article, c'est de la _petite Charlotte_. Qu'est-ce que Charlotte?
Charlotte était une petite fille qu'un beau jour on vit apparaître
dans le salon de M. de Talleyrand. Comme madame Grandt la caressait
beaucoup, on crut qu'elle était sa fille et celle de M. de
Talleyrand. Écoutez donc, il est de fait que la chose paraissait
probable; mais ce n'était pas cela. Charlotte était fille de
quelqu'un, parce qu'on a toujours une mère et un père. Le père,
je n'ai jamais bien connu son nom, à moins qu'il ne s'appelât M.
Charlotte; car la petite n'eut jamais d'autre nom, même quand au
titre de mademoiselle on ajoute autre chose; on ne put trouver que
mademoiselle Charlotte. Enfin, telle qu'elle était, cette petite,
M. de Talleyrand en était idolâtre. Elle venait pincer les jambes
du cardinal Caprara, qui lui souriait comme un martyr, parce qu'il
venait de chez l'Impératrice, où les deux carlins lui avaient mis
les jambes en marmelade. Elle touchait impunément à la coiffure
du comte de Grandcourt; et un jour le comte de Bentheim l'ayant
soulevée dans ses bras, elle lui ôta tout son rouge sans qu'il se
plaignît. On connaissait son pouvoir sur M. de Talleyrand, et nul ne
résistait à l'enfant. Mais le plus curieux, c'est que cette petite
était aimée de madame de Talleyrand comme de son mari. Lorsqu'on
avait dîné, Charlotte arrivait en se cachant derrière une immense
coupe d'agate ou de porphyre, dans laquelle brûlaient des parfums.
Une autre fois, elle arrivait habillée en Espagnole, en Polonaise,
en Napolitaine, et puis elle dansait le boléro, la mazourka ou la
tarentelle; M. de Talleyrand, alors, était dans le ravissement, et
les applaudissements de tout le salon étaient plus vifs que ceux
de l'Opéra pour mademoiselle Elssler. Le fait est que cette petite
n'était pas jolie, avait des dents fort avancées, et ne dansait pas
mieux qu'une autre; elle avait de plus l'air d'un chien habillé,
avec son toquet sur l'oreille, et était parfaitement ridicule:
elle m'a toujours fait cet effet au moins. J'ai parlé d'elle aussi
longuement, parce qu'elle faisait partie du salon de M. de Talleyrand
comme objet de curiosité. Si M. de Talleyrand avait davantage songé
à l'avenir qu'il lui réservait, il aurait mis plus d'attention à la
tenir dans un demi-jour convenable; mais en lui élevant un théâtre
où il l'exposait, c'était lui donner la célébrité avec toutes ses
conséquences.
La cause de la disgrâce de M. de Talleyrand, c'est-à-dire du prince
de Bénévent, est inconnue; on ne peut que la présumer. Le cardinal
Maury, qui ne l'aimait pas et n'en était pas plus aimé, me disait
un jour que l'Empereur était ennuyé de tout ce qu'on lui rapportait
des bêtises de madame de Talleyrand.--Mais qu'est-ce que cela fait?
demandai-je au cardinal?... le mari est-il solidaire des torts de sa
femme?...
--Oui. Pourquoi l'a-t-il épousée?
MILLIN.
Pourquoi, monseigneur? mais il ne l'a pas voulu. Ne savez-vous pas
comment s'est fait ce mariage?
LE CARDINAL.
Non vraiment, et ne m'en soucie guère.
MILLIN.
M. de Talleyrand reçut ordre de l'Empereur d'être marié dans huit
jours; l'Empereur espérait que ce court délai ferait peur à M. de
Talleyrand pour s'accoutumer à ce mariage, et qu'il ferait plutôt
une alliance étrangère. Pas du tout, M. de Talleyrand n'osa demander
conseil à personne, et le huitième jour au matin il s'avisa seulement
d'en parler à M. de Narbonne; alors il n'était plus temps, et madame
Grandt devint madame de Talleyrand le même soir...
LE CARDINAL.
Mais ce n'est pas d'un homme d'esprit cette conduite-là.
MILLIN.
