La princesse ne voulut pas, je ne sais par quel motif, que le

quadrille se rassemblât chez elle. Ces dames dûrent toutes venir chez

moi, d'où je devais ensuite les conduire à l'Élysée; nous étions

seize. Aux femmes que j'ai nommées il faut ajouter la princesse

de Bavière, qui n'était pas encore mariée; mais elle était alors

ce qu'elle a toujours été et sera toujours, une bonne et digne et

excellente femme. Tout le monde l'aimait à la cour, et je ne crois

pas qu'on lui ait jamais reproché une tracasserie. Elle était

prévenante, polie, ce que n'était pas madame la duchesse de F*****,

sans que rien pût motiver son impertinence envers les femmes qui

étaient autant et même plus qu'elle. En parlant d'elle, je crois

qu'elle était du quadrille, sans en être sûre cependant.

J'ai raconté, dans mes _Mémoires sur l'Empire_, comment, au moment

de partir pour l'Élysée avec le quadrille, on vint m'avertir

qu'une compagne portant notre _uniforme_ me demandait un moment

d'_audience_. J'ai dit comment, en entrant dans un petit salon

assez peu éclairé, j'avais été saisie à bras le corps par une

grosse et sphérique personne mise en effet en paysanne du Tyrol,

comme nous, mais avec des épaules qui pour le coup n'auraient pas

supporté la chéruske. J'ai dit encore comment cette personne, qui

voulait paraître femme, n'était autre chose que M. le prince Camille

Borghèse, dont j'eus toutes les peines du monde à modifier la grosse

gaieté et surtout la tendresse; il était tellement persuadé que le

temps du carnaval est un temps où l'on peut tout faire, que je ne

sais s'il n'a pas voulu s'en aller courir les carrefours vêtu comme

il était...

--_È tempo di piacere_, criait-il comme un sourd, et pas du tout

comme un prince, _è tempo di maschera!..._

Je n'ai jamais su pourquoi madame Adélaïde de Lagrange fit le bailli

précédant toutes les jeunes Tyroliennes. Elle était, au reste, bien

bonne et bien spirituelle avec sa grande robe noire, sa perruque

magistrale et sa grande baguette blanche... Nous fîmes une fort belle

entrée, après avoir pris dans nos rangs la grande-duchesse, que

nous trouvâmes toute prête, ainsi que la princesse de Ponte-Corvo,

qui, en raison de je ne sais pas quoi, se dispensait déjà de faire

comme tout le monde, et n'était pas venue chez moi se joindre au

quadrille; il y avait déjà un parfum de royauté qu'elle avait

probablement respiré, mais qui devait être pourtant en aversion à

la femme du sévère républicain Bernadotte. Il est vrai qu'il avait

déjà accepté le titre de prince et d'altesse sérénissime, comme M.

de Talleyrand... Oh!... la république était alors bien loin pour ces

messieurs.

Après avoir dansé une ronde que Despréaux[91] nous avait apprise,

et qui était fort jolie, nous allâmes quitter nos costumes afin de

mettre un domino, et nous promener dans le bal, non pour nous y

amuser à intriguer les gens; ce n'est pas lorsqu'il y a seulement

sept ou huit cents personnes dans un appartement, et surtout lorsque

beaucoup d'entre elles sont démasquées, qu'on peut intriguer et

demeurer cachée. La grande-duchesse crut apparemment que c'était

une prérogative _princière_ de n'être pas connue, car nous la

vîmes reparaître un moment après, portant un costume, parfaitement

fidèle, de facteur de la poste. Elle y avait ajouté une perruque

rousse comme celle du prince Pie, et se croyait déguisée et masquée

jusqu'aux dents, parce qu'elle avait barbouillé ses petites mains,

qu'elle avait les plus jolies du monde, comme tous les Bonaparte, au

reste, même les hommes. Aussitôt qu'elle parut, nous la reconnûmes

à l'instant. Elle avait alors une démarche facile à retrouver au

milieu de mille autres; dès qu'elle eut fait un pas, je la reconnus.

