ceinture orange et argent entre ses doigts, et en baissant les yeux;
elle m'aurait fait de la peine, si je n'étais endurcie contre ces
femmes qui s'exposent à une pareille scène pour dire: J'ai été dans
un bal où étaient l'Empereur et ses soeurs!
Madame de Beauharnais s'en fut rendre compte de sa mission. La
princesse donna l'ordre _de faire sortir cette femme_... Ici la
chose devenait toute différente, et _la capitaine_ prenait le pas
sur la princesse; elle le prit en effet lorsque, recevant l'ordre de
s'en aller, elle répondit qu'elle était invitée, qu'elle ignorait
si c'était une erreur de la dame d'honneur ou de son secrétaire,
mais qu'elle avait son billet et qu'elle devait à son mari de ne pas
se laisser mettre à la porte. Enfin, si ce n'eût été la tournure
vraiment hétéroclite de cette femme, ses cheveux mal peignés et
en serpenteaux, sa robe de crêpe blanc, mal faite, mal portée, sa
tournure entière et sa figure... si ce n'eût été tout cela, je
l'aurais prise en pitié. Le fait est quelle ne sortit pas tout de
suite; on n'insista pas, quoique la princesse en eût bonne envie.
L'Empereur ne vint que fort tard ce jour-là. S'il eût été là, _la
capitaine_ aurait valsé, dansé, et même dansé le grand-père[97], tout
autant qu'elle eût voulu.
[Note 97: Le grand-père se dansait à la fin du bal, et d'un bal où
on avait été ce qu'on appelle _en train_ et gai. On était, comme
dans l'anglaise, deux par deux et sur une colonne. Le couple _qui
menait_ le grand-père se mettait en marche sur un air fait exprès,
et que Julien le nègre jouait ordinairement moitié éveillé et moitié
dormant, parce que le grand-père arrivait à six heures du matin. On
faisait d'abord une promenade. La promenade finie, ce qui quelquefois
durait longtemps si le caprice du couple _chef_ le voulait ainsi, on
se remettait sur une colonne. Alors commençait un autre air sur la
mesure de l'anglaise, et on faisait toutes les figures qui passaient
par la tête du couple _chef_. Quand il avait parcouru toute la
colonne, un autre couple commençait et faisait la même figure. Les
plus bizarres et les plus drôles étaient les meilleures. On mettait
la femme dans un fauteuil, on se mettait à genoux, on faisait des
berceaux avec les bras, etc... J'ai vu une fois chez la princesse
Caroline, à l'Élysée, la promenade du grand-père se prolonger depuis
la galerie jusqu'au premier. Tout le grand-père avait plus de
quatre-vingts personnes, plus de quarante paires bien sûrement. Tout
cela suivait avec les meilleurs et les plus joyeux rires.]
Nous remarquâmes que lorsque _la capitaine_ sortit, elle fut
accompagnée par plus de sept à huit officiers _qui ne rentrèrent
pas_. Je suppose que c'étaient des officiers du régiment de son
mari...
Les autres jours de la semaine, la grande-duchesse recevait aussi,
mais elle n'avait pas un salon. Elle recevait quelques personnes
qui étaient spirituelles et _causaient_; car c'est une justice que
je dois lui rendre, elle aimait ce passe-temps-là plus que celui
des cartes. On m'a dit que depuis elle n'avait pas pu échapper à la
maladie des femmes qui vieillissent et qui deviennent, dit-on, ou
dévotes, ou joueuses, ou gourmandes... dévote... je ne crois pas;
restent les deux autres choses...
Les habitués intimes étaient, pour presque tous les jours, M. le
comte de Ségur, le grand-maître, l'archichancelier, M. de Talleyrand,
M. le comte Lavalette, le duc d'Abrantès surtout, et quelques hommes
de la cour, quelques étrangers de haute distinction. C'est ainsi que
le grand-duc de Wurtzbourg, qui par aventure devint amoureux des
beautés et perfections de la princesse, chantait dans les petites
soirées intimes... J'ai eu le bonheur d'entendre un duo, c'est-à-dire
un nocturne chanté par la grande-duchesse de Berg et par le grand-duc
de Wurtzbourg. C'est un souvenir à ne jamais perdre et à bien
conserver pour un moment de grande tristesse: car Héraclite aurait ri
en les écoutant, malgré le respect et la convenance.
