Et aussitôt les trois maréchaux et le duc de Vicence sortirent de

l'hôtel de M. de Talleyrand et se rendirent chez le maréchal Ney,

pour y attendre la réponse de l'empereur de Russie, qui la leur avait

promise après avoir vu le roi de Prusse.

Comme cette scène dut être profondément saisissante!... quel

dramatique dans les moindres mots! car ici tout était, dans le

fait lui-même, dans cette destinée à laquelle tant d'autres

se rattachaient, et que tant d'autres aussi cherchaient à

ébranler.--Dans ce même cabinet de l'empereur de Russie était un

homme que l'empereur Napoléon avait toujours comblé de bontés et

de faveurs, bien qu'il fût l'ami de Moreau et presque l'ennemi de

Napoléon; c'était le général Dessoles.--Qu'avait-il fait pour être

plus que des généraux de division comme lui? Et pourtant l'empereur

Napoléon fut pour lui ce qu'un grand prince, comme il l'était en

effet, devait être.--Il en fut l'ennemi presque le plus acharné.--Il

parle bien; il a même des formes douces, agréables; il est homme du

monde; mais tous ces avantages il les employa dans cette terrible

nuit à faire naufrager en entier le vaisseau de l'Empire, comme si

lui-même n'y était pas passager!...

--La régence, sire! s'écria-t-il en entendant Macdonald prononcer ce

mot; la régence! mais c'est Bonaparte déguisé!

Macdonald fut au moment de lui répondre et de lui demander en même

temps pourquoi donc il répudiait ainsi la gloire militaire de la

France... Et cet homme, poursuivit Macdonald la voix tremblante

d'émotion... et cet homme, qui nous a si souvent conduits à la

victoire, devons-nous donc l'abandonner?...

--Sire, poursuivit le maréchal, Votre Majesté a déclaré, tant en son

nom qu'en celui de ses alliés, qu'elle n'était pas venue en France

pour imposer un gouvernement à la France.

--Je ne suis pas seul, répondit Alexandre, je dois consulter le roi

de Prusse.--Ceci est une circonstance des plus graves; je ne puis

rien sans lui.

Caulaincourt et Macdonald sortirent du cabinet de l'empereur de

Russie le coeur serré!... Il n'y avait plus d'espoir à conserver...

trop d'ennemis se dressaient contre cette noble tête!... Ce fut cette

décision que les maréchaux furent attendre chez le maréchal Ney.

Cependant une grande inquiétude restait aux alliés et aux royalistes:

c'était l'armée qui la causait.--On avait appris le mouvement

_insurrectionnel_, comme on l'appelait, du corps de Marmont, et

ce mouvement alarmait avec raison.--Marmont, qui était éloigné du

corps d'armée lorsque le général Souham l'avait emmené, faillit être

massacré par ses troupes lorsqu'il se présenta devant elles.--Les

choses se calmèrent je ne sais comment, et la nouvelle vint que le

corps d'armée du duc de Raguse avait quitté ses rangs.--J'écris le

mot à regret, mais on n'a pas deux mots pour une même chose.--Je ne

sais s'il est content de la manière dont Bourrienne lui fait sa part

dans le chapitre où il parle de lui.... mais elle est singulière.

Bourrienne dit très-positivement que le corps de Marmont pouvait si

facilement être imité par le reste de l'armée, que la plupart des

membres du gouvernement provisoire furent dans une telle inquiétude,

que _deux_ furent presque au moment de partir. On envoyait de dix

minutes en dix minutes, dit-il, des exprès de Versailles pour avoir

des nouvelles, et aussitôt que le maréchal parut dans le salon de

M. de Talleyrand avec la nouvelle funeste et même mortelle pour

l'Empire, mais heureuse pour la Restauration, de ce qu'il avait

fait, tout le monde s'empressa autour de lui et l'embrassa avec une

effusion de tendresse profonde.--On venait de sortir de table chez M.

de Talleyrand.--Marmont arriva de Versailles, couvert de poussière,

accablé de fatigue, et n'ayant pas dîné.--Il était harassé et il

mourait de faim. Il était en ce moment le héros de la journée[84]. M.

de Talleyrand dit avec vérité qu'il fallait le faire dîner _avant de

le faire parler_.--Aussitôt on apporta une petite table dans le salon

même de M. de Talleyrand, et le duc de Raguse se mit à dîner.