Elle avait des lettres dans son portefeuille de facteur, et elle les

distribuait à ceux dont le nom était sur sa suscription. Cette idée

était jolie pour un bal masqué à la cour; mais, pour cela, il eût

fallu que les lettres ne continssent que des choses qu'on pût lire et

entendre lire tout haut, même des malices, pourvu qu'elles fussent

de bon goût. Le comte de M*********, du corps diplomatique résidant

à Paris, ambassadeur, quoique fort jeune encore pour un emploi aussi

difficile à soutenir en face de la terrible puissance qui s'élevait

dans Napoléon, reçut une de ces lettres qui lui était adressée et

qu'il eût mieux aimé recevoir chez lui, car, au fait, ce n'était

probablement rien, et cela fit beaucoup jaser.

[Note 91: Le mari de la fameuse demoiselle Guimard.]

L'Empereur s'amusait de ces bals et de ces mascarades-là, comme

s'il eût été encore sous-lieutenant. Il était excessivement facile

à reconnaître; sa démarche saccadée, et pourtant remarquable,

parce qu'elle avait de l'expression, si je puis me servir de ce

mot pour des pas comme je ferais pour des paroles, était connue,

non-seulement de nous toutes, mais des personnes qui n'étaient

pas de la cour des princesses, et qui ne voyaient pas comme nous

l'Empereur tous les jours. Sa prononciation avait aussi un caractère

d'accentuation tout particulier que je n'ai connu qu'à lui et n'ai

retrouvé dans personne, même dans aucun souverain[92]; elle le

décelait autant que sa démarche. Mais comme le respect empêchait

de témoigner qu'il était reconnu, il se croyait bien caché, et

continuait à s'amuser, comme si le plus grand incognito l'eût

entouré. Ensuite il n'aimait pas qu'on le reconnût, et le témoignait

en ne reparlant jamais à la personne qui l'avait nommé. À une époque

plus avancée que celle dont je parle maintenant, il rencontra madame

Victor, depuis duchesse de Bellune, dans un bal déguisé; il la trouva

fort belle, ce qu'elle était alors en effet, lui parla et lui dit

des choses assez fortes sur des aventures arrivées en Hollande... La

duchesse de Bellune crut faire merveille en se mettant à rire et en

disant:--Ah! je vous reconnais bien: vous êtes l'Empereur!

[Note 92: J'ai retrouvé cette même voix de manière à me faire

tressaillir toutes les fois qu'elle vient à mon oreille: c'est dans

le comte Valeski. Cette ressemblance d'organe est quelquefois d'une

telle force qu'elle fait mal.]

--Vraiment! dit-il...

Et, se levant aussitôt, il s'éloigna d'elle; et jamais depuis il ne

lui parla dans un bal masqué.

Il avait des mains, comme on le sait, vraiment charmantes, et dont

une femme eût été jalouse. Ses mains devaient le faire reconnaître

dans les derniers hivers; pour les mieux cacher, il mettait deux ou

trois paires de gants. Ceci me rappelle un autre fait.

On sait à quel point Isabey était amusant. Son charmant talent

de peinture, ce talent européen, avec lequel il donnait de la

ressemblance à un portrait dont l'original n'avait quelquefois ni

beauté ni même d'agrément, et qui pourtant donnait l'idée d'une jolie

femme, ce talent qu'il n'a transmis à aucun de ses élèves, n'était

pas le seul en lui; son esprit était charmant de finesse et de

gaieté. Il avait, ce qu'il a toujours, de la malice sans méchanceté

et une rapidité de conception étonnante. L'Empereur l'aimait, et lui

accordait même beaucoup de confiance. En voici une preuve.

Connaissant Isabey, et sachant tout ce qu'il savait faire comme

_mime_ parfait, il ne douta pas qu'Isabey ne le _fît_ lui-même

comme il peignait pour les milliers de portraits qui se donnaient

en Europe; en conséquence, il dit un jour à Isabey qu'il fallait

qu'il se fît passer pour lui le lendemain dans un bal déguisé des

princesses. Isabey demeura confondu de la mission.

--Ils ne me laissent jamais en repos, et Duroc, et Fouché, et

Savary. Je ne me présente pas à un masque pour causer un moment,

que je ne sois aussitôt entouré de cinquante personnes, parce qu'on

a reconnu Savary et tous ceux qui font sentinelle autour de moi...

Acceptez-vous?

--Si j'accepte, sire! s'écria Isabey avec joie et bonheur... Mais,

reprit-il ensuite, je crains qu'il n'y ait quelque chose qui s'oppose

à ce que j'aie l'honneur de représenter Votre Majesté.

--Quelle raison?...

Isabey avança ses deux mains sans parler, et semblait les montrer

d'un air dolent qui fit rire Napoléon. Le fait est que les deux mains

d'Isabey en auraient fait quatre comme celles de l'Empereur.