Ce qui n'était pas de même, c'était lorsque madame de Colbert (Mme
Alphonse) chantait: une bonne méthode, une belle voix, une jolie
personne bien bonne et charmante, voilà ce qui était devant le
piano...
Les femmes étaient en petit nombre, quoique la grande-duchesse
invitât plusieurs de nous à y aller habituellement; les invitations
là n'avaient rien d'officiel et n'étaient que verbales. Madame
Adélaïde de Lagrange, soeur du marquis de Lagrange, et dame de la
princesse, était une femme parfaitement spirituelle. Du reste, sa
maison n'avait rien alors de très-remarquable. M. d'Aligre était
poli, connaissait beaucoup d'anecdotes qu'on aimait à lui entendre
conter; mais M. de Cambis et tout le reste, excepté M. de Longchamps,
n'étaient remarquables ni en bien, ni en mal.
Les mercredis de la princesse Pauline étaient singulièrement
organisés. Sa maison était, comme formation, parfaitement agréable,
et pourtant c'était la princesse qui recevait le plus mal et faisait
le moins prospérer cette société renouvelée que voulait l'Empereur.
La princesse était fort indolente sur tout, excepté sur sa toilette.
Aussi dès le lundi elle ne s'occupait que de sa parure; le reste
lui était égal. La composition de sa liste se faisait toujours avec
Duroc comme celles de ses soeurs. Il fallait entendre Duroc lorsqu'il
racontait toutes les gentilles mines, les câlineries qu'elle lui
faisait pour faire rayer une femme plus jolie qu'elle ne la voulait.
Elle était si charmante qu'il ne pouvait la refuser; cependant son
équité naturelle le faisait hésiter:
--Mais pourquoi la rayer? y a-t-il jamais trop de jolies femmes?
disait-il.
--Eh bien! ne serai-je pas là, moi? Ne me verrez-vous pas tout à
votre aise?
Et la séduisante créature souriait en montrant ses dents perlées...
et presque toujours alors la femme qui l'effrayait était rayée.
Cependant elle avait auprès d'elle une bien belle personne, madame
de Barral, qui était même sa favorite à cette époque. Madame de
Barral était une femme aussi belle et aussi charmante qu'on puisse
voir; un esprit fin, de la gaieté, de l'agrément et de la bonté.
C'était une personne acquise de droit à la cour, car jamais on ne
porta mieux le grand habit qu'elle ne le portait. Venait ensuite
madame de Bréhan[98], femme de beaucoup d'esprit, ayant des manières
excellentes et en même temps fort agréables; sa figure et sa tournure
étaient celles d'une jolie femme; sa taille était parfaite et bien
proportionnée, son pied ravissant. Elle a un esprit remarquable, et
tout ce qu'elle dit porte un cachet d'originalité. Elle est peut-être
un peu mordante, mais sûre, fidèle en amitié et bonne à aimer... et
puis je trouve qu'en ce monde il faut souvent montrer qu'on a des
dents pour ne pas sentir celles des autres.
[Note 98: J'ai fait une erreur dans mon _Salon de madame de
Polignac_. J'ai dit que la marquise de Bréhan était dame du palais;
elle ne l'était pas, mais elle était amie intime de la Reine. Je
m'empresserai toujours de réparer une faute dès qu'elle me sera
démontrée.]
Madame la duchesse de Cadore, dame d'honneur de la princesse, était
l'exemple des femmes, l'honneur de sa maison, le bonheur de son
mari; mais elle n'était pas amusante, elle était même ennuyeuse et
ne savait pas faire que notre princesse sût s'amuser comme tout le
monde. La pauvre princesse avait du malheur en dames d'honneur, et
madame de Cavour, son autre dame d'honneur pour au delà des Alpes,
était encore moins gaie que madame de Cadore.
Il y avait encore madame de Chambaudouin, favorite aussi de la
princesse; je ne sais si elle était plus ennuyeuse _qu'autre chose_,
ou _plus autre chose_ qu'ennuyeuse. Venait ensuite madame de la
Turbie, qui, depuis, épousa M. le duc de Clermont-Tonnerre. J'ai déjà
dit dans mes _Mémoires sur l'Empire_ tout le bien que j'en pensais.
Une dame du palais de la princesse Pauline, qui était aussi bien
belle, c'était madame de Mattis, mais seulement jusqu'à la ceinture.
Elle avait le buste d'une femme de cinq pieds deux pouces, surtout
la tête, qui était très-forte, et puis le reste était de la hauteur
d'un enfant. Le visage de madame de Mattis était lui-même d'un
genre de beauté sévère; malgré cette admirable chevelure blonde qui
semblait appartenir à la tête d'une Galatée. Rien ne donnera l'idée
de ces magnifiques cheveux, pas même ceux de la duchesse de Guiche,
qui, certes, étaient et sont encore bien beaux. Madame de Mattis fut
très-aimée de l'Empereur et résista longtemps, ce que la princesse
trouvait fort étrange.
--Savez-vous bien, madame, que l'on ne doit jamais dire _non_ à une
volonté exprimée par l'Empereur? et que MOI, qui suis sa soeur, s'il
me disait: JE VEUX, je lui répondrais: Sire, je suis aux ordres de
Votre Majesté.
Elle lui dit cela avec le ton solennel d'une aïeule qui prêcherait la
morale à sa petite-fille.
M. de Montbreton, premier écuyer de la princesse, et qui jadis avait
été son ami _fort intime_, était toujours bon, aimable, le meilleur
des hommes pour vivre habituellement avec lui, et en même temps pour
le rencontrer comme homme agréable et spirituel. Je le connais depuis
mon enfance, et je lui conserve une profonde amitié.
M. de Clermont-Tonnerre, également écuyer de la princesse, avait une
gaieté continuelle avec laquelle on est toujours un homme bon. Son
esprit n'était pas supérieur, mais on causait avec lui.
Venait ensuite l'homme par excellence de la maison, et même de la
société française alors; c'était M. de Forbin!... Quel être charmant
était alors M. de Forbin!... que d'esprit... de talents, d'agréments
sans nombre, que les autres hommes n'ont guère que partiellement
et que lui réunissait! Une figure charmante ajoutée à ces dons du
Ciel... et maintenant que reste-t-il de cette oeuvre du Créateur?...
Cette pensée fait bien mal!.. quel retour sur soi-même!...
Les salons des princesses avaient tous un caractère particulier. Chez
la grande-duchesse on y allait avec la crainte d'être jugée de deux
manières: pour son maintien et pour son langage, pour tout enfin...
Chez la reine Hortense, on y allait sans crainte... on y allait avec
la certitude de s'y amuser... Mais chez la princesse Pauline, on s'y
prenait huit jours d'avance pour savoir quelle toilette on aurait: la
princesse ne portait son attention que là-dessus. Une fois je vois
arriver à moi M. de Forbin, qui me dit avec une expression inimitable:
--La princesse veut vous parler _immédiatement_.
--Mon Dieu! qu'est-ce donc? Vous êtes bien sérieux!
--Aussi la chose est-elle fort grave. Venez donc vite.
Comme la princesse ne me faisait jamais grand'-peur, je me remis
bientôt, et en arrivant près d'elle j'étais toute prête à recevoir ce
qu'elle allait _me communiquer_, comme disait M. de Forbin, et je me
penchai vers son fauteuil.
--Ma chère Laurette[99], me dit-elle, comment avez-vous pu choisir
aussi mal que vous l'avez fait les fleurs de votre coiffure?
[Note 99: Elle continuait à m'appeler ainsi lorsque nous étions
seules. Elle était bonne en général, et aimait ses anciens amis.]
--Mais, madame, ce sont les mêmes que celles de ma robe.
J'avais une robe de tulle jaune, doublée de satin jaune et garnie
avec des touffes de violettes doubles, dans lesquelles il y avait de
la poudre d'iris de Florence très-forte, ce qui donnait une vapeur
embaumée à la robe lorsque je dansais...
--Je sais bien que ce sont les mêmes. Mais il ne fallait pas les
prendre comme cela... il fallait garnir votre robe en scabieuses, par
exemple. Vous deviez songer que des violettes artificielles dans des
cheveux noirs comme les vôtres ont l'air de tripler vos boucles...
Cela vous donne l'air dur... fi donc!... Promettez-moi de changer ces
fleurs-là.
--Oui, madame, lui répondis-je, fort amusée de cette puérilité
d'enfant qui lui faisait prendre attention à des choses de cette
nature.
Ce qu'elle me reprochait, au reste, était vrai: rien ne sied plus mal
que des violettes dans des cheveux noirs.
Ce même jour, la princesse fit un effet vraiment étonnant au moment
de son entrée dans le salon, tant elle était belle! Ce fut un murmure
d'admiration... Elle portait une robe de tulle rose, doublée de
satin rose et garnie avec des touffes de marabouts, retenues par des
agrafes de diamants d'une admirable beauté... Les touffes de plumes
étaient retenues par des rubans de satin rose qui partaient de la
taille et flottaient sur la robe; le corsage était en satin avec de
petites pattes tombant sur la jupe. Ce corsage était garni ou plutôt
cousu de diamants; à chaque patte tombait une poire en diamants
d'une eau et d'une taille admirables; les manches étaient en tulle
bouillonné, et chaque bouillon formé par des rangs de diamants[100]
qui le serraient. Sur sa tête, il y avait deux ou trois des mêmes
marabouts rattachés avec des diamants, et, pour contenir le paquet
de plumes, était un bouquet de diamants posé sur la tige des trois
marabouts.
[Note 100: C'était alors la mode de porter de ces jupes garnies avec
des touffes de n'importe quoi soutenues par des rubans. La princesse
Pauline en avait une garnie de branches de pin, avec un corsage de
velours vert garni en émeraudes et en diamants. La reine Hortense en
avait une ravissante garnie en _belles-de-jour_, et tout ce qui, à
la robe de la princesse Pauline, était en émeraudes et en diamants,
était ici en turquoises et en diamants.]
J'ai dit plus haut que chez la reine Hortense on n'avait aucune de
ces craintes puériles, et c'est vrai. Elle était bonne, indulgente;
si au contraire l'Empereur trouvait à blâmer, elle prenait la défense
de l'opprimée: aussi nous y allions convenablement, mais ne craignant
ni le blâme de la maîtresse du lieu, ni sa raillerie.
Ses bals étaient charmants. Sa maison me semblait faite pour
recevoir; on y trouvait tout ce qui amuse. Si par hasard on n'avait
pas voulu danser, ou qu'on fût malade, on se mettait devant une table
ronde dressée dans l'un des salons de la princesse, on y trouvait
toujours des livres, des dessins, des couleurs, des gouaches, tout ce
qui peut divertir des amis des arts. Pendant ce temps, la princesse
dansait, à moins qu'elle ne fût dans l'état où elle était le jour de
_la Vestale_. Alors, elle venait dans le salon où étaient la table et
les aquarelles, elle s'asseyait à cette table et causait; et on ne
s'en trouvait que mieux chez elle.
--Voyons, tournez-vous un peu, que je fasse votre portrait,
disait-elle à une jeune femme nouvellement mariée et dont la timidité
était si grande qu'elle devenait pâle au lieu de rougir quand on lui
parlait. À la proposition de la Reine, elle devint pâle d'abord, et
puis rouge, et enfin toute tremblante. Mais la Reine lui parla avec
une telle bonté, un accent si doux, qu'avant un quart d'heure cette
jeune femme causait et riait avec son peintre, qui ne pouvait plus,
nous disait-elle ensuite en riant, la faire tenir tranquille.
La maison de la reine Hortense était mélangée comme agréments.
Plusieurs personnes étaient bien, quelques autres beaucoup moins,
et d'autres pas du tout. Madame de Viry, la mère, était aussi
ennuyeuse qu'on peut l'être; quelques autres aussi dans les dames
pour accompagner: je n'en excepte que madame de Broc, madame de Lery,
madame d'Arjuzon, et mademoiselle Cochelet, dont l'amère laideur
ne l'empêchait pas de se coiffer en bacchante et à la Camille des
_Horaces_; mais elle avait beaucoup d'esprit; elle était lectrice.
Mais les bals du lundi, chez la reine Hortense, dépendaient peu, pour
leur agrément, des personnes de sa maison. Elle était elle-même la
plus charmante maîtresse de maison, faisant attention aux femmes qui
étaient mal placées pour qu'elles fussent mieux, veillant à ce que
les hommes fissent danser les jeunes filles, qui souvent dansaient
moins que nous, qui étions jeunes d'abord et puis ayant une maison et
recevant, ce qui, au bal, nous le savons toutes, nous faisait inviter
de préférence à des femmes beaucoup plus jolies que nous.
Il y avait aussi dans l'hiver des bals d'enfants dont les jeunes
princes faisaient les honneurs. Nos enfants y allaient déguisés, ils
étaient charmants... Mes filles y furent un jour; l'aînée, qui alors
était déjà une ravissante créature, était habillée comme mademoiselle
Mars dans _la Jeunesse de Henri V_, et sa soeur en petit page. Ces
deux costumes eurent un grand succès.
C'était ces jours là que la Reine était bonne et faite pour être
aimée! Elle était là comme la mère de toute cette jeunesse qui
tourbillonnait autour d'elle! On tirait une loterie pour les enfants
où tous les numéros gagnaient; elle y présidait, dirigeait les lots,
changeait ce qui ne plaisait pas, et devenait mère de chaque enfant
pour lui donner une joie. Combien mon coeur se serre en pensant à
l'exil[101] d'une personne qui ne fit jamais que du bien, qui ne
provoqua jamais un sentiment, je ne dis pas de haine, mais seulement
répulsif!... Toujours de l'amour et du respect!... et pourtant elle
est bannie de sa patrie! et dans quel moment...? lorsque sa santé
détruite réclame l'air de la patrie, le seul où l'on respire la vie!
[Note 101: Et depuis que ceci est écrit, quel malheur nous a
frappés!... La chaîne de l'exil a été rompue, mais par la mort!...]
Dans l'année 1814, dans ce même moment où elle sut prouver qu'elle
pouvait être à la fois aussi bonne qu'aimable, et courageuse, et
grande, la reine Hortense, sachant que l'empereur de Russie était
venu chez moi, me demandait assez souvent d'aller chez elle, ne
voulant pas lui donner des figures nouvelles. Un soir, nous étions
fort peu de monde, la conversation tomba sur le talent de conter; la
Reine contait à ravir, et, sans lui faire un compliment qui pouvait
être plat en le lui adressant à elle-même, nous lui dîmes qu'elle
serait bien aimable de nous raconter quelque chose.
--Non, non, dit-elle, je ne suis pas assez pénétrée d'un sujet, quel
qu'il soit, pour entreprendre de raconter ce soir; il n'est pas
toujours temps pour l'esprit de conter. Mais ce qui aurait surpris
Votre Majesté, ajouta-t-elle en s'adressant à l'empereur de Russie,
c'est d'entendre raconter une chose intéressante à l'Empereur, ou
bien de lui entendre improviser une histoire.
L'empereur de Russie sourit.
--Croyez-vous que je ne connaisse pas cette charmante variété de son
esprit? croyez-vous donc qu'il ne m'a pas charmé autant qu'il le
pouvait?... Je l'ai entendu un jour à Tilsitt raconter à la reine de
Prusse un fait arrivé, disait-il, dans les montagnes de la Corse.
C'était un homme qui se vengeait à la fois d'une maîtresse infidèle
et d'un ami perfide. En vérité, je vous jure qu'il fut terrible au
moment de la catastrophe... Plus tard, à Erfurth, étant seulement
avec le malheureux Duroc, Talma et moi, Napoléon improvisa une
histoire dont le sujet était pris dans l'histoire d'Orient, et où il
fut admirable. Ce fut ce jour-là que Talma s'écria: Mon Dieu, où sont
donc les imbéciles qui disent que je vous donne des leçons de pose et
de diction? j'en recevrais plutôt de vous, sire!
--Il ne vous a jamais raconté une histoire italienne? demanda la
Reine.
--Non, répondit l'empereur Alexandre, voilà tout ce que je connais de
lui.
--Eh bien, sire, je veux que vous entendiez le conte de Giulio,
dit la Reine; il fut improvisé à la Malmaison, comme la duchesse
d'Abrantès peut vous le certifier; elle était avec moi ce même jour
où l'Empereur raconta cette histoire, qui, du reste, est vraie pour
le fond, et le fait principal du meurtre et de sa cause s'est passé
dans un couvent[102] de Lyon. La galerie venait d'être terminée, et
on s'y tenait presque tous les soirs; l'Empereur, lorsqu'il était
de bonne humeur, aimait beaucoup ce qui était extraordinaire; il
aimait à faire impression, et c'était presque toujours sur nous,
pauvres femmes, qu'il aimait à exercer son pouvoir.--Il y a aussi
l'histoire d'un élève de Brienne; elle est aussi tragique que celle
de Giulio, et comme elle est vraie, elle nous cause toujours une
grande émotion... Mais celle de Giulio était terrible!.. Je l'ai
assez présente, et, si vous me soutenez, mesdames, Sa Majesté aura
l'histoire entière...
[Note 102: C'est vrai.]
Nous nous rapprochâmes de la table ronde autour de laquelle nous
étions déjà tous; on enleva deux lampes et on n'en laissa qu'une,
sur laquelle encore était un abat-jour. Il est vrai de dire que
l'Empereur prenait ainsi toutes ses mesures probablement pour obtenir
plus d'effet.
La Reine commença:
C'était pendant une soirée d'automne; nous étions rassemblés à la
Malmaison dans la grande galerie, et assez tristes du mauvais temps.
L'Empereur, qu'un ciel gris et orageux impressionnait aussi, sentit
le besoin de rompre le charme qui agissait sur nous; il dirigea la
conversation, et bientôt elle tomba sur l'amour et ses effets. Ma
mère parla de l'amour des créoles; madame la duchesse d'Abrantès, de
celui de l'Espagne, d'où elle revenait pour la première fois[103], et
moi de l'amour dans notre belle France. Mais l'Empereur nous imposa
silence à toutes, et nous dit d'écouter l'histoire qu'il avait à nous
raconter; ensuite nous verrons, dit-il, quel est le pays qui produit
les passions les plus violentes... Écoutez.
[Note 103: En 1806, au commencement.]
Et se plaçant au milieu de la galerie, il commença son récit:
Un jour, il parut à Rome un être mystérieux dont l'âge, le nom, et
le sexe même, furent d'abord inconnus; les bruits les plus étranges
circulèrent bientôt dans la ville sainte. Les Romains aiment le
merveilleux; ils voulurent voir dans cet être bizarre de forme,
et dans ses moeurs habituelles, un objet sur lequel l'inquisition
devait avoir les yeux. Bientôt la curiosité redoubla; la foule visita
le quartier désert où cet individu s'était retiré, dans le palais
Gandolfo, demeure solitaire et ruinée où jamais un être vivant
n'avait choisi sa demeure.
Un seul serviteur, silencieux comme son maître ou sa maîtresse, était
le compagnon de l'habitant du palais Gandolfo; il sortait seulement
pour aller aux provisions, puis il rentrait, et de huit jours l'herbe
qui croissait entre les pierres des galeries abandonnées n'était
foulée par un pied humain.
Un jour, le bruit se répandit que le mystérieux inconnu dévoilait
l'avenir, qu'il prédisait, enfin, et que ses prédictions étaient
effrayantes presque toujours pour ceux qui allaient les chercher.
Quelque voilée que fût la personne de la sibylle, cependant on
finit par trouver qu'elle était femme, ou du moins que les indices
qui révélaient qu'elle était femme étaient suffisants.--Bientôt sa
renommée fut grande: on ne parlait plus que de la _sibylle_. Ce nom
lui resta.
Deux jeunes Romains vivaient alors à Rome dans toute la douceur d'une
sainte amitié: l'un se nommait Camille, l'autre Giulio; tous deux
jeunes, tous deux beaux, tous deux riches de cette espérance qui rend
l'âme si radieuse à vingt ans. Camille, brave et déterminé, voulut
aller aussitôt chez la sibylle; Giulio, plus timide ou plutôt plus
craintif, redoutait l'avenir et ne voulait pas avancer le moment où
cet avenir se dévoilerait à lui. Il refusa longtemps. Enfin Camille
l'entraîna, et un soir, au moment où le soleil se couchait sur le
mont Quirinal, les deux amis franchissaient la porte redoutée du
palais de la sibylle.
En entrant dans les vastes cours dont les dalles de marbre
résonnaient sous leurs pas, ils ne virent pas un être humain venir
à leur rencontre. Giulio sentait ses jambes fléchir sous lui... son
front était humide et brûlant... il souffrait... mais attiré par un
charme qu'il ne pouvait vaincre, il suivait Camille au travers des
vieilles chambres, des salles désertes et des décombres du palais
maudit.
Tout à coup, en traversant une galerie, les deux amis furent arrêtés
à la vue d'un immense rideau noir qui la partageait; au moment où ils
entrèrent dans cette pièce, une voix d'une douceur infinie prononça
ces mots:
--Si vous voulez connaître votre sort, jeunes gens, passez derrière
ce rideau... mais auparavant, préparez-vous par la prière à cet acte
solennel.
Involontairement Giulio tombe à genoux et prie. Camille s'incline
légèrement; puis il se relève, et mettant la main sur son poignard,
il écarte le rideau qui s'ébranle sous sa main et, se séparant tout à
coup, leur laisse voir le sanctuaire qu'ils étaient venus chercher.