[Note 84: Certainement le duc de Raguse, que j'estime et que j'aime

de coeur, n'est pas coupable; mais il a vu le bonheur du pays dans

une chose où il n'était pas... c'est une erreur, et voilà tout. La

chose est bien différente.]

Chacun de nous, dit Bourrienne, allait à lui pour _le

complimenter_!...

Une justice que je dois rendre au duc de Raguse, c'est qu'en 1814 il

lutta pour que l'armée n'abandonnât pas les couleurs nationales, et

il désira qu'on mît un article dans le _Moniteur_ (en date, je crois,

du 5 ou 6 avril) qui rassurât et fît voir qu'on garderait les trois

couleurs. L'article fut rédigé par Bourrienne devant le maréchal,

qui l'approuva. Le lendemain, on chercha l'article; il n'y était

pas du tout, pas même _mutilé_.--Marmont se plaignit à l'empereur

Alexandre, qui à son tour se plaignit à M. de Talleyrand, qui se

plaignit plus haut que tout le monde. Cela devait être.

C'était une question grave que celle des couleurs... Que fit M. de

Talleyrand? car c'était sur lui que tout portait dans ces journées

si remplies de grands événements.--Il fit dire, à Rouen, au maréchal

Jourdan, que le duc de Raguse avait pris et fait prendre la cocarde

blanche à ses troupes: ce n'était pas vrai.--Le maréchal Jourdan fit

un ordre du jour où il annonça que la couleur blanche était celle de

l'armée, et il écrivit au gouvernement provisoire pour lui annoncer

qu'il suivait _l'exemple du duc de Raguse_.

Le même jour, le duc de Raguse arriva le matin même chez M. de

Talleyrand...

--Eh bien! M. le maréchal, que faites-vous pour les cocardes? Il faut

arborer la blanche.--Cela m'est impossible, monseigneur.--Il le faut

cependant, dit le Méphistophélès; car vous ne pouvez donner deux

drapeaux à l'armée! Tenez, lisez!

Et il donna à Marmont l'ordre du jour de Jourdan.

--Mais je n'ai pas pris la cocarde blanche! s'écrie le malheureux

maréchal, qui comprend toute la gravité de cette circonstance...

--C'est fâcheux, j'en conviens, répond M. de Talleyrand avec son

flegme accoutumé; mais que voulez-vous y faire?... Le démentir? Ce

sera cent fois plus fâcheux pour vous... Arborez le drapeau blanc,

croyez-moi.

Il le fallut bien!...

Enfin l'abdication fut signée. L'Empire fut détruit par cet homme

qui aurait pu le conserver, et qui, seize ans plus tard, travailla à

renverser le même gouvernement qu'il avait nommé.

Le 2 mai, le _Moniteur_ contenait les nominations suivantes:

Le prince de Talleyrand, ministre des Affaires étrangères; l'abbé de

Montesquiou, ministre de l'Intérieur; l'abbé Louis, aux Finances;

LE GÉNÉRAL DUPONT, À LA GUERRE! Malouet, à la Marine, et M. de

Vitrolles, ministre secrétaire d'État... je ne sais de quoi.

Voilà comment fut composé le ministère. Maintenant, je n'ai rien à

dire qui ne soit connu sur le prince de Talleyrand au congrès de

Vienne; il y montra plus de haine pour l'Empereur que d'amour pour

la France, et son ambition fut trompée au moment des Cent-Jours,

lorsque, conduisant l'intrigue qui ôta M. de Blacas, heureusement

pour nous, à Louis XVIII, il chercha à prendre sa place. Louis

XVIII, au désespoir de perdre son favori, ne voulut pas donner ses

dépouilles à M. de Talleyrand: il fut aussi fin que le rusé.

M. de Talleyrand, apprenant que le Roi était seul et avait quitté

Gand, se hâta, de son côté, de quitter Vienne aussitôt que le congrès

fut terminé, et alla trouver Louis XVIII, qu'il joignit à une petite

ville qu'on appelle, je crois, Roye. Arrivé le soir, il attendit

que le Roi le fit demander... Rien!... la nuit s'écoule... toujours

rien... Enfin, le matin, M. de Talleyrand apprend que le Roi va

partir: il s'empresse de traverser la place qui le séparait de la

maison où logeait le Roi, et, arrivé comme Louis XVIII était hissé

dans sa voiture:

--Ah! M. le prince de Talleyrand, lui dit-il en l'apercevant, je veux

vous dire quelques mots...

