quadrille se rassemblât chez elle. Ces dames dûrent toutes venir chez
moi, d'où je devais ensuite les conduire à l'Élysée; nous étions
seize. Aux femmes que j'ai nommées il faut ajouter la princesse
de Bavière, qui n'était pas encore mariée; mais elle était alors
ce qu'elle a toujours été et sera toujours, une bonne et digne et
excellente femme. Tout le monde l'aimait à la cour, et je ne crois
pas qu'on lui ait jamais reproché une tracasserie. Elle était
prévenante, polie, ce que n'était pas madame la duchesse de F*****,
sans que rien pût motiver son impertinence envers les femmes qui
étaient autant et même plus qu'elle. En parlant d'elle, je crois
qu'elle était du quadrille, sans en être sûre cependant.
J'ai raconté, dans mes _Mémoires sur l'Empire_, comment, au moment
de partir pour l'Élysée avec le quadrille, on vint m'avertir
qu'une compagne portant notre _uniforme_ me demandait un moment
d'_audience_. J'ai dit comment, en entrant dans un petit salon
assez peu éclairé, j'avais été saisie à bras le corps par une
grosse et sphérique personne mise en effet en paysanne du Tyrol,
comme nous, mais avec des épaules qui pour le coup n'auraient pas
supporté la chéruske. J'ai dit encore comment cette personne, qui
voulait paraître femme, n'était autre chose que M. le prince Camille
Borghèse, dont j'eus toutes les peines du monde à modifier la grosse
gaieté et surtout la tendresse; il était tellement persuadé que le
temps du carnaval est un temps où l'on peut tout faire, que je ne
sais s'il n'a pas voulu s'en aller courir les carrefours vêtu comme
il était...
--_È tempo di piacere_, criait-il comme un sourd, et pas du tout
comme un prince, _è tempo di maschera!..._
Je n'ai jamais su pourquoi madame Adélaïde de Lagrange fit le bailli
précédant toutes les jeunes Tyroliennes. Elle était, au reste, bien
bonne et bien spirituelle avec sa grande robe noire, sa perruque
magistrale et sa grande baguette blanche... Nous fîmes une fort belle
entrée, après avoir pris dans nos rangs la grande-duchesse, que
nous trouvâmes toute prête, ainsi que la princesse de Ponte-Corvo,
qui, en raison de je ne sais pas quoi, se dispensait déjà de faire
comme tout le monde, et n'était pas venue chez moi se joindre au
quadrille; il y avait déjà un parfum de royauté qu'elle avait
probablement respiré, mais qui devait être pourtant en aversion à
la femme du sévère républicain Bernadotte. Il est vrai qu'il avait
déjà accepté le titre de prince et d'altesse sérénissime, comme M.
de Talleyrand... Oh!... la république était alors bien loin pour ces
messieurs.
Après avoir dansé une ronde que Despréaux[91] nous avait apprise,
et qui était fort jolie, nous allâmes quitter nos costumes afin de
mettre un domino, et nous promener dans le bal, non pour nous y
amuser à intriguer les gens; ce n'est pas lorsqu'il y a seulement
sept ou huit cents personnes dans un appartement, et surtout lorsque
beaucoup d'entre elles sont démasquées, qu'on peut intriguer et
demeurer cachée. La grande-duchesse crut apparemment que c'était
une prérogative _princière_ de n'être pas connue, car nous la
vîmes reparaître un moment après, portant un costume, parfaitement
fidèle, de facteur de la poste. Elle y avait ajouté une perruque
rousse comme celle du prince Pie, et se croyait déguisée et masquée
jusqu'aux dents, parce qu'elle avait barbouillé ses petites mains,
qu'elle avait les plus jolies du monde, comme tous les Bonaparte, au
reste, même les hommes. Aussitôt qu'elle parut, nous la reconnûmes
à l'instant. Elle avait alors une démarche facile à retrouver au
milieu de mille autres; dès qu'elle eut fait un pas, je la reconnus.
Elle avait des lettres dans son portefeuille de facteur, et elle les
distribuait à ceux dont le nom était sur sa suscription. Cette idée
était jolie pour un bal masqué à la cour; mais, pour cela, il eût
fallu que les lettres ne continssent que des choses qu'on pût lire et
entendre lire tout haut, même des malices, pourvu qu'elles fussent
de bon goût. Le comte de M*********, du corps diplomatique résidant
à Paris, ambassadeur, quoique fort jeune encore pour un emploi aussi
difficile à soutenir en face de la terrible puissance qui s'élevait
dans Napoléon, reçut une de ces lettres qui lui était adressée et
qu'il eût mieux aimé recevoir chez lui, car, au fait, ce n'était
probablement rien, et cela fit beaucoup jaser.
[Note 91: Le mari de la fameuse demoiselle Guimard.]
L'Empereur s'amusait de ces bals et de ces mascarades-là, comme
s'il eût été encore sous-lieutenant. Il était excessivement facile
à reconnaître; sa démarche saccadée, et pourtant remarquable,
parce qu'elle avait de l'expression, si je puis me servir de ce
mot pour des pas comme je ferais pour des paroles, était connue,
non-seulement de nous toutes, mais des personnes qui n'étaient
pas de la cour des princesses, et qui ne voyaient pas comme nous
l'Empereur tous les jours. Sa prononciation avait aussi un caractère
d'accentuation tout particulier que je n'ai connu qu'à lui et n'ai
retrouvé dans personne, même dans aucun souverain[92]; elle le
décelait autant que sa démarche. Mais comme le respect empêchait
de témoigner qu'il était reconnu, il se croyait bien caché, et
continuait à s'amuser, comme si le plus grand incognito l'eût
entouré. Ensuite il n'aimait pas qu'on le reconnût, et le témoignait
en ne reparlant jamais à la personne qui l'avait nommé. À une époque
plus avancée que celle dont je parle maintenant, il rencontra madame
Victor, depuis duchesse de Bellune, dans un bal déguisé; il la trouva
fort belle, ce qu'elle était alors en effet, lui parla et lui dit
des choses assez fortes sur des aventures arrivées en Hollande... La
duchesse de Bellune crut faire merveille en se mettant à rire et en
disant:--Ah! je vous reconnais bien: vous êtes l'Empereur!
[Note 92: J'ai retrouvé cette même voix de manière à me faire
tressaillir toutes les fois qu'elle vient à mon oreille: c'est dans
le comte Valeski. Cette ressemblance d'organe est quelquefois d'une
telle force qu'elle fait mal.]
--Vraiment! dit-il...
Et, se levant aussitôt, il s'éloigna d'elle; et jamais depuis il ne
lui parla dans un bal masqué.
Il avait des mains, comme on le sait, vraiment charmantes, et dont
une femme eût été jalouse. Ses mains devaient le faire reconnaître
dans les derniers hivers; pour les mieux cacher, il mettait deux ou
trois paires de gants. Ceci me rappelle un autre fait.
On sait à quel point Isabey était amusant. Son charmant talent
de peinture, ce talent européen, avec lequel il donnait de la
ressemblance à un portrait dont l'original n'avait quelquefois ni
beauté ni même d'agrément, et qui pourtant donnait l'idée d'une jolie
femme, ce talent qu'il n'a transmis à aucun de ses élèves, n'était
pas le seul en lui; son esprit était charmant de finesse et de
gaieté. Il avait, ce qu'il a toujours, de la malice sans méchanceté
et une rapidité de conception étonnante. L'Empereur l'aimait, et lui
accordait même beaucoup de confiance. En voici une preuve.
Connaissant Isabey, et sachant tout ce qu'il savait faire comme
_mime_ parfait, il ne douta pas qu'Isabey ne le _fît_ lui-même
comme il peignait pour les milliers de portraits qui se donnaient
en Europe; en conséquence, il dit un jour à Isabey qu'il fallait
qu'il se fît passer pour lui le lendemain dans un bal déguisé des
princesses. Isabey demeura confondu de la mission.
--Ils ne me laissent jamais en repos, et Duroc, et Fouché, et
Savary. Je ne me présente pas à un masque pour causer un moment,
que je ne sois aussitôt entouré de cinquante personnes, parce qu'on
a reconnu Savary et tous ceux qui font sentinelle autour de moi...
Acceptez-vous?
--Si j'accepte, sire! s'écria Isabey avec joie et bonheur... Mais,
reprit-il ensuite, je crains qu'il n'y ait quelque chose qui s'oppose
à ce que j'aie l'honneur de représenter Votre Majesté.
--Quelle raison?...
Isabey avança ses deux mains sans parler, et semblait les montrer
d'un air dolent qui fit rire Napoléon. Le fait est que les deux mains
d'Isabey en auraient fait quatre comme celles de l'Empereur.
--Ah! ah! vous avez raison; en effet, dit-il, nos mains ne se
ressemblent guère... mais comment faire?
--Je crois que j'ai trouvé un moyen, dit Isabey après avoir réfléchi
un moment; et il rendra Votre Majesté encore plus difficile à
reconnaître. Il faut que l'Empereur mette trois ou quatre paires de
gros gants et même cinq si cela est nécessaire. Moi j'en mettrai
également, mais seulement deux ou trois paires. Comme les deux
masques _sosies_ ne seront pas près l'un de l'autre, on ne pourra
comparer, et trouver celui qui est plus ou moins _ganté_.
La chose réussit tellement bien, qu'il y a des gens qui certes
connaissaient bien l'Empereur, et qui ont été dupes surtout des
gants. Quant à la démarche, aux gestes, à la tournure, au portement
de tête, tout était si bien observé que jamais on n'aurait reconnu
Isabey pour être lui-même sous ce déguisement. Ce fut Duroc qui me
découvrit le secret un jour, pour me préserver de l'Empereur, qui
arrivait quelquefois comme une bombe auprès de nous et faisait les
plus étranges questions... mais il me fit jurer de n'en pas parler,
et, en effet, je n'en prévins personne, et ne nommai pas Isabey.
Maintenant que la chose peut être connue, et qu'on peut donner à
chacun ce qui lui revient, il me faut arrêter un moment l'attention
sur la noble conduite de l'artiste, qui n'eut pas un SEUL moment la
pensée qu'il courrait un danger de vie et de mort. Non-seulement il
ne l'eut pas alors, mais aujourd'hui elle ne lui est jamais venue.
C'est d'un noble caractère. Eh bien! voilà encore un homme dont le
type disparaît chaque jour, et c'est fâcheux... comme il jouait la
comédie!... comme il improvisait un proverbe!... comme il faisait
bien toutes ces charges qui réunissaient la gaieté et l'esprit,
et ne rappelaient jamais ni Tabarin ni ses pareils, mais faisaient
oublier Dugazon et ses scènes les plus burlesques.
Jamais je n'oublierai Isabey lorsqu'il sautait autour d'un salon, sur
les _bras des fauteuils_, imitant un singe mangeant et épluchant une
noix!...
Et lorsqu'il avait le grand Lenoir pour compère! lorsque celui-là
faisait le nain et l'autre le géant!... On ne savait quel était le
plus comique des deux[93].
[Note 93: Il n'est pas changé d'humeur ni d'esprit; il est toujours
aussi amusant, aussi gai lui-même. Il me donnait le bras l'hiver
dernier dans un bal[93-A], et ses remarques sur les gens qui
passaient devant nous auraient fait rire la douleur même.]
[Note 93-A: Chez M. Dupin, président de la Chambre des Députés.]
Le jour de ce bal où le quadrille des paysannes du Tyrol fut dansé,
pour revenir au sujet dont je me suis écartée pour parler d'Isabey,
il y avait un autre quadrille, et cette seconde mascarade faillit
amener la discorde comme dans le camp des Grecs.
La reine Hortense était enceinte du prince Louis, celui qui a survécu
à tous ses frères. Elle était, quoique d'une taille élégante et
svelte dans son état naturel, tout à fait _tour_ dans les dernières
semaines de cette grossesse; cependant, comme elle était toujours
très-gaie, elle voulut aussi faire un quadrille: elle allait y
renoncer, lorsqu'elle eut la pensée de se déguiser en vestale.
C'était alors la plus grande vogue de l'opéra de _la Vestale_, dont
le poëme est si dramatique et la musique si belle dans quelques
parties. L'idée fut trouvée charmante et le quadrille eut lieu.
Il était d'autant plus comique et plus _carnaval_ que la vestale
était enceinte de huit mois; cela rendait le supplice où elle
marchait moins injuste. Une autre idée, que suggéra, je crois, M. de
Longchamps[94], secrétaire des commandements de la grande-duchesse
de Berg, fut de donner pour guide et pour chef du quadrille des
vestales la Folie, mais en costume exact. Ce n'était pas aussi facile
qu'on pourrait le croire de trouver une _folie_ qui voulût revêtir
un pantalon de tricot qui ne laissât pas deviner si une jambe était
bien ou mal faite. Moi je prétendais, parce que je le croyais, que ce
serait parce qu'on ne voudrait pas le laisser voir, la chose fût-elle
même bien; mais je me trompais: il se trouva une charmante jeune
fille, tout au plus âgée de dix-huit ans, qui revêtit les insignes de
la folie sans se faire prier du tout. Elle était jolie comme un ange,
et semblait bien plutôt faite pour rendre les gens fous d'amour pour
elle-même que par le personnage mythologique qu'elle représentait.
Cette jeune personne dansait dans une rare perfection toutes les
danses de cette époque: le fandango avec ses castagnettes, les
bacchanales de Steibelt avec le tambour de basque, la danse du châle
avec une écharpe d'Orient, et pour en finir, le pas russe habillée en
Cosaque; on voit qu'il ne manquait rien à l'éducation de mademoiselle
Gui......t.
[Note 94: M. de Longchamps était un homme d'esprit et charmant de
manières, et de manières sociables. Il faisait de jolis vers, et
il est connu par plusieurs pièces fort jolies représentées sur le
théâtre de l'Opéra-Comique. C'est lui qui a fait cette ravissante
romance au moment de partir pour son exil, lorsqu'il alla en
Amérique. Jamais la poésie n'a mieux rendu la pensée du coeur. Il
y a tout un poëme de l'âme dans le second couplet. Boïeldieu fit
la musique; elle est en rapport avec les paroles, et tout à fait
dramatique. Voici ce couplet:
J'observe tout ce que je laisse
Avec d'autres yeux qu'autrefois;
Tout m'attache, tout m'intéresse,
Je tiens à tout ce que je vois.
Parents chéris, fidèle amie,
Pour moi ne sont pas moins perdus
Que si j'eusse quitté la vie,
Et j'aurai les regrets de plus.
Les quatre derniers vers sont ravissants de vérité et de sensibilité.]
C'était le nom de la jolie Folie...
Maintenant il faut savoir, pour l'intelligence de ce qui va suivre,
que le grand-duc de Berg, _fort beau cavalier_, comme aurait dit M.
Prudhomme, avait des yeux, non-seulement _bons_ à voir, mais aussi
fort excellents pour voir autour de lui ceux qui lui paraissaient
dignes de converser avec les siens. Apparemment que ceux de la jolie
Folie lui avaient paru réunir toutes les qualités requises, car elle
avait excité au plus haut point la jalousie de la grande-duchesse, et
lorsque son nom était prononcé devant elle, elle devenait toute autre
qu'elle n'était habituellement, et savait fort bien imiter alors le
_Jupiter Tonnant_ de la famille.
Elle venait de faire sa distribution de lettres comme un facteur
bien à son affaire... On parlait même déjà dans le bal de l'effet
que produisait l'arrivée du courrier. L'archichancelier avait une
lettre, ainsi que M. de Talleyrand; on en était à parler sur ce
courrier, dont quelques parties étaient étranges; on se demandait
si le grand-duc venait d'envoyer de Madrid quelques dépêches
importantes, que madame la grande-duchesse, pour plus d'exactitude,
se croyait obligée de distribuer elle-même, lorsque tout à coup
on entendit un bruit inusité, et en effet fort insolite, dans un
palais comme le sien... C'étaient des mots, des injures même fort
grossières... Les femmes sont curieuses... Nous voulûmes toutes
savoir de quoi il s'agissait, et nous apprîmes que les sanglots que
nous entendions étaient ceux de la jolie Folie, parce que madame
la grande-duchesse ne voulait et n'entendait pas qu'elle vînt faire
_ses folies_ jusque dans son palais... La grande-prêtresse plaidait
pour _sa folie_ comme une prieure ou une abbesse aurait prié pour sa
nonne... Elle disait, avec assez de raison, qu'elle ne ramènerait
jamais la Folie dans un lieu _si sage_, mais que puisqu'elle y était
il l'y fallait laisser, ne fût-ce que pour cette nuit-là; mais la
grande-duchesse n'entendait à rien: aussi donna-t-elle dans cette
soirée-là une haute idée de sa sagesse et de son grand sens, par
l'effroi qu'elle témoigna devant une simple marotte... On ne savait
qu'imparfaitement que la jalousie en avait sa bonne part, et cette
même jalousie eût-elle été entièrement connue, cette grande colère
eût toujours paru très-étrange à des gens qui croyaient que depuis
longtemps la grande-duchesse était plus forte et plus philosophe
qu'elle ne le témoignait dans cette circonstance. Cela était-il
vrai... ou voulait-elle seulement prouver qu'elle aussi était habile
en diplomatie?
Quoi qu'il en soit, tout cela fit une sorte de petite scène où
les deux belles-soeurs se parlèrent sur un ton un peu aigre-doux.
La reine Hortense était fort irritée, et cela avec raison, qu'une
personne venue avec elle fût accueillie de cette manière, quelle que
fût la cause du mécontentement de la grande-duchesse. Maintenant,
voulez-vous savoir le résultat de cette belle affaire? le voici.
La reine Hortense, suffoquée de ce qui s'était passé, tint conseil
avec sa mère sur ce qu'on pouvait faire pour se venger de la
grande-duchesse, qui avait ainsi méprisé la protection que toutes
deux avaient accordée à mademoiselle Gu......t. La chose fut
promptement résolue. L'Impératrice n'avait pas de lectrice; elle
allait partir pour Bayonne avec l'Empereur: il fallait qu'elle obtînt
de donner cette place de lectrice à mademoiselle Gu......t, ce qui
fut exécuté avec la célérité de femmes qui veulent prouver à une
autre femme qu'elles peuvent se venger si elles le veulent... Mais
le résultat fut différent de ce qu'espéraient la mère et la fille.
Mademoiselle Gu......t était charmante, comme je l'ai dit. Madame
Gazani avait habitué l'Empereur aux belles lectrices; il fut donc
charmé que l'Impératrice n'eût pas dérogé à l'habitude qu'elle en
avait prise; mais il paraît qu'il témoigna son admiration un peu trop
vivement. Je ne sais si ce fut à mademoiselle Gu......t, _à elle
seule_, ou bien tout simplement à Joséphine. Ce qui est certain,
c'est que la pauvre mademoiselle Gu......t pleura et sanglota de
nouveau à Bayonne comme dans l'Élysée, et qu'elle repartit pour Paris
avec la douleur d'être sacrifiée n'importe à quoi, n'importe à qui,
mais enfin _sacrifiée_. Le fait est qu'elle était bien assez jolie
pour n'être sacrifiée à personne.
Il arriva dans le même temps une aventure assez comique... Vers
le milieu de l'hiver, on partait déjà pour se rendre à Bayonne et
à Bordeaux. Tout l'état-major du prince de Neufchâtel, qui était
composé de jeunes gens les plus agréables de la cour et de Paris,
était en course pour porter des ordres: M. de Canouville (Jules), M.
de Pourtalès (James), M. Lecouteulx, M. de Flahaut, et dix autres
encore... M. de Girardin seul demeurait, parce qu'il était le favori
de Berthier. Mais nous étions dépourvues de danseurs.--Vous voilà
bien embarrassées, dit l'Empereur à la grande-duchesse; faites
engager des officiers de ma garde, ils en seront honorés et moi
très-content.
On dit au maréchal Bessières ce dont il s'agissait. Le maréchal, qui
n'aimait pas les bals et ne s'en souciait guère, mais qui était exact
au service et à l'ordre, fait venir deux ou trois colonels, et leur
transmet celui de l'Empereur. Les colonels, rentrés chez eux, font
absolument comme le maréchal, et comme le bal était pour le soir
même, il fallait se dépêcher. On fit monter quelques ordonnances à
cheval, et tout fut expédié avant midi.
Mais en se hâtant, il y a toujours quelques parties qui manquent
dans un tout, quelque peu important qu'il soit. L'un des colonels, en
faisant la liste des officiers qu'il jugeait les plus beaux de son
corps, pour aller figurer dans un avant-deux chez la grande-duchesse
le même soir, oublia complétement que l'un des capitaines désignés
par lui trottait avec sa compagnie depuis deux jours sur le chemin de
l'Espagne.
Mais il avait une femme, ce capitaine. Cette femme, depuis qu'il y
avait des bals chez les princesses et à la cour des Tuileries, ne
laissait pas écouler un jour sans pleurer de ne pouvoir y aller.
