à cette époque; on croyait être fort magnifique lorsqu'on était
habillé un peu plus que de coutume, et qu'on avait derrière sa
voiture un seul domestique avec un petit galon pour indiquer la
livrée. Et alors madame Murat, madame Marmont, moi, madame Savary,
madame Duroc qui avait la livrