faire partie du nôtre en France, et qui allait chez M. de Talleyrand
par devoir et par plaisir, comme les auditeurs qu'on envoyait en
mission, on voit que sa maison était une des plus agréables de
Paris. La princesse d'Yeckciwitz, soeur du prince Poniatowsky, était
une habituée de la maison. Madame de Talleyrand ne l'aimait pas:
elle en était jalouse comme une tigresse; et si la pauvre princesse
avait eu deux yeux, elle les lui eût arrachés; malheureusement
elle n'en avait qu'un. La pauvre femme avait pour M. de Talleyrand
une de ces passions qui jettent un manteau de ridicules sur une
femme, de manière qu'elle ne le dépouille jamais. Elle envoyait à
M. de Talleyrand tout ce qu'elle trouvait de rare et de beau dans
son chemin; cette manière de vivre n'enrichit pas quand on n'a
pas une grande fortune. Ce fut le malheur de la pauvre princesse
d'Yeckciwitz... elle fit des dettes, et même un beau jour il lui
arriva un malheur comme cela pourrait échoir pour un fils de
famille, le tout pour avoir fait des cadeaux à M. de Talleyrand.
Le plus curieux de l'affaire, c'est que M. de Talleyrand, qui
n'avait pas une passion pour elle, comme on le pense bien, ne
faisait aucune attention aux _raretés_, qui même bien souvent s'en
allaient figurer chez la duchesse de Courlande ou telle autre amie
de M. de Talleyrand, qui à son tour en faisait des générosités. Je
dis cela parce que je sais les _voyages et malheurs_ arrivés à un
superbe mandarin à la robe bleue, aux manches pendantes, aux yeux
retroussés; cet honnête mandarin, qui coûta des sommes folles, fut
donné par madame la princesse d'Yeckciwitz à M. de Talleyrand.--M. de
Talleyrand le donna à madame la duchesse de Courlande; et madame la
duchesse de Courlande, quoiqu'elle tînt avec tendresse à la moindre
babiole qui lui venait de M. de Talleyrand, donna le magnifique
mandarin à son amie de coeur madame la marquise de Sainte-Croix[76],
où je l'ai vu il y a peu d'années dans l'hôtel de cette dernière, rue
Sainte-Marguerite au Marais.
[Note 76: Madame la marquise Des Corches de Sainte-Croix, mère du
général Sainte-Croix et tante de madame du Cayla. Elle était soeur de
M. Talon; c'était une femme supérieure, et l'amie la plus intime de
la duchesse de Courlande, mère de la duchesse de Dino.]
Les vieilles femmes étaient une partie fort soignée du salon de M.
de Talleyrand. À commencer d'abord par la sienne, qui n'était plus
ni jolie, ni jeune, ni même agréable, on comptait une demi-douzaine
de têtes qui chacune pouvaient réclamer pour leur part personnelle
au moins la moitié d'un siècle. C'étaient madame de Luynes, madame
d'Yeckciwitz, madame Zayombeck, madame de Balbi, madame de Laval...
et quelques autres encore dont j'ai oublié les noms.--Madame de
Talleyrand était à peine saluée par ces dames, au reste, qui ne s'en
gênaient guère.
Le traité de paix qui suivit Austerlitz amena à Paris une quantité
d'étrangers qui augmentèrent l'agrément de la maison de M. de
Talleyrand, sans rien ajouter cependant au charme qu'on trouvait
toujours à le rencontrer, _lui_, et quelques autres hommes de son
intimité, passé une heure du matin; et lorsqu'on le trouvait de bonne
humeur surtout, la bonne fortune était complète: alors il avait un
_laisser aller_ qu'on aurait pris pour une confiance arrachée par
le charme que vous auriez exercé sur lui, lorsqu'au contraire il ne
disait que ce qu'il voulait dire, et tout en ayant l'air de raconter
_malgré lui_, c'était une nouvelle qu'il lançait dans le monde; mais
n'importe, je me rappellerai toujours avec reconnaissance le charme
que j'ai trouvé dans ces heures passées à l'écouter; jamais je n'ai
rien rencontré de plus ravissant que cette causerie familière de M.
de Talleyrand avec ses amis les plus intimes, M. de Narbonne, M. de
Montrond, M. de Sainte-Foix.--Le prince de Nassau, tout conteur et
menteur qu'il était, se soumettait à la loi que M. de Talleyrand
semblait imposer. J'ai vu quelquefois toute une soirée ou plutôt
toute une nuit, car on ne demeurait libre qu'à une heure, on ne
soupait qu'à deux, et on n'allait se coucher qu'à quatre ou cinq, se
passer sans que M. de Nassau fît un mensonge.
Un homme parfaitement aimable qui venait chez M. de Talleyrand, mais
n'était pas Français ni de son intimité, c'était le comte Golowkin.
Le comte Golowkin était spirituel, charmant, Français de bonne
compagnie _en tout_... et, en vérité, un homme tout à fait désirable
pour une maîtresse de maison, mais après cela menteur comme on ne
l'est vraiment que très-rarement. C'était avec une perfection du
genre que je ne pouvais comprendre quand je me le rappelais; car en
l'écoutant il parlait si bien qu'on ne pensait pas au mensonge.
J'ai parlé tout à l'heure du duc de Laval: c'était un type dont le
moule est brisé que M. de Laval; on lui a prêté une foule de mots
qu'il n'a jamais dits, il y en avait bien assez des siens; mais M.
de Laval était loin d'être un sot; il avait même un esprit à lui qui
était assez original. Comprenant tous les jeux, les jouant, le whist
surtout, de manière à se faire une fortune loyale et certaine avec ce
jeu, il ne sortait jamais d'un sérieux aussi imposant que s'il eût
traité de la paix ou de la guerre pour le premier des empires.
Mais son humeur était odieuse à supporter; personne n'en était à
l'abri. M. de Talleyrand, sa soeur, la duchesse de Luynes, M. de
Montrond et toute la troupe du whist y passaient sans appel pour peu
qu'on fît une faute, et avec M. de Laval la faute arrivait souvent.
M. de Montrond lui ripostait toujours: aussi avait-il fini par se
soumettre un peu. Quant à M. de Talleyrand, il ne lui répondait pas.
Madame de Luynes prenait l'affaire au sérieux, et alors la partie de
whist devenait un combat de cris et de paroles injurieuses dites par
M. de Laval, au grand amusement de toute la compagnie.
Comme je n'écris pas l'histoire politique de l'époque, je m'étends
davantage sur les personnages qui formaient la société et
conséquemment le salon de M. _le prince de Bénévent_: car tel était
le titre enfin que l'Empereur avait conféré à M. de Talleyrand pour
_ses services rendus à l'État_.
J'allais alors fort souvent chez M. de Talleyrand. J'aimais son
esprit, j'appréciais son talent; et quoiqu'un homme de mes amis, d'un
jugement supérieur, et qui le connaissait fort bien, me dît le peu de
fond qu'on pouvait faire sur son dévouement à l'Empereur, Junot et
moi, nous y croyions comme à un précepte de notre foi... Au moment où
je partis pour le Portugal, je dînai chez lui; comme il était alors
notre ministre, plus que celui de la Guerre, étant placée auprès
de lui à table, il me parla de l'Empereur dans de tels termes que
j'en fus attendrie, et le dis le soir même à M. d'Abrantès: «Cela
ne m'étonne pas, me répondit-il... je sais _qu'il aime_ l'Empereur,
et Lannes aura affaire à moi s'il répète encore un mot comme celui
d'hier.»