--Ah! ah! vous avez raison; en effet, dit-il, nos mains ne se

ressemblent guère... mais comment faire?

--Je crois que j'ai trouvé un moyen, dit Isabey après avoir réfléchi

un moment; et il rendra Votre Majesté encore plus difficile à

reconnaître. Il faut que l'Empereur mette trois ou quatre paires de

gros gants et même cinq si cela est nécessaire. Moi j'en mettrai

également, mais seulement deux ou trois paires. Comme les deux

masques _sosies_ ne seront pas près l'un de l'autre, on ne pourra

comparer, et trouver celui qui est plus ou moins _ganté_.

La chose réussit tellement bien, qu'il y a des gens qui certes

connaissaient bien l'Empereur, et qui ont été dupes surtout des

gants. Quant à la démarche, aux gestes, à la tournure, au portement

de tête, tout était si bien observé que jamais on n'aurait reconnu

Isabey pour être lui-même sous ce déguisement. Ce fut Duroc qui me

découvrit le secret un jour, pour me préserver de l'Empereur, qui

arrivait quelquefois comme une bombe auprès de nous et faisait les

plus étranges questions... mais il me fit jurer de n'en pas parler,

et, en effet, je n'en prévins personne, et ne nommai pas Isabey.

Maintenant que la chose peut être connue, et qu'on peut donner à

chacun ce qui lui revient, il me faut arrêter un moment l'attention

sur la noble conduite de l'artiste, qui n'eut pas un SEUL moment la

pensée qu'il courrait un danger de vie et de mort. Non-seulement il

ne l'eut pas alors, mais aujourd'hui elle ne lui est jamais venue.

C'est d'un noble caractère. Eh bien! voilà encore un homme dont le

type disparaît chaque jour, et c'est fâcheux... comme il jouait la

comédie!... comme il improvisait un proverbe!... comme il faisait

bien toutes ces charges qui réunissaient la gaieté et l'esprit,

et ne rappelaient jamais ni Tabarin ni ses pareils, mais faisaient

oublier Dugazon et ses scènes les plus burlesques.

Jamais je n'oublierai Isabey lorsqu'il sautait autour d'un salon, sur

les _bras des fauteuils_, imitant un singe mangeant et épluchant une

noix!...

Et lorsqu'il avait le grand Lenoir pour compère! lorsque celui-là

faisait le nain et l'autre le géant!... On ne savait quel était le

plus comique des deux[93].

[Note 93: Il n'est pas changé d'humeur ni d'esprit; il est toujours

aussi amusant, aussi gai lui-même. Il me donnait le bras l'hiver

dernier dans un bal[93-A], et ses remarques sur les gens qui

passaient devant nous auraient fait rire la douleur même.]

[Note 93-A: Chez M. Dupin, président de la Chambre des Députés.]

Le jour de ce bal où le quadrille des paysannes du Tyrol fut dansé,

pour revenir au sujet dont je me suis écartée pour parler d'Isabey,

il y avait un autre quadrille, et cette seconde mascarade faillit

amener la discorde comme dans le camp des Grecs.

La reine Hortense était enceinte du prince Louis, celui qui a survécu

à tous ses frères. Elle était, quoique d'une taille élégante et

svelte dans son état naturel, tout à fait _tour_ dans les dernières

semaines de cette grossesse; cependant, comme elle était toujours

très-gaie, elle voulut aussi faire un quadrille: elle allait y

renoncer, lorsqu'elle eut la pensée de se déguiser en vestale.

C'était alors la plus grande vogue de l'opéra de _la Vestale_, dont

le poëme est si dramatique et la musique si belle dans quelques

parties. L'idée fut trouvée charmante et le quadrille eut lieu.

Il était d'autant plus comique et plus _carnaval_ que la vestale

était enceinte de huit mois; cela rendait le supplice où elle

marchait moins injuste. Une autre idée, que suggéra, je crois, M. de

Longchamps[94], secrétaire des commandements de la grande-duchesse

de Berg, fut de donner pour guide et pour chef du quadrille des

vestales la Folie, mais en costume exact. Ce n'était pas aussi facile

qu'on pourrait le croire de trouver une _folie_ qui voulût revêtir

un pantalon de tricot qui ne laissât pas deviner si une jambe était

bien ou mal faite. Moi je prétendais, parce que je le croyais, que ce

serait parce qu'on ne voudrait pas le laisser voir, la chose fût-elle

même bien; mais je me trompais: il se trouva une charmante jeune

fille, tout au plus âgée de dix-huit ans, qui revêtit les insignes de

la folie sans se faire prier du tout. Elle était jolie comme un ange,

et semblait bien plutôt faite pour rendre les gens fous d'amour pour

elle-même que par le personnage mythologique qu'elle représentait.