Le Roi se fait remonter, et demeure un quart d'heure avec M. de

Talleyrand. Ce terme écoulé, ils redescendent tous deux: l'un, porté

par ses Haiducques; l'autre, traînant sa jambe... Lorsque le Roi fut

dans sa voiture, il fit de la main un signe au prince de Talleyrand,

et la voiture partit... Le prince retourna chez lui; en y arrivant,

il trouva un ou deux affidés.

--Eh bien! monseigneur, vous avez vu le Roi?

--Oui.

--Comment l'avez-vous trouvé? bien, j'espère?

--Oui.

--Et que vous a-t-il dit, monseigneur?

Le prince de Talleyrand regarda d'abord, avec une fixité qui tenait

du somnambulisme, celui qui lui avait fait cette question; puis il

lui dit lentement et très-fortement accentué:

--Il m'a dit que les rois étaient tous des ingrats...

SALON

DES PRINCESSES

DE

LA FAMILLE IMPÉRIALE.

L'Empereur ordonnait à tous ceux qui avaient une position dans

l'État de beaucoup recevoir, et surtout d'inviter les étrangers de

distinction. Il y avait alors à Paris deux ou trois maisons, dans

ce que l'Empereur appelait _le camp ennemi_, où l'opinion contre

l'Empire était prononcée avec une telle netteté que c'était avouer

une bannière que d'y aller. Les étrangers n'en étaient pas là: aussi

ceux qui s'ennuyaient à Paris, où leurs fonctions les retenaient,

et qui en avaient fini avec les agréments de la société française

lorsqu'ils avaient été aux Tuileries les jours de grands cercles ou

de spectacle à la cour, ne manquaient pas d'aller finir leur soirée

chez la duchesse de Luynes, chez madame de Jumilhac ou bien encore

madame de La Ferté, lorsqu'ils avaient admiré le beau coup d'oeil que

présentait la salle des Maréchaux, quand, éclairée par des milliers

de bougies, elle était remplie de jeunes et jolies femmes, couvertes

de pierreries et d'habits magnifiques, ainsi que d'une foule d'hommes

dont les costumes resplendissants recevaient un nouvel éclat des

plaques, des épaulettes, des ganses de chapeau, des montures d'épée,

en diamants[85].

[Note 85: Aujourd'hui, le local est, dit-on, plus beau; cela doit

être avec les changements qui ont été faits. Mais ce qui était et ce

qui n'est plus, c'est la magnificence des costumes de cour des femmes

et de celui des hommes; un coup d'oeil unique était celui qu'offrait

la salle de spectacle les jours de grand cercle.]

C'était une belle chose que cette salle des Maréchaux les jours de

concert et de grands cercles, lorsque l'Empereur et l'Impératrice y

passaient après le jeu: l'Empereur passait le premier, l'Impératrice

le suivait, et puis venaient les princes et les princesses de la

famille et les deux grands dignitaires. Ils se plaçaient tous dans le

fond de la salle, du côté qui regarde le jardin... l'Empereur dans

un fauteuil, l'Impératrice à sa gauche, et ses frères, ou bien un des

rois dont alors il ne manquait pas, à sa droite... Des deux côtés,

sur des banquettes qui se prolongeaient jusqu'aux portes, étaient

assises les femmes de la cour... Les hommes étaient derrière elles...

Pendant le concert, l'Impératrice _composait_ sa table de souper...,

c'est-à-dire qu'elle désignait les femmes qu'elle voulait avoir à sa

table, et son chambellan[86] de service auprès d'elle venait vous

dire de vous rendre à la table de l'Impératrice. Les princesses

faisaient de même, et les officiers de leurs maisons remplissaient le

même office; en prenant l'_Almanach impérial_ de ce temps, et même

des années 1805 et 1806, j'y vois des noms encore vivants aujourd'hui

et qui s'acquittaient très-joyeusement de l'emploi que je viens de

dire plus haut: ils doivent parfaitement se le rappeler.

[Note 86: Joséphine avait ses chambellans _à elle_. Marie-Louise les

avait en commun avec l'Empereur.]