Ce mot avait été dit à dîner chez moi par le général Lannes, qui
revenait de Lisbonne, où il s'était conduit comme un écolier, et où
M. de Talleyrand lui avait probablement _écrit_ ou _dit_ quelques
mots railleurs, selon la matière, qui, pour le dire avec vérité,
était abondante. Avec le haut mérite du duc de Montebello, on peut
convenir qu'il n'avait rien en lui qui pût convenir au négociateur.
M. de Talleyrand l'avait vu, l'avait dit et avait bien fait; Lannes,
qui n'aimait et ne supportait même pas une remontrance de l'Empereur,
récusa, comme on le pense bien, celle de M. de Talleyrand. Cependant,
tout brave qu'il était, M. de Talleyrand lui faisait peur au jeu de
la parole. C'était une escrime à laquelle il n'était pas habile, et
n'avait pour toute parade qu'une injure ou un jurement, ce qui ne
prouve rien du tout, au contraire.
Nos relations avec M. de Talleyrand furent toujours ce que je viens
de les montrer. De ma part, il y avait même un motif de plus pour
m'en rapprocher. J'étais liée depuis l'enfance avec une de ses nièces
que j'aimais et que j'aime toujours chèrement; aussi à mon retour de
Portugal j'y allais assidûment...
Madame de Talleyrand crut un moment, et ce moment fut long, que
c'était pour sa personne que j'allais si souvent chez M. de
Talleyrand, et la voilà qui me prit dans la plus funeste des amitiés:
car c'était une calamité que l'amitié de madame de Talleyrand; M. de
Talleyrand saurait bien qu'en dire...
En conséquence, elle m'arriva régulièrement deux fois par semaine,
venant le matin pour me voir plus _intimement_, venant le soir _pour
la convenance_, disait-elle, et m'ennuyant toujours; ce que je ne
pouvais lui dire et qu'elle ne voyait pas. Je me sauvais bien d'elle
auprès de M. de Talleyrand, où j'étais sûre qu'elle ne me viendrait
pas chercher, car elle le craignait et ne l'aimait plus: elle était
même à cette époque déjà très-méchante pour lui; des _caqueteurs_
prétendaient même qu'elle le _battait_, et l'un d'eux racontait
qu'un jour M. de Talleyrand ayant mal aux dents d'une fluxion
très-douloureuse, elle lui porta un coup violent dans la joue malade.
Un soir nous étions peu de monde chez M. de Talleyrand, M. Fox était
encore au ministère. M. de Talleyrand nous raconta qu'il avait écrit
la lettre la plus charmante pour annoncer qu'on avait découvert à
Londres un homme qui voulait assassiner l'Empereur; cet homme était
FRANÇAIS.
«J'ai fait mettre ce misérable en prison, ajoutait M. Fox; mais nos
lois ne permettent pas de retenir longtemps en prison un étranger
qui n'est coupable d'aucun délit en Angleterre. J'attendrai l'avis
que vous me donnerez.» M. Fox disait encore dans sa lettre à M. de
Talleyrand un fort joli mot qui prouvait l'horreur qu'il avait pour
le crime que l'assassin méditait: «Je lui ai d'abord fait l'_honneur
de le prendre pour un espion_,» disait le ministre anglais...
M. de Talleyrand, en parlant de ce fait comme d'une sorte de
confidence, exaltait beaucoup M. Fox et sa loyauté. Le fait réel,
c'est que M. Fox était un homme ayant l'âme élevée, et sans aucune de
ces petites passions comme en nourrissait M. Pitt. M. de Talleyrand
voulait répandre cette action de M. Fox pour qu'il lui revînt à
Londres qu'on était reconnaissant de ce qu'il avait fait. L'Empereur
fit encore plus; il lui fit adresser par M. de Talleyrand une
charmante lettre qui fut même comme un chaînon repris et rattaché. Si
M. Fox était demeuré plus longtemps en ce monde, il est certain que
la paix aurait été signée de nouveau.
M. de Talleyrand quitta Paris pour suivre l'Empereur en Allemagne,
après la bataille d'Iéna. Paris devint alors bien désert. Madame de
Talleyrand, qui avait déjà Valençay, je crois, mais ne voulait pas
aller si loin, prit une bicoque à la Muette où je me rappelle avoir
été la voir. Je la trouvai dans une chambre où son gros et grand
corps pouvait à peine se tenir. La conversation n'était pas tenable
quand M. de Talleyrand n'y était pas...
Après son départ j'héritai de la partie de whist. Ces messieurs, qui
avaient tous madame de Talleyrand dans la plus belle et cordiale
aversion, ne voulurent jamais reprendre leurs soirées chez elle en
l'absence de M. de Talleyrand, et comme indépendamment du goût commun
à M. d'Abrantès et à ces messieurs pour le whist, ils étaient de ma
plus intime société, on n'eut tout simplement qu'à ouvrir deux tables
de jeu dans mon salon, et quoique les cartes fussent habituellement
bannies de chez moi, je leur permis d'y entrer pour un temps...
M. de Talleyrand écrit rarement, mais il écrit bien, et cela se
conçoit en l'entendant causer. Il lui arriva en Pologne une histoire
fort comique qui donna lieu à une lettre charmante qu'il écrivit
ici. Sa voiture s'embourba dans ces horribles chemins de la Prusse
polonaise, et la voiture ministérielle demeura en panne comme la
charrette d'un manant: on appela des soldats.--Il y fallait penser;
la voiture était là depuis neuf heures du matin, et il était alors
sept heures du soir. Un bataillon tout entier arriva, et la voiture
fut soulevée et enfin arrachée de ce gouffre boueux dans lequel elle
était tombée.
--Qui est donc là-dedans? demanda un soldat.--Le ministre des
Affaires étrangères.
--Ah! ah! dit le premier, qui, à ce que croit M. de Talleyrand, était
le _gracioso_ du bataillon, pourquoi se mêle-t-il de venir faire de
sa chienne de diplomatie dans un maudit pays comme celui-ci?
--C'est vrai ça, dirent tous les autres en choeur.
Ce que j'ai dit de M. Fox me rappelle un fait arrivé dans le même
temps. Il y avait à Hambourg un émigré chargé par Louis XVIII de
payer des pensions à de pauvres émigrés qui demeuraient soit à
Hambourg, soit à Altona. Le comte de Gimel, nom de cet envoyé de
Louis XVIII, était un homme comme la Restauration aurait dû en avoir
beaucoup: c'était un homme dévoué à sa cause, mais avec honneur et
loyauté, un vrai Français enfin. Le comte de Gimel était donc à
Hambourg lorsqu'un jour, le 17 juillet 1806, un nommé _Loiseau_ se
présenta chez lui, et, sans préambule, lui offrit de venir à Paris
pour assassiner l'Empereur. M. le comte de Gimel, révolté de cette
proposition, le reçut avec horreur.
«Si vous n'avez pas d'autres moyens pour relever le trône des
Bourbons qu'un lâche assassinat, monsieur, lui dit-il, allez ailleurs
chercher des complices!»
Un ami de M. de Gimel, qui allait beaucoup chez le résident de France
à Hambourg, lui raconta le fait, ce qui fit arrêter Loiseau et le fit
conduire à Paris. M. de Gimel était un homme d'une noble et loyale
opinion: des royalistes comme lui auraient fait aimer les Bourbons.
Il mourut peu de temps après cet événement et fut mal remplacé
jusqu'au moment où M. Hue, ancien valet de chambre de Louis XVI, vint
lui-même à Hambourg pour inspecter les besoins des pauvres émigrés
dont madame la duchesse d'Angoulême prenait soin.
Tilsitt vit faire un traité qui de nouveau devait donner de l'espoir
pour la paix. M. de Talleyrand revint avec l'Empereur; la société
de la rue d'Anjou reprit ses habitudes, et tout marcha comme par le
passé. Toutefois une grande tempête se préparait du côté de l'ouest,
et tout faisait présumer que ses éclats seraient terribles: l'Espagne
annonçait une révolution... Ce fut en ce moment que Napoléon supprima
le tribunat!...