Je ne vous la donne pas pour telle, non plus; mais que voulez-vous y
faire? Le fait est qu'il est difficile de faire plus de gaucherie que
la pauvre femme n'en fait. Les ambassadeurs écrivent tous les jours
des notes pour savoir si ce n'était pas _avec intention_ que madame
la princesse de Bénévent avait fait telle chose ou telle autre.
LE CARDINAL.
Était-ce avec intention qu'elle a demandé à Denon des nouvelles de ce
pauvre Vendredi?... Elle le prenait pour Robinson Crusoé!
MILLIN.
Allons! allons! la chose n'est pas prouvée... Et puis après tout...
Tenez, monseigneur, je n'y crois pas.
LE CARDINAL.
Denon me l'a certifié encore avant-hier... C'est positif.
MOI.
Oui, malheureusement, car les étrangers se moquent de nous lorsqu'ils
savent de pareilles histoires... Savez-vous celle du verre d'eau,
monseigneur?
LE CARDINAL.
Celle du verre d'eau! non, vraiment; et comme je suis très-friand de
ces sortes d'histoires, je vous la demanderai.
MOI.
Tenez, voilà quelqu'un qui est un habitué du salon Talleyrand et qui
vous la racontera à merveille.
LE COMTE DE NARBONNE, qui entre.
Qu'ai-je à dire, ma belle amie?... Une histoire? Vraiment, pourquoi
ne contez-vous pas?
MOI.
Non, c'est l'histoire du verre d'eau de madame de Talleyrand. C'est à
madame votre fille que la chose est arrivée.
M. DE NARBONNE.
Oh! pardieu, l'histoire est des meilleures. Voici le fait,
monseigneur: M. de Talleyrand venait d'être nommé prince de Bénévent,
chose heureuse et que je lui souhaite jusqu'à la fin de ses jours.
J'ignore si Votre Éminence sait jusqu'à quel point madame sa femme
est à l'affût de tout ce qui a rapport à l'étiquette et à la
convenance des places et dignités... Et tenez, demandez à madame la
gouvernante... elle peut vous le dire...
LE CARDINAL se retournant vers moi.
Qu'est-ce donc que cette nouvelle aventure? Vous ne m'en avez pas
parlé.
MOI.
C'est que cela n'en vaut pas la peine.
M. DE NARBONNE.
Comment! cela n'en vaut pas la peine! cela vaut son pesant d'or.
MOI.
Eh bien! monseigneur, vous saurez que madame de Talleyrand me fit
écrire il y a huit jours par sa demoiselle de compagnie une espèce de
lettre, de billet, je ne sais dans quel style ni dans quelle forme,
sur du papier à ministre, pour me demander quel jour et à quelle
heure je pourrais la recevoir. Je m'empressai de répondre à cette
demande d'audience un petit mot sur du papier à billet ordinaire,
pour lui dire que je serais à ses ordres tous les jours jusqu'à la
fin de la semaine. À une heure je la vis arriver avec sa demoiselle
de compagnie, dans sa grande et lourde berline, avec deux grands
valets de pied tout bleus et son cocher de même; la voiture, les
gens, les chevaux, le contenu, le contenant, tout cela lourd et
massif comme plomb. En arrivant, madame la princesse me fit une de
ces révérences de présentation à laquelle je répondis par un bonjour
amical, et prenant sa main je la conduisis à mon canapé; alors
elle entama l'entretien. Que croyez-vous qu'elle venait me dire,
monseigneur?... devinez!
LE CARDINAL.
Elle venait vous demander conseil pour une parure.
MOI.
Au lieu de me demander conseil elle venait m'en donner.
LE CARDINAL.
La bonne folie! Et sur quoi?
MOI.
Elle me dit que je ne me mettais pas en _gouvernante_ de Paris;
que j'allais à l'Opéra coiffée en cheveux, et que cela n'était pas
convenable.--Mais madame, lui dis-je, je n'ai que vingt-quatre
ans!--N'importe. Tenez, si vous voulez sonner, je vais vous montrer
_ce que je vous ai fait faire_.--Et sonnant elle-même, elle fait
apporter un carton dans lequel était une façon de toque faite pour
une femme de soixante-dix ans au moins, ornée de quatre plumes
immenses posées comme pour un cheval de carrosse.