Le concert fini, on passait dans la galerie de Diane, où étaient

dressées les tables pour le souper... celle de l'Impératrice, celles

de la reine Hortense, de la reine d'Espagne et de la grande-duchesse

de Berg, lorsqu'elle était à Paris... Quant à la princesse Pauline,

sa mauvaise santé l'empêchait de venir aux Tuileries, et je ne crois

pas me rappeler avoir vu sa table plus de deux ou trois fois dans

tout le temps de l'Empire. Madame Mère n'allait jamais à la cour

non plus; elle n'y vint qu'une fois ou deux, lors du mariage et du

baptême, et, de toute manière, ce fut à son corps défendant.

Après les tables des princesses, il y avait celle de la dame

d'honneur, celle de la dame d'atours, et puis douze ou quinze autres

pour les dames du palais; toutes ces tables étaient entourées de

femmes ayant des roses sur la tête, le sourire à là bouche, et,

avec tout cela, bien souvent des larmes dans les yeux: c'est que

la vanité, qui partout est souveraine, tient surtout sa cour _à la

cour_... Là, tout est faveur, tout est disgrâce... Un mot, un regard

distrait du souverain ou de la souveraine, c'est un malheur! un

malheur grave!.. Qu'on juge de ce que produit alors une invitation

omise ou accordée!... La table de l'Impératrice n'avait que dix

ou douze couverts, et celles des princesses, huit ou dix. Il n'y

avait donc que soixante ou quatre-vingts femmes de préférées, et

ce nombre, que pouvait-il faire sur huit cents ou mille femmes

qui étaient aux Tuileries les jours de grands cercles..., encore

faut-il ôter du nombre des Françaises les ambassadrices, qui, _de

droit_, étaient toujours invitées à la table de l'Impératrice ou des

princesses. L'ambassadrice d'Autriche, même avant le mariage, était

toujours à la table de l'Impératrice. On doit alors présumer combien

de coups de poignard recevaient les pauvres femmes dont l'oeil

quêteur suivait le chambellan chargé du message!... Comme elles le

foudroyaient lorsqu'il passait devant elles pour s'en acquitter!...

M. de Beaumont, que son esprit aimable et la bonté de son coeur

rendaient un des hommes les plus excellents et les plus agréables à

voir, était bien amusant à entendre lorsqu'il racontait comment le

traitaient, dans ce cas-là, les yeux de la maréchale Lefebvre, qui,

du reste, n'étaient beaux dans aucun moment... Aux ambassadrices,

il faut ajouter sept à huit d'entre nous qui, par la position de

nos maris, étions presque toujours à la table de l'Impératrice ou à

celle des princesses. On voit alors combien les préférences étaient

restreintes, et par cela même désirées! Le coup d'oeil de la galerie

de Diane, lorsqu'elle était garnie dans toute sa longueur de ses

tables magnifiquement servies, au milieu desquelles s'élevait celle

de l'Impératrice, chargée d'un service entier en or, entremêlé des

porcelaines de Sèvres les plus précieuses, et de cristaux brillants

comme des diamants, était ravissant... Les hommes circulaient dans

la galerie, mais lorsque l'Empereur y était resté, avec une grande

circonspection, même ceux qui parlent aujourd'hui _du Corse_ avec

un grand courage d'insulte; ceux-là (je les ai vus, et je n'étais

pas seule), étaient les plus craintifs, devant l'ombre même de son

chapeau.

Une belle chose encore à voir était la salle de spectacle des

Tuileries un grand jour de représentation. Chaque corps de l'État

avait sa loge dans laquelle allaient les femmes. Les maris étaient

tous au parterre, quel que fût leur rang. Le corps diplomatique et

les grands dignitaires demeuraient seuls dans l'étage supérieur, au

même rang que nous et l'Empereur.

Mais une année (1808), quelque curieux que fût le spectacle que

nous donnaient l'admirable talent de Crescentini et celui non

moins adorable du jeu tragique de la Grassini dans _Roméo et

Juliette_[87], celui qu'offrait l'intérieur de la salle était encore

plus curieux.

[Note 87: Je n'ai jamais revu un opéra qui m'ait fait l'impression

de _Roméo et Juliette_ de Zingarelli, joué et chanté par la Grassini

et Crescentini!... Quelle adorable harmonie et quel jeu!... quelle

beauté avec tout cela, et comme la Grassini était adorable au

troisième acte, tout enveloppée de mousseline blanche diaphane et

couchée dans le tombeau!... Quant à Crescentini, je n'ai entendu

personne depuis lui chanter comme il le chantait: _Ombra adorata...._

et le beau duo de la fin!...]