C'est une délicate chose à toucher que cette affaire de la Péninsule.
Avant d'en dire quelques mots, je parlerai de l'opinion de la France
sur l'Empereur: elle était ce que peut-être elle n'avait jamais été.
Sa force morale avait reçu à Tilsitt une augmentation tellement hors
des proportions voulues, qu'il pouvait tout tenter. Cette amitié
d'un souverain puissant, l'entrevue de Tilsitt, tout ce qui s'était
passé dans cette campagne, où en dix mois Napoléon avait touché les
bords de la Vistule et remporté des victoires qui suffiraient pour
illustrer le règne entier d'un homme; le fait réel, c'est que depuis
le couronnement de l'Empereur, jamais il ne fut aussi fort qu'en ce
moment.
Les affaires de la Péninsule ont-elles été conseillées par M. de
Talleyrand, _oui_ ou _non_? voilà l'état d'une question fort délicate
depuis longtemps livrée à la discussion politique... et personne ne
l'a pu résoudre. Si j'interroge ma conscience, je réponds que je
suis certaine que si M. de Talleyrand ne l'a pas conseillée, il l'a
fortement approuvée. Je n'en veux pour preuve que les liaisons plus
qu'intimes non-seulement de lui avec Izquierdo, mais de tous ceux
qui l'entouraient avec cet homme, âme damnée du prince de la Paix...
J'ai d'ailleurs trouvé dans les papiers de mon mari des fragments
de lettre ayant rapport à sa mission secrète lors de notre premier
passage à Madrid, en allant prendre possession de notre ambassade à
Lisbonne; Junot fut alors chargé de plusieurs choses intimes pour le
prince des Asturies (plus tard Ferdinand VII). Tout cela se tient, et
assez pour que je puisse formuler une opinion sur cette terrible et
mystérieuse affaire d'Espagne. Le duc de Lavauguyon, qui se trouva à
Madrid avec Murat, nous a raconté de bien étranges choses. Tous ces
fragments forment un _tout_ sur lequel je suis assise, et je prends
de là ma direction.
La _prise_ du Portugal commença la _prise_ de la Péninsule. Ce mot de
_prise_ on n'en voulait pas, car on choisit pour commander l'armée
d'invasion l'homme qui était _encore ambassadeur_ auprès de la reine
de Portugal. Ce fut une mauvaise comédie dont personne ne fut dupe,
mais qui ne s'en joua pas moins.
La marche de l'armée française sur Lisbonne fut un prodige. Le
général Thiébault, chef d'état-major du duc d'Abrantès pour cette
même campagne, et à qui l'armée doit tant de remerciements et de
reconnaissance, peut dire si ce fut _une promenade_, comme l'ont dit
quelques ignorants ou quelques serpents... un de ces reptiles qui ont
toujours besoin de siffler, n'importe quelle action. Quoi qu'il en
soit du plus ou moins de périls que l'armée a courus, tandis que nos
aigles s'avançaient vers Lisbonne, Madrid grondait déjà sourdement
pour annoncer cette terrible tempête qui devait amener quatre cent
mille Français dans cette belle Espagne, pour y trouver la mort.
On sait déjà que ce n'était pas Charles IV qui était roi d'Espagne;
il avait beau mettre au bas des cédules royales:
_Yo el Rey_,
il n'était pas aussi roi dans la Péninsule que je suis maîtresse
absolue dans ma maison. C'était Godoy.
Ce Godoy, détesté, méprisé des Espagnols, ce Godoy qui, pendant vingt
ans qu'il fut _privado_, ne sut même pas donner une loi heureuse à
sa patrie... Pas un chemin, pas un pont, pas un arbre planté en son
nom!... un silence de mort enfin couvrirait le nom de cet homme, si
le cri de l'indignation ne s'élevait à côté de lui pour lui dire
qu'il a fait le malheur de l'Espagne.