Cette jeune personne dansait dans une rare perfection toutes les

danses de cette époque: le fandango avec ses castagnettes, les

bacchanales de Steibelt avec le tambour de basque, la danse du châle

avec une écharpe d'Orient, et pour en finir, le pas russe habillée en

Cosaque; on voit qu'il ne manquait rien à l'éducation de mademoiselle

Gui......t.

[Note 94: M. de Longchamps était un homme d'esprit et charmant de

manières, et de manières sociables. Il faisait de jolis vers, et

il est connu par plusieurs pièces fort jolies représentées sur le

théâtre de l'Opéra-Comique. C'est lui qui a fait cette ravissante

romance au moment de partir pour son exil, lorsqu'il alla en

Amérique. Jamais la poésie n'a mieux rendu la pensée du coeur. Il

y a tout un poëme de l'âme dans le second couplet. Boïeldieu fit

la musique; elle est en rapport avec les paroles, et tout à fait

dramatique. Voici ce couplet:

J'observe tout ce que je laisse

Avec d'autres yeux qu'autrefois;

Tout m'attache, tout m'intéresse,

Je tiens à tout ce que je vois.

Parents chéris, fidèle amie,

Pour moi ne sont pas moins perdus

Que si j'eusse quitté la vie,

Et j'aurai les regrets de plus.

Les quatre derniers vers sont ravissants de vérité et de sensibilité.]

C'était le nom de la jolie Folie...

Maintenant il faut savoir, pour l'intelligence de ce qui va suivre,

que le grand-duc de Berg, _fort beau cavalier_, comme aurait dit M.

Prudhomme, avait des yeux, non-seulement _bons_ à voir, mais aussi

fort excellents pour voir autour de lui ceux qui lui paraissaient

dignes de converser avec les siens. Apparemment que ceux de la jolie

Folie lui avaient paru réunir toutes les qualités requises, car elle

avait excité au plus haut point la jalousie de la grande-duchesse, et

lorsque son nom était prononcé devant elle, elle devenait toute autre

qu'elle n'était habituellement, et savait fort bien imiter alors le

_Jupiter Tonnant_ de la famille.

Elle venait de faire sa distribution de lettres comme un facteur

bien à son affaire... On parlait même déjà dans le bal de l'effet

que produisait l'arrivée du courrier. L'archichancelier avait une

lettre, ainsi que M. de Talleyrand; on en était à parler sur ce

courrier, dont quelques parties étaient étranges; on se demandait

si le grand-duc venait d'envoyer de Madrid quelques dépêches

importantes, que madame la grande-duchesse, pour plus d'exactitude,

se croyait obligée de distribuer elle-même, lorsque tout à coup

on entendit un bruit inusité, et en effet fort insolite, dans un

palais comme le sien... C'étaient des mots, des injures même fort

grossières... Les femmes sont curieuses... Nous voulûmes toutes

savoir de quoi il s'agissait, et nous apprîmes que les sanglots que

nous entendions étaient ceux de la jolie Folie, parce que madame

la grande-duchesse ne voulait et n'entendait pas qu'elle vînt faire

_ses folies_ jusque dans son palais... La grande-prêtresse plaidait

pour _sa folie_ comme une prieure ou une abbesse aurait prié pour sa

nonne... Elle disait, avec assez de raison, qu'elle ne ramènerait

jamais la Folie dans un lieu _si sage_, mais que puisqu'elle y était

il l'y fallait laisser, ne fût-ce que pour cette nuit-là; mais la

grande-duchesse n'entendait à rien: aussi donna-t-elle dans cette

soirée-là une haute idée de sa sagesse et de son grand sens, par

l'effroi qu'elle témoigna devant une simple marotte... On ne savait

qu'imparfaitement que la jalousie en avait sa bonne part, et cette

même jalousie eût-elle été entièrement connue, cette grande colère

eût toujours paru très-étrange à des gens qui croyaient que depuis

longtemps la grande-duchesse était plus forte et plus philosophe

qu'elle ne le témoignait dans cette circonstance. Cela était-il

vrai... ou voulait-elle seulement prouver qu'elle aussi était habile

en diplomatie?

