu'il prédisait, enfin, et que ses prédictions étaient

effrayantes presque toujours pour ceux qui allaient les chercher.

Quelque voilée que fût la personne de la sibylle, cependant on

finit par trouver qu'elle était femme, ou du moins que les indices

qui révélaient qu'elle était femme étaient suffisants.--Bientôt sa

renommée fut grande: on ne parlait plus que de la _sibylle_. Ce nom

lui resta.

Deux jeunes Romains vivaient alors à Rome dans toute la douceur d'une

sainte amitié: l'un se nommait Camille, l'autre Giulio; tous deux

jeunes, tous deux beaux, tous deux riches de cette espérance qui rend

l'âme si radieuse à vingt ans. Camille, brave et déterminé, voulut

aller aussitôt chez la sibylle; Giulio, plus timide ou plutôt plus

craintif, redoutait l'avenir et ne voulait pas avancer le moment où

cet avenir se dévoilerait à lui. Il refusa longtemps. Enfin Camille

l'entraîna, et un soir, au moment où le soleil se couchait sur le

mont Quirinal, les deux amis franchissaient la porte redoutée du

palais de la sibylle.

En entrant dans les vastes cours dont les dalles de marbre

résonnaient sous leurs pas, ils ne virent pas un être humain venir

à leur rencontre. Giulio sentait ses jambes fléchir sous lui... son

front était humide et brûlant... il souffrait... mais attiré par un

charme qu'il ne pouvait vaincre, il suivait Camille au travers des

vieilles chambres, des salles désertes et des décombres du palais

maudit.

Tout à coup, en traversant une galerie, les deux amis furent arrêtés

à la vue d'un immense rideau noir qui la partageait; au moment où ils

entrèrent dans cette pièce, une voix d'une douceur infinie prononça

ces mots:

--Si vous voulez connaître votre sort, jeunes gens, passez derrière

ce rideau... mais auparavant, préparez-vous par la prière à cet acte

solennel.

Involontairement Giulio tombe à genoux et prie. Camille s'incline

légèrement; puis il se relève, et mettant la main sur son poignard,

il écarte le rideau qui s'ébranle sous sa main et, se séparant tout à

coup, leur laisse voir le sanctuaire qu'ils étaient venus chercher.

Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 14 / 19 段