La salle de spectacle du château des Tuileries forme une ellipse

allongée; dans le bout circulaire est une sorte de salon ou de loge

qui domine toute la salle, et dans laquelle l'Empereur se mit d'abord

quelquefois avec l'Impératrice et la famille impériale; mais, cette

année dont je parle, l'affluence des princes étrangers fut si grande

à Paris, que ne pouvant leur donner de loges séparées, l'Empereur

prit avec l'Impératrice les loges d'avant-scène, et abandonna la

grande loge à tous les princes allemands. C'était d'abord le roi de

Bavière, l'excellent prince Max, adoré de tout ce qui l'avait connu

avant son élévation, à laquelle il ne pouvait s'attendre lorsqu'il

vivait à Paris dans une compagnie qui certes n'était pas la première,

mais qu'il aima toujours à retrouver; et sa main serra la main de

Vestris[88] avec la même cordialité que s'il n'eût pas été roi. Au

fait, le vieux Vestris n'avait-il pas nommé son fils _le diou de la

danse_! Il n'y avait donc pas _dérogeance_; avec lui était la reine

de Bavière, qui ne plaisait pas autant, il s'en fallait. C'étaient

encore le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg, le roi de Westphalie, la

reine, et puis une foule de princes allemands. Lorsque tout ce monde

chamarré de croix et de cordons était dans cette manière d'immense

loge avec les officiers de chaque souverain derrière leur maître,

c'était véritablement un coup d'oeil unique dans le monde, et qui

depuis ne s'est pas renouvelé, car je n'appelle pas une même chose ce

qui s'est renouvelé en 1814!...

[Note 88: C'est le même dont Vestris le fils, c'est-à-dire celui

qu'on appelait le Diou de la danse ou _Vestr' Alard_, parce que sa

mère était mademoiselle Alard, disait, en 1805, en apprenant qu'il

était roi: Ce pauvre Max (Maximilien), je suis bien aise qu'on l'ait

fait roi!]

L'Empereur, si simple dans tout ce qui tenait à lui personnellement,

aimait que sa cour fût brillante. Les ministres devaient recevoir

selon sa volonté; mais soit qu'il y en eût dont l'humeur ne fût

pas tournée à ce genre de dépense, je n'ai jamais vu une maison

ministérielle, excepté celle de M. de Talleyrand et celle de M.

de Bassano, qui fût ce qu'on peut appeler maison ouverte. Le duc

d'Abrantès fut celui qui tint le premier un grand état sous l'Empire.

Voulant donner du mouvement à sa cour, en même temps que de la

représentation, l'Empereur imagina un moyen. Il ordonna à ses soeurs,

aussitôt après le mariage du roi de Westphalie, de se partager la

semaine et de donner un bal un jour fixé qui reviendrait à huitaine.

La princesse Caroline avait les vendredis, la reine Hortense les

lundis et la princesse Pauline les mercredis.

Les bals dont je parle étaient fort restreints. La liste de la

princesse Caroline n'excédait pas, j'en suis sûre, trois cents

personnes, trois cent cinquante au plus; et dans la galerie de

l'Élysée et ses vastes salons, ce nombre n'était pas même assez fort

pour qu'il y eût _la foule_ nécessaire. Mais ce qui d'abord avait

paru devoir être un défaut fut une chose dont ensuite on reconnut

l'agrément. Ces bals, où presque toujours les mêmes personnes

étaient invitées, furent avant la fin de l'hiver un point de réunion

où chacun se trouvait avec plaisir; n'importe la femme à côté de

laquelle on se trouvait, on causait avec elle, car on la connaissait

et elle vous connaissait. Il en était de même des hommes; ils étaient

non-seulement de la cour, mais de notre société intime, faisant tous

partie des maisons des princes... L'Empereur avait vu les listes

dans l'origine, et Duroc les revoyait encore de temps à autre pour y

ajouter quelque nouvel élu.

Que de jalousies! que d'intrigues! que de démarches pour obtenir

d'être admis _une seule fois_ dans ce que les exclus croyaient

être, Dieu me le pardonne, un paradis... Les hommes étaient aussi

solliciteurs que les femmes, et il existe encore aujourd'hui dans

Paris un homme _qui ne peut_ l'avoir oublié et qui m'écrivit trois

billets depuis onze heures du matin jusqu'à six pour savoir si

j'avais pu obtenir une invitation pour lui...