--Voilà, dit-elle, une coiffure pour la gouvernante de Paris.--Et
puis, je voudrais que vous fissiez reprendre les vieux usages. Ainsi,
par exemple, les trois révérences avant d'arriver à la maîtresse de
la maison... Je vous en ai fait une tout à l'heure.
Et, retournant à la porte du boudoir, la voilà qui fait encore une,
deux, trois révérences... De ma vie, je crois, je n'avais autant ri.
LE CARDINAL.
Je le crois, ma foi, de reste! Et que vous dit-elle ensuite?
MOI.
Elle me demanda si je voulais introduire chez moi cette coutume,
_de me retirer_, les jours de réception, en saluant mon monde pour
rentrer _dans mes appartements_.--Oh! pour le coup, je me fâchai;
et je pris la chose pour une mystification; mais, hélas! la chose
n'était que trop vraie... Elle m'objecta les princesses soeurs de
l'Empereur.
--Je suis altesse sérénissime, me dit-elle.
--Cela va pour vous, madame, lui dis-je; mais comme je ne suis pas
encore _altesse_, même _altesse agitée_, je me bornerai à me lever
quand on sortira, et à reconduire jusqu'à la porte de mon salon.
Je ne le puis pour les jours de réception, parce que j'ai trop de
monde, mais au moins je ne me retirerai que la dernière.--Après cette
question, celle du verre d'eau eut son tour; quant à celle-là, je
laisse la parole à M. de Narbonne, qui fut témoin comme moi, mais qui
raconte bien mieux.
M. DE NARBONNE.
Je ne vous contredis pas, parce que c'est malhonnête. Vous saurez
donc, monseigneur, que lorsque madame de Bénévent, première du nom,
comme madame Grandt fut altesse _sérénissime_, comme elle le dit
elle-même, elle entreprit d'introduire les belles manières dans sa
maison, comme si Talleyrand était un mal-appris ou qu'il fût né
d'hier; elle s'en alla donc questionnant Réchaud[79], d'une part,
et Robert[80], de l'autre, et parvient à savoir que chez l'Empereur
et chez les princes de sa famille _on ne demande ni on ne porte à
boire_ dans le salon où ils se trouvent. Ravie de sa découverte,
et ne voulant parler de rien à M. de Talleyrand pour le surprendre
agréablement comme pour ce pauvre Vendredi, elle choisit un jour
de la semaine dernière où il y avait grand dîner et foule à être
étouffé dans le salon de la rue d'Anjou, et elle donna l'ordre à
Courtiade[81] de ne donner à boire _à qui que ce fût_, à moins que
ce ne fût elle, le prince... et puis réfléchissant, elle se demanda,
à ce que j'ai su depuis, si le prince de Nassau ne pouvait pas boire
devant elle... Elle trouva que la chose se pouvait... mais comme elle
n'aimait pas le prince de Nassau, qui se moque d'elle avec Montrond,
elle ajouta, en se reprenant dans son ordre à Courtiade:
--_À moi_ ou à Son Altesse le prince de Bénévent seulement.
[Note 79: Maître-d'hôtel de l'Impératrice.]
[Note 80: Maître-d'hôtel de Murat.]
[Note 81: Valet de chambre de M. de Talleyrand depuis trente-cinq ou
quarante ans.]
--Mais, madame, si l'on demande à boire? dit Courtiade avec la
prévoyance que devait faire naître la petitesse de l'appartement.
--Eh bien! eh bien!... vous _mènerez boire_ dans la salle à manger...
Ma fille, madame de Braamcamp, avait dîné chez madame la gouvernante,
qui lui proposa d'aller faire ensemble une visite à la princesse
de Bénévent, et la divertit beaucoup en lui racontant l'histoire
dont elle nous a fait fête tout à l'heure. Ces dames arrivèrent
tard et trouvèrent à peine une place dans le salon; ma pauvre fille
eut soif et demanda un verre d'eau, tout étonnée que les plateaux
de rafraîchissements ne circulassent pas comme à l'ordinaire....
Apercevant quelqu'un qu'elle connaissait intimement[82], elle
l'appela et le supplia de lui faire venir un verre d'eau...
[Note 82: M. d'Herenaude, dont j'ai parlé déjà.]
C'étaient surtout _les verres d'eau sucrée_ que la princesse avait en
aversion... Aussitôt qu'elle aperçut le petit plateau d'argent sur
lequel Courtiade apportait le verre d'eau, car en apprenant qu'il
était pour madame de Braamcamp, fille du meilleur ami de son maître,
il avait passé outre; aussitôt, dis-je, que la princesse l'aperçut,
elle cria de sa voix fausse et nasillarde:
--_Je vous avais défendu d'apporter ici des verres d'eau._
Ma pauvre fille devint rouge comme une cerise, et demeura fort
surprise d'une telle attaque... Enfin, on alla souper lorsque la
foule fut partie. Les femmes se mirent à table; Talleyrand, moi et
quelques autres, nous quittâmes le jeu et vînmes nous établir autour
de la cheminée... Quelques-uns de nous eurent soif, on demanda du vin
de Madère et de l'eau.--Le valet de chambre qui apporta le plateau,
fier de l'ordre du prince, levait ce plateau tant qu'il le pouvait
devant la princesse. Aussi, en le voyant, elle s'écria du haut de sa
tête:--Je vous ai défendu de porter des verres d'eau dans la pièce où
se trouve le prince ou moi...
--Princesse, dit le valet de chambre, ce n'est pas un verre d'eau...
c'est de l'eau et du vin.
--À la bonne heure, répondit la princesse en se rasseyant.
--Comment trouvez-vous le mot, monseigneur?
LE CARDINAL.
Trop beau pour elle... oui, ce mot lui demeurera comme une chose
D'ELLE..., et j'en suis fâché, car il est de vous...
Cette histoire donne l'idée de la manière dont madame de Talleyrand
_tenait son salon_.... elle n'avait pas plus de mesure pour juger
les gens. M. de Talleyrand, si fin, si plein de tact et de bonnes
manières, souffrait, à la vérité, de cette continuelle souffrance
d'avoir incessamment une femme à côté de soi qui vous fait rougir par
ses bêtises.
M. DE NARBONNE.
Mais je ne crois pas que l'Empereur rende Talleyrand responsable de
tout ce qu'elle fait.
MILLIN.
J'en répondrais; et puis, après tout, madame la princesse de Bénévent
est très-bonne pour chacun, et elle a des partisans.
LE CARDINAL.
Vous verrez que ce diable de Millin aura fait une méprise avec sa
vue basse; il aura pris l'Altesse Sérénissime pour une antique, et
le voilà amoureux d'elle... Pauvre Millin, ce que c'est que d'être
_presbyte_!
MILLIN.
Mais je ne suis pas amoureux de madame de Talleyrand; c'est bon pour
Grandcourt, ces pasquinades-là; moi je suis trop vieux pour jouer au
mardi-gras.
LE CARDINAL.
C'est bien aussi ce que je disais, mon antiquaire; mais si l'on fait
ce qu'on peut, on ne fait pas toujours ce qu'on doit.
À cette époque, M. de Talleyrand avait une attitude fort mauvaise;
l'Empereur s'éloignait de lui. On faisait revivre l'histoire du duc
d'Enghien avec celle des Bourbons d'Espagne, et l'on disait qu'il
voulait donc épuiser tout le sang des Bourbons qui coulait dans la
grande veine politique de l'Europe, et qu'en vérité il y avait abus
de sa part, après les gages qu'il avait donnés à la Révolution.
Cette question du duc d'Enghien est encore toute neuve à discuter, et
elle le sera toujours dès que Fouché n'a pas parlé sur le personnage
mystérieux qui était à Paris en même temps que Georges et Pichegru.
Mais laissons là ce sujet. M. de Talleyrand a trouvé moyen de jeter
un voile aussi sombre sur cette mystérieuse histoire, qu'un épais
linceul sur le malheureux qui mourut sa victime sur le rocher de
Sainte-Hélène.