Elle se figurait que l'Élysée, par exemple, méritait réellement
son nom, et qu'il était un lieu de délices et d'enchantement. Son
mari, qui probablement savait que sa femme ne serait pas priée, ne
l'avait jamais demandé. La chose en était donc restée là, lorsque
tout à coup le billet d'invitation parvint à la femme. En le voyant,
elle eut d'abord le regret qu'elle avait toujours, qui était de
ne pas voir de près les merveilles qu'elle avait admirées des
Champs-Élysées, le jour de la fête donnée par la princesse Caroline
au roi de Westphalie, lors de son mariage avec la princesse Catherine
de Wurtemberg. Sa seconde pensée fut que peut-être elle pourrait
profiter de l'invitation de son mari. À la fête donnée au roi de
Westphalie, il y avait quinze cents personnes. Une femme, un homme
de différence, qu'est-ce que cela? c'est bien égal! il doit y avoir
toujours le même nombre de personnes...--Je me mettrai n'importe où,
se dit-elle, je ne manquerai pas de danseurs, puisque _le régiment_
est invité... j'irai. À peine eut-elle pris ce parti, qu'elle
s'occupa de sa toilette... et Dieu sait si ce fut par là qu'elle nous
amusa.
Le bal était commencé depuis une demi-heure, lorsque tout à coup
nous vîmes partir, avec la rapidité du tonnerre et la lourdeur d'une
pierre, un homme et une femme qui commençaient leur tour de valse
dans la belle galerie de l'Élysée où nous ne valsions jamais que
trois ou quatre pour avoir toute liberté sans confusion. J'ai déjà
dit que nous nous connaissions _toutes_ parfaitement entre nous; les
hommes des maisons des princesses et de celle de l'Empereur nous
étaient également connus: qu'on juge donc de notre surprise lorsque
nous vîmes une femme parfaitement inconnue, dont la tournure vraiment
singulière, la mise encore plus étrange dans un lieu comme celui-là,
où toutes les femmes étaient de la plus riche élégance, devaient
faire nécessairement un grand contraste.
--Savez-vous qui c'est? demanda d'abord l'une de nous à l'un des
hommes qui étaient derrière nos banquettes.
--Non, Dieu m'en garde!
--Et le monsieur?
--Eh! c'est un officier de la garde!
C'était vrai; mais la manière dont lui et sa compagne valsaient était
bien la plus comique chose qu'on pût donner à regarder. C'étaient
des pas tantôt petits, tantôt immenses, et puis des regards, des
sourires, et enfin des passes!... Ce furent les malheureuses passes
qui les perdirent. La princesse, qui ne valsait pas, ou qui alors
était au repos, avisa ces deux personnages; elle n'en reconnut aucun.
Pour l'homme, elle n'en fut pas surprise; c'était un officier invité
par ordre de l'Empereur. Mais la femme, qui était-elle?
La princesse appela madame de Beauharnais[95], sa dame d'honneur, et
lui demanda compte de cette femme qui tournait comme un cheval au
caveçon[96]. Madame de Beauharnais n'en savait rien, et ne pouvait
dire comment elle était là. Elle répondit cela avec sa douceur
accoutumée.
[Note 95: Seconde femme de M. de Beauharnais le sénateur, le père de
la princesse Stéphanie, grande-duchesse de Bade, et dame d'honneur de
la princesse Caroline. Elle était aimée de tout le monde à cause de
sa bonté et de sa politesse.]
[Note 96: C'est un petit cercle de fer qu'on met aux jeunes chevaux
fougueux pour les dompter, et alors on leur fait fournir une course
quelconque, mais plus particulièrement en tournant.]
--Mais, madame, lui dit la princesse, à qui donc voulez-vous que je
m'adresse pour savoir ce qu'on fait chez moi, si ce n'est à vous, qui
êtes chargée du soin des invitations? Allez demander à cette personne
son nom et de quel droit elle est ici.
Madame de Beauharnais partit, assez mal contente de sa mission. Elle
arriva auprès de la dame et de l'officier, et, profitant d'un moment
de repos, elle demanda le nom de la danseuse à l'officier. Ce nom
était celui d'un capitaine de la garde impériale. Aussi, la dame, qui
comprenait l'appui de ce nom, se hâta-t-elle de dire elle-même:--Je
suis madame ****, femme du capitaine de ce nom.
--Puis-je vous demander comment vous êtes ici?
--Par une invitation de madame de Beauharnais, dame d'honneur de la
princesse.
--C'est moi, madame, qui suis madame de Beauharnais, et je n'ai pas
eu l'honneur de vous envoyer d'invitation.
--Cependant mon nom est sur la liste, puisque j'ai une invitation.
--Monsieur votre mari, oui; est-il ici?