Quoi qu'il en soit, tout cela fit une sorte de petite scène où

les deux belles-soeurs se parlèrent sur un ton un peu aigre-doux.

La reine Hortense était fort irritée, et cela avec raison, qu'une

personne venue avec elle fût accueillie de cette manière, quelle que

fût la cause du mécontentement de la grande-duchesse. Maintenant,

voulez-vous savoir le résultat de cette belle affaire? le voici.

La reine Hortense, suffoquée de ce qui s'était passé, tint conseil

avec sa mère sur ce qu'on pouvait faire pour se venger de la

grande-duchesse, qui avait ainsi méprisé la protection que toutes

deux avaient accordée à mademoiselle Gu......t. La chose fut

promptement résolue. L'Impératrice n'avait pas de lectrice; elle

allait partir pour Bayonne avec l'Empereur: il fallait qu'elle obtînt

de donner cette place de lectrice à mademoiselle Gu......t, ce qui

fut exécuté avec la célérité de femmes qui veulent prouver à une

autre femme qu'elles peuvent se venger si elles le veulent... Mais

le résultat fut différent de ce qu'espéraient la mère et la fille.

Mademoiselle Gu......t était charmante, comme je l'ai dit. Madame

Gazani avait habitué l'Empereur aux belles lectrices; il fut donc

charmé que l'Impératrice n'eût pas dérogé à l'habitude qu'elle en

avait prise; mais il paraît qu'il témoigna son admiration un peu trop

vivement. Je ne sais si ce fut à mademoiselle Gu......t, _à elle

seule_, ou bien tout simplement à Joséphine. Ce qui est certain,

c'est que la pauvre mademoiselle Gu......t pleura et sanglota de

nouveau à Bayonne comme dans l'Élysée, et qu'elle repartit pour Paris

avec la douleur d'être sacrifiée n'importe à quoi, n'importe à qui,

mais enfin _sacrifiée_. Le fait est qu'elle était bien assez jolie

pour n'être sacrifiée à personne.

Il arriva dans le même temps une aventure assez comique... Vers

le milieu de l'hiver, on partait déjà pour se rendre à Bayonne et

à Bordeaux. Tout l'état-major du prince de Neufchâtel, qui était

composé de jeunes gens les plus agréables de la cour et de Paris,

était en course pour porter des ordres: M. de Canouville (Jules), M.

de Pourtalès (James), M. Lecouteulx, M. de Flahaut, et dix autres

encore... M. de Girardin seul demeurait, parce qu'il était le favori

de Berthier. Mais nous étions dépourvues de danseurs.--Vous voilà

bien embarrassées, dit l'Empereur à la grande-duchesse; faites

engager des officiers de ma garde, ils en seront honorés et moi

très-content.

On dit au maréchal Bessières ce dont il s'agissait. Le maréchal, qui

n'aimait pas les bals et ne s'en souciait guère, mais qui était exact

au service et à l'ordre, fait venir deux ou trois colonels, et leur

transmet celui de l'Empereur. Les colonels, rentrés chez eux, font

absolument comme le maréchal, et comme le bal était pour le soir

même, il fallait se dépêcher. On fit monter quelques ordonnances à

cheval, et tout fut expédié avant midi.

Mais en se hâtant, il y a toujours quelques parties qui manquent

dans un tout, quelque peu important qu'il soit. L'un des colonels, en

faisant la liste des officiers qu'il jugeait les plus beaux de son

corps, pour aller figurer dans un avant-deux chez la grande-duchesse

le même soir, oublia complétement que l'un des capitaines désignés

par lui trottait avec sa compagnie depuis deux jours sur le chemin de

l'Espagne.

Mais il avait une femme, ce capitaine. Cette femme, depuis qu'il y

avait des bals chez les princesses et à la cour des Tuileries, ne

laissait pas écouler un jour sans pleurer de ne pouvoir y aller.