Maintenant, M. de Talleyrand a-t-il conspiré longtemps avant 1814?
je ne le crois pas. L'Empereur eut tort, probablement, de rompre
aussi violemment avec lui, et de lui faire une scène aussi cruelle
la veille de son départ de Paris. Je sais que lors du départ pour
Moscou, l'Empereur fut au moment de le rappeler au ministère; il
est peut-être fâcheux que cela n'ait pas eu lieu. M. de Talleyrand
ne haïssait pas l'Empereur, et il était bien vu des puissances
étrangères, l'Autriche exceptée. La Russie l'aimait alors; je sais
qu'en 1815 il n'en fut pas de même, mais l'Empereur Alexandre avait
des préventions _pour_ et _contre_: il y avait de grandes chances,
du moins je le crois. Ainsi donc, lorsque l'Empereur n'emmena pas M.
de Talleyrand à Varsovie, je le répète, je crois que ce fut fâcheux,
et d'autant plus que ce fut M. de Pradt que l'Empereur emmena avec
lui, pour en être mal servi dans ses derniers jours prospères, et
caricaturé dans ses jours malheureux.
Les malheurs vinrent encore plus vite que nos victoires n'avaient été
rapides; le désastre de Moscou survint, et avec lui la ruine de la
France.
De retour en France, Napoléon, que son génie n'abandonna pas dans ces
circonstances critiques, comprit tout ce que cet événement portait
avec lui de chances funestes pour l'avenir... il assembla un conseil
privé composé des ministres, des ministres d'État et de quelques
grands officiers de sa maison, comme Duroc et Caulaincourt; M. de
Talleyrand fut appelé à ce conseil. Interrogé par l'Empereur, il
se prononça pour la paix; Cambacérès de même. Et ce fut le duc de
Feltre, M. Clarke, qui osa dire en plein conseil, devant des témoins
dont beaucoup vivent encore, que l'Empereur était DÉSHONORÉ s'il
abandonnait un pouce de terrain, ou une prétention!....
--Voyez la conduite de cet homme pendant la Restauration!...
Lorsque l'Empereur partit, et qu'il laissa Marie-Louise régente avec
un conseil, M. de Talleyrand fit partie de ce conseil. J'ai parlé
de l'étrange scène que l'Empereur fit à M. de Talleyrand la veille
de ce même départ; je n'en rappellerai donc ici que quelques mots:
l'Empereur reprocha à M. de Talleyrand de rejeter sur lui les fautes
de l'affaire d'Espagne.
--C'est vous qui me les avez conseillées, monsieur, lui disait
l'Empereur d'une voix tonnante; c'est vous qui m'avez présenté un
traité qui était déjà presque fait entre moi et le Prince de la Paix
pour le faire roi des Algarves: osez le nier!... Ce traité devait
vous donner vingt millions.
La colère de l'Empereur fut si forte enfin qu'il frappa M. de
Talleyrand _au menton_... La scène fut des plus vives... L'Empereur
eut tort.
Demeuré à Paris, libre, surveillé seulement par cet homme qui
n'avait pas su se garder lui-même dans l'affaire de Mallet, M.
de Talleyrand, l'âme ulcérée et vindicative, jura de se venger.
L'Empereur aurait dû se rappeler son Machiavel et ne pas laisser
derrière lui un ennemi libre.
Pendant l'héroïque défense de la Champagne, M. de Talleyrand sut
agir. Ses amis, et il en eut, du moment qu'il cria _vive le roi_,
parmi les gens qui le repoussaient la veille, ses amis le soutinrent
et de leur fortune, et de leur crédit dans les partis alliés, de tout
ce qui enfin était en leur pouvoir. Aussi, lorsque le jour du 31 mars
arriva, tout était prêt pour l'attaque du côté du drapeau blanc; rien
ne l'était pour la défense des aigles de l'Empire.
M. de Talleyrand logeait alors dans son nouvel hôtel de la rue
Saint-Florentin. Je savais qu'il y recevait tous les jours une
nombreuse foule tout ardente pour arborer la cocarde blanche: madame
de Dino s'y préparait la première, la duchesse de Courlande... Que
nous voulaient ces femmes? Elles n'étaient pas Françaises.
L'Impératrice quitta Paris. Si M. de Talleyrand n'eût pas été
offensé, je suis certaine qu'il se fût opposé à son départ et à celui
du Roi de Rome... Mais son parti était pris et le gant jeté, il
fallait seulement trouver un moyen de ne pas partir.
Bourrienne, ce misérable, comblé des bienfaits de l'Empereur,
et qui se dévoua à la honte et à la haine comme un autre à une
noble conduite, trouva un moyen pour empêcher le départ de M. de
Talleyrand; il fit aller à la barrière par laquelle devait sortir M.
de Talleyrand un bataillon de garde nationale dévoué, avec des ordres
secrets... M. de Talleyrand part et monte dans sa voiture; le duc
de Rovigo, qui avait ordre de ne partir qu'après M. de Talleyrand,
retourne alors chez lui, monte en voiture, et bientôt il est sur la
route de Blois. Mais arrivé à la barrière convenue, M. de Talleyrand
voit sa voiture entourée par un bataillon de garde nationale.
--Monseigneur, vous ne partirez pas!
--Mes amis, _laissez-moi faire mon devoir_. Je dois partir.
--Non, monseigneur, vous ne nous quitterez pas!
--Mes amis!... mes amis, je vous conjure!...
Et le résultat de cette comédie fut le retour de M. de Talleyrand
dans sa maison, lorsque M. de Rovigo, comme un simple qu'il était,
croyait en être suivi sur la route de Blois...
On sait le reste...
Lorsqu'on vit l'empereur Alexandre prendre l'hôtel de M. de
Talleyrand pour y loger, la chose fut résolue, et on sut, avant
qu'elle ne fût proclamée, quelle serait la forme du gouvernement
qu'on allait avoir.
TROISIÈME PARTIE.
SALON DE M. LE PRINCE DE TALLEYRAND.
Dès le 31 mars au soir, une députation partit de l'hôtel de M. de
Morfontaine, de ce même homme qui, ayant épousé la fille de la nation
et d'un régicide, aurait dû être plus silencieux dans son amour pour
le retour d'une chose pour l'abolition de laquelle son beau-père
avait donné sa vie. Cette députation partit donc de chez lui, et fut
à l'hôtel de M. de Talleyrand trouver l'empereur Alexandre, qu'ils
ne virent pas, mais bien M. de Nesselrode, qui faisait de grandes
phrases à la reine Hortense d'un côté, et de grandes phrases aux
royalistes de l'autre; enfin tout allait ainsi ce jour-là: ne nous
plaignons pas, nous avons vu bien pis depuis!...
Lorsque l'empereur de Russie entra dans le salon de M. de Talleyrand,
il y trouva l'éternel Pasquin de M. de Pradt, le général Dessoles,
qui crut bien beau de venger ce qu'il appelait l'offense de Moreau en
frappant sur le héros souffrant, et l'abbé de Montesquiou, le seul
pur dans ce salon et le seul loyal; ils demandèrent les Bourbons, et
M. de Talleyrand appuya. Il parla d'abord et fit parler l'abbé Louis
et l'abbé de Pradt, ainsi que Dessoles.
--Consultez ces messieurs, sire, dit M. de Talleyrand; _c'est
connaître l'opinion de la France_.
Ce mot n'a aucune portée en raison de son exagération.
Enfin, dans l'une de ces séances, M. de Talleyrand se leva et dit:
--Sire, il n'est que deux choses possibles: les Bourbons ou
Bonaparte; Bonaparte, si vous pouvez, mais vous ne le pouvez plus,
car vous n'êtes pas seul. Qui mettriez-vous à sa place?... un soldat?
Nous n'en voulons plus. Si nous en voulions un, nous garderions celui
que nous avons, car c'est le premier du monde.
--Sire, ou Bonaparte, ou Louis XVIII; hors ces deux noms, tout le
reste est une intrigue.
M. de Talleyrand se conduisit avec une extrême adresse ou une grande
loyauté... mais tout ce qu'il fit ensuite à Vienne a décelé la haine
qu'il avait au coeur. Je voudrais reconnaître la loyauté, mais je ne
le puis... Il fut pour Bonaparte et les Bourbons avec égalité, mais
dans ses paroles... L'un ou l'autre! disait-il toujours... Et ses
actions démentaient ce qu'il disait.
Ce fut dès le 31 mars, à une heure après midi, que l'empereur
Alexandre, pressé par les uns et attiré par M. de Talleyrand, signa
la déclaration par laquelle il s'engageait à ne plus traiter avec
Napoléon ni aucun membre de sa famille.
Et le Roi de Rome, cet enfant innocent, que vouliez-vous donc qu'il
devînt?... Et voilà ce qu'on appelle de la loyauté!...