Cette haine générale n'était pas seulement le fruit de sa position
de favori. Cette place de _privado_ n'avait pas toujours été occupée
par un homme inhabile; le duc d'Olivarès[77], le duc de Lerme, don
Juan d'Autriche, le frère de Charles II, montraient, avec le comte
de Campo-Manès, ce qu'on peut produire avec la faveur, quand le bon
grain tombe sur une bonne terre. Mais Godoy ne dut son avénement à
_la faveur_ du roi que _par celle_ de la reine. Honte sur lui! criait
la nation tout entière.
[Note 77: Le duc d'Olivarès laissa prendre le Portugal, mais ce fut
après tout un grand ministre; s'il ne fut pas l'égal de Richelieu, il
fut moins cruel, au moins, et cela compense.]
Et c'est de cet homme que Don Eugenio Izquierdo était non-seulement
l'agent, mais l'ami... Et on sait comment Izquierdo était reçu chez
M. de Talleyrand!... Izquierdo!... lorsque je pense à cet homme, mon
coeur se soulève.
Godoy fut l'homme fatal de l'Espagne bien plus que Napoléon. Je
connais l'Espagne et je l'aime; j'ai bien étudié tous ses malheurs,
j'ai remonté à leur cause, et je crois pouvoir affirmer que Don
Manuel Godoy est la principale cause de toutes les infortunes de la
Péninsule, sous quelque forme qu'elle ait été frappée.
Le prince des Asturies abhorrait le prince de la Paix; j'ai entendu
cette haine s'exhaler avec rage du coeur de Ferdinand VII, en
présence de mon mari et de la princesse sa femme[78], lorsque je
passai à Madrid pour aller à Lisbonne.
[Note 78: Il voulait sans doute le conduire, comme Don Carlos, à
être jugé à mort. Ensuite, il n'y aurait eu que Don Carlos entre Don
Francisco et le trône; Don Francisco, le troisième enfant, était fils
de Godoy.]
Notre ambassadeur à Madrid, lors de la révolution d'Aranjuez, était
M. le marquis de Beauharnais, beau-frère de Joséphine; sa position
était des plus difficiles. Il avait tout le tact et le talent
nécessaires pour agir dans une semblable circonstance; mais que
faire contre une double manoeuvre qui agit sans que vous sachiez où
sont ses mouvements? M. de Talleyrand avait ses rouages, ses fils,
que faisait mouvoir Izquierdo, et M. de Beauharnais avait d'autres
renseignements et presque d'autres ordres. Il se conduisit même avec
une admirable modération, en rétablissant la paix entre le prince des
Asturies et son père. Mais Godoy ne voulait pas de paix; il voulait,
je crois, la mort du prince des Asturies. Je ne puis m'expliquer
autrement cette rage haineuse qui l'animait contre l'infant. Enfin
les choses en vinrent au point que le roi et l'infant portèrent la
cause au tribunal de Napoléon.--Il donna raison au père. Le fait est
que le père était un imbécile, le fils un méchant et Godoy le plus
misérable des hommes. Quant à la reine, elle ne sut être ni épouse,
ni femme coupable, ni mère, ni souveraine. Voilà les acteurs de ce
drame si imposant joué à Bayonne en 1808.
Les querelles devinrent sérieuses. On envoya des troupes en Espagne:
ce fut une faute; nous n'en avions pas le droit... On a prétendu que
Godoy, voulant emmener le vieux roi loin de Madrid pour le faire
aller en Amérique, avait demandé des troupes afin de l'effrayer.
Le fait est qu'Izquierdo partit en courrier de Paris et arriva à
Aranjuez le mardi-gras. Il alla aussitôt chez Godoy... Il le trouva
masqué, déguisé en moine, et faisant et disant toutes les folies qui
passaient par sa pauvre tête. Izquierdo était un misérable niais,
mais il avait assez de talent pour comprendre la gravité de leur
position; il leva les épaules et fit bien.