Elle se figurait que l'Élysée, par exemple, méritait réellement

son nom, et qu'il était un lieu de délices et d'enchantement. Son

mari, qui probablement savait que sa femme ne serait pas priée, ne

l'avait jamais demandé. La chose en était donc restée là, lorsque

tout à coup le billet d'invitation parvint à la femme. En le voyant,

elle eut d'abord le regret qu'elle avait toujours, qui était de

ne pas voir de près les merveilles qu'elle avait admirées des

Champs-Élysées, le jour de la fête donnée par la princesse Caroline

au roi de Westphalie, lors de son mariage avec la princesse Catherine

de Wurtemberg. Sa seconde pensée fut que peut-être elle pourrait

profiter de l'invitation de son mari. À la fête donnée au roi de

Westphalie, il y avait quinze cents personnes. Une femme, un homme

de différence, qu'est-ce que cela? c'est bien égal! il doit y avoir

toujours le même nombre de personnes...--Je me mettrai n'importe où,

se dit-elle, je ne manquerai pas de danseurs, puisque _le régiment_

est invité... j'irai. À peine eut-elle pris ce parti, qu'elle

s'occupa de sa toilette... et Dieu sait si ce fut par là qu'elle nous

amusa.

Le bal était commencé depuis une demi-heure, lorsque tout à coup

nous vîmes partir, avec la rapidité du tonnerre et la lourdeur d'une

pierre, un homme et une femme qui commençaient leur tour de valse

dans la belle galerie de l'Élysée où nous ne valsions jamais que

trois ou quatre pour avoir toute liberté sans confusion. J'ai déjà

dit que nous nous connaissions _toutes_ parfaitement entre nous; les

hommes des maisons des princesses et de celle de l'Empereur nous

étaient également connus: qu'on juge donc de notre surprise lorsque

nous vîmes une femme parfaitement inconnue, dont la tournure vraiment

singulière, la mise encore plus étrange dans un lieu comme celui-là,

où toutes les femmes étaient de la plus riche élégance, devaient

faire nécessairement un grand contraste.

--Savez-vous qui c'est? demanda d'abord l'une de nous à l'un des

hommes qui étaient derrière nos banquettes.

--Non, Dieu m'en garde!

--Et le monsieur?

--Eh! c'est un officier de la garde!

C'était vrai; mais la manière dont lui et sa compagne valsaient était

bien la plus comique chose qu'on pût donner à regarder. C'étaient

des pas tantôt petits, tantôt immenses, et puis des regards, des

sourires, et enfin des passes!... Ce furent les malheureuses passes

qui les perdirent. La princesse, qui ne valsait pas, ou qui alors

était au repos, avisa ces deux personnages; elle n'en reconnut aucun.

Pour l'homme, elle n'en fut pas surprise; c'était un officier invité

par ordre de l'Empereur. Mais la femme, qui était-elle?

La princesse appela madame de Beauharnais[95], sa dame d'honneur, et

lui demanda compte de cette femme qui tournait comme un cheval au

caveçon[96]. Madame de Beauharnais n'en savait rien, et ne pouvait

dire comment elle était là. Elle répondit cela avec sa douceur

accoutumée.

[Note 95: Seconde femme de M. de Beauharnais le sénateur, le père de

la princesse Stéphanie, grande-duchesse de Bade, et dame d'honneur de

la princesse Caroline. Elle était aimée de tout le monde à cause de

sa bonté et de sa politesse.]

[Note 96: C'est un petit cercle de fer qu'on met aux jeunes chevaux

fougueux pour les dompter, et alors on leur fait fournir une course

quelconque, mais plus particulièrement en tournant.]

--Mais, madame, lui dit la princesse, à qui donc voulez-vous que je

m'adresse pour savoir ce qu'on fait chez moi, si ce n'est à vous, qui

êtes chargée du soin des invitations? Allez demander à cette personne

son nom et de quel droit elle est ici.

Madame de Beauharnais partit, assez mal contente de sa mission. Elle

arriva auprès de la dame et de l'officier, et, profitant d'un moment

de repos, elle demanda le nom de la danseuse à l'officier. Ce nom

était celui d'un capitaine de la garde impériale. Aussi, la dame, qui

comprenait l'appui de ce nom, se hâta-t-elle de dire elle-même:--Je

suis madame ****, femme du capitaine de ce nom.

--Puis-je vous demander comment vous êtes ici?

--Par une invitation de madame de Beauharnais, dame d'honneur de la

princesse.

--C'est moi, madame, qui suis madame de Beauharnais, et je n'ai pas

eu l'honneur de vous envoyer d'invitation.

--Cependant mon nom est sur la liste, puisque j'ai une invitation.

--Monsieur votre mari, oui; est-il ici?

Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 13 / 19 段