Lorsque les maréchaux vinrent de Fontainebleau à Paris, ils virent
M. de Talleyrand dans son salon avant d'entrer chez l'empereur de
Russie. M. de Talleyrand leur dit:
--Messieurs, que voulez-vous faire? Si vous réussissez, vous
compromettez tous ceux qui sont entrés dans cette chambre depuis le
1er avril, et le nombre en est grand. Je ne me compte pas; JE VEUX
ÊTRE COMPROMIS.
Singulière parole!
--_Louis XVIII est un principe_, avait-il dit la veille à Alexandre.
Qu'est-ce que ce mot?... Voilà l'abus des phrases chez nous; en voilà
une qui paraît bien ronflante en 1814, et qui en 1830 n'a plus le
sens commun pour le même homme, comme elle avait cessé de signifier
pour lui POUVOIR ET RICHESSE; car le principe pour lui est dans ces
deux choses.
Le salon de M. de Talleyrand devait être un lieu bien fait pour être
le sujet d'une profonde observation, pendant cette nuit où les
maréchaux Macdonald, Marmont et Ney, ainsi que le duc de Vicence,
étaient dans le cabinet d'Alexandre pour lui demander la régence
au nom de l'armée! Le salon de M. de Talleyrand était alors rempli
de cette foule inquiète qui avait jeté le gant et ne _le pouvait_
plus ramasser; car ce n'était pas _la volonté_ qui manquait à un
homme comme Bourrienne, par exemple... Qu'allait dire l'empereur de
Russie? Qu'allait-il prononcer?... Il régnait un silence profond
seulement interrompu par les pas plus ou moins agités de ceux qui ne
pouvaient demeurer assis et commander à leur inquiétude... Tout à
coup la porte du cabinet de l'empereur de Russie s'ouvrit!... Ce fut
un moment dramatique dans son effet... Hélas! s'il y avait eu dans
cette chambre un seul ami de Napoléon, il eût à l'instant reconnu que
toute espérance était anéantie... Aussitôt tous ces fronts obscurcis
reprirent de la sérénité... Macdonald[83] sortit le premier... sa
tête, qu'il porte habituellement très-élevée, l'était encore plus en
ce moment, et l'expression de toute sa physionomie était celle d'un
noble mécontentement. En le voyant, Beurnonville, cet homme que le
_Moniteur_ lui-même note comme ayant été le _révolutionnaire_ le plus
déterminé (ceci est _un fait_), Beurnonville alla vers Macdonald et
voulut lui prendre la main:
--Laissez-moi, monsieur, lui dit Macdonald; ne me dites rien... moi,
je n'ai rien à vous dire. Vous me faites oublier une amitié de trente
ans!...
[Note 83: J'ai appris depuis peu de temps des détails relatifs
à cette époque, qui me font ajouter de l'amitié à l'estime que
depuis longtemps j'avais vouée au maréchal Macdonald... Je regrette
seulement pour lui 1815.]
Un autre homme était à côté de Beurnonville, c'était Dupont. En le
voyant, la physionomie du maréchal s'anima et sa voix devint plus
sévère:
--M. le général, lui dit-il, votre conduite envers l'Empereur et
votre pays est aussi blâmable qu'elle peut l'être... Si Napoléon fut
sévère pour vous, vengez-vous de lui... mais non aux dépens de votre
patrie...
La voix du maréchal était animée, et Caulaincourt chercha à le
calmer...
--Songez où vous êtes, M. le maréchal, lui dit le grand-écuyer.
En ce moment, M. de Talleyrand, qui était avec l'empereur de Russie,
sortit de son cabinet, et toujours avec ce même calme qu'il apportait
en apparence avec lui, et cette voix ou plutôt ce _sotto voce_ avec
lequel il disait une parole légère, comme il annonçait la destruction
d'un empire:
--Messieurs, dit-il aux maréchaux avec une intention méchante et
comme parlant toujours à ces hommes du sabre, messieurs, si vous
voulez _disputer_, descendez chez moi.
--Cela serait inutile, monsieur, répondit le maréchal Macdonald, mes
camarades et moi nous ne reconnaissons pas le gouvernement provisoire.