Ce fut dans l'hiver de cette même année que le prince de Neuchâtel

se maria avec la princesse de Bavière. Elle avait un frère, le

prince Pie, qui était la personne la plus comique du monde: il

était moins grand que moi, parlait je ne sais comment, portait une

perruque rousse et retapée comme un vieux gazon de la fin d'août,

et pourtant il n'était pas vieux. Cet homme, ainsi bâti, avait la

fureur non-seulement de danser, mais de danser avec moi, surtout le

_grand-père_! c'était là son triomphe. Il avait alors un sourire

gracieux et un clignement d'yeux qui avaient bien leur prix, ainsi

que deux petites mains gantées de _gants de gastor_, dont les bouts

se tenaient raides, ce qui allongeait ses mains d'un pouce au moins;

cela ne l'empêchait pas de les agiter en arrivant à vous pour le

balancé en signe de réjouissance... du reste, le plus digne, le plus

excellent, le plus parfait des hommes... comme aurait dit Brantôme.

Il arrivait quelquefois des histoires assez amusantes à ces bals

des princesses. Un jour, la princesse Caroline, la grande-duchesse

de Clèves et de Berg, certainement aussi jolie que pouvait l'avoir

été son homonyme la princesse de Clèves, voulut faire un quadrille.

Il y eut grand conseil à cet effet, auquel furent appelées, comme

étant alors de l'intimité de la princesse, plusieurs de nous

qu'elle préférait aux autres femmes de la cour: c'étaient madame

Regnault de Saint-Jean-d'Angély, moi, madame Duchâtel, la princesse

de Ponte-Corvo, dont la Suède n'avait pas encore fait une reine,

mademoiselle de Lavauguyon[89], madame Gazani... et plusieurs autres,

entre autres madame Alphonse de Colbert; elle était bien jolie et

avait ce qu'elle a toujours, toutes les qualités qui font aimer une

femme. Madame Adélaïde de Lagrange, dame pour accompagner de la

princesse, remplissait l'office de greffier.

[Note 89: Depuis princesse de Carignan; une charmante personne de

coeur et d'esprit. Elle est _morte brûlée_!...]

Après beaucoup de costumes présentés, adoptés, discutés, rejetés, il

en parut un qui semblait réunir tous les avantages et qui fut choisi,

au grand plaisir des femmes à cheveux noirs. Ce costume venait,

disait-on, du Tyrol: je veux le croire; le fait est qu'il était

fort joli. Un voile de mousseline de l'Inde, très-claire, tenait à

un petit bonnet de même étoffe, qui cachait les cheveux; c'était

la seule chose du costume que je n'aimais pas, mais le reste était

charmant. Le corsage était en même mousseline claire, mais souple,

point empesée et gaufrée à petits plis, ainsi que de longues manches

fort larges et retenues au-dessus de la main par un petit poignet. Le

corsage de dessus était formé par de larges bandes écarlates bordées

en or et posées en manière de bretelles, et la jupe était en mérinos

gros bleu, très-courte. Pour bordure, il y avait une large bande de

laine blanche brodée de différentes sortes de fleurs bizarrement

imitées dans lesquelles se trouvait de l'or en lames; les bas étaient

rouges et les coins brodés en or.

Ce costume eût été ravissant avec une autre coiffure, mais elle était

trop lourde. Si nous n'avions pas su que la princesse Caroline se

mettait très-mal habituellement, et surtout très-mal à son avantage,

nous aurions été étonnés qu'avec une tête beaucoup trop forte pour

sa taille, et son corps en général, elle choisît une coiffure qui

augmentait encore le volume de sa tête; mais elle ne manquait pas

d'avoir toujours quelque chose qui dérangeât l'harmonie de sa

toilette. Par exemple, on portait des chéruskes[90] dans les premiers

temps de l'Empire; cette mode était des plus funestes aux épaules un

peu hautes: qu'on juge de l'effet qu'elle devait faire sur celles qui

l'étaient beaucoup. Quelle que soit la mode, lorsqu'elle va mal à une

femme, elle ne la prend pas ou elle la modifie: voilà ce qui fait

dire qu'une femme se met bien ou mal; et non pas d'avoir une robe

élégante faite par madame Camille, ou bien une autre faite par une

couturière obscure.

[Note 90: Une blonde montée en papillons sur une carcasse, et qu'on

posait sur le derrière de la robe de cour, et qui, montant sur les

épaules, venait en mourant jusqu'à la poitrine.]

Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 12 / 19 段