Pendant ce temps, l'armée française, sous les ordres de Murat,
franchissait les Pyrénées, et Murat entrait dans Madrid, où il
fut mal accueilli. Murat n'était pas l'homme qu'il fallait aux
Castillans, peuple sérieux, positif, austère, et l'opposé des
fanfaronnades et des jactances de Murat.
Il crut avoir pris l'Espagne pour lui; mais l'Empereur lui écrivit
qu'il fût tranquille et qu'il _songerait à son affaire_. Alors
se firent entendre les pleurs et les grincements de dents. La
grande-duchesse de Clèves, de Berg et de Juliers n'était pas
contente... Mon Dieu! quelle extravagance et quel délire!
Quand Murat vit que l'Espagne n'était pas pour lui, il fit tout ce
qu'il put pour faire perdre la couronne du royaume d'Espagne au
pauvre Charles IV, et puis ensuite à tout autre qui la prendrait,
c'est-à-dire qu'il embrouilla tout, au point que personne ne s'y
reconnut. Godoy, qu'on allait pendre, ne le fut pas, et l'on vit un
petit-fils de Louis XIV solliciter à genoux de quitter une couronne,
un royaume qu'il ne pouvait plus partager avec son _privado_,
demandant pour toute grâce un dernier asile où ce _trésor_ fût en
sûreté. C'est alors que Murat, sur les recommandations _écrites_
et _expresses_ de M. de Talleyrand, rendit la liberté à don Manuel
Godoy. Ceci était après la révolution d'Aranjuez.
La nation fut furieuse. Godoy était tellement détesté, qu'on avait
besoin de sa mort comme d'une expiation. Le peuple, les grands, la
bourgeoisie, tous la voulaient et la demandaient par un seul cri.
C'est alors que l'Empereur arriva à Marrac. Il manda les parties
devant lui. Ferdinand arriva le premier, et fut suivi de son père et
de sa mère, qui ne quittaient pas leur inséparable Godoy. On sait
la fin de cette histoire, du moins dans sa première partie... M. de
Talleyrand y parut peu en dehors, n'étant plus alors aux Affaires
étrangères; mais M. le duc de Cadore n'était pas dans ce chaos,
tandis que M. de Talleyrand y était tout entier. Ses partisans,
depuis cette époque, en voyant le blâme universel s'étendre sur
cette affaire, voulurent le disculper, mais n'y purent parvenir; ils
dirent seulement que s'il fût demeuré au portefeuille des Affaires
étrangères, les choses se fussent passées plus convenablement.
Les princes d'Espagne allèrent à Valençay, chez M. de Talleyrand
même, et le roi Charles IV à Marseille, avec sa femme et _Manuelitto
Godoy_. Quelle profonde étude à faire dans toute cette tragi-comédie,
jouée et composée par ceux mêmes qui sont en scène!
La conduite de Ferdinand VII, pendant sa captivité, lui fut, dit-on,
suggérée pour le rendre méprisable aux yeux de ses sujets. Ceci est
une de ces calomnies comme la méchanceté n'en fait que trop souvent.
Ferdinand VII était un homme que j'ai connu, et qui n'avait nullement
besoin d'être poussé pour faire des actions basses et indignes de
son rang. Conspirant sans cesse contre lui-même, parce que ses
tentatives étaient stupides; jouant ou faisant jouer la comédie,
séduisant des maritornes dans les basses-cours du château, il laissa
le duc de San-Carlos filer une plus noble passion auprès de madame de
Talleyrand, qui, dit-on, ne lui fut pas cruelle; et lorsqu'elle vint
à Paris et que nous y vîmes aussi le duc de San-Carlos, nous pensâmes
que le duc s'était trompé. Mais la princesse ne l'entendait pas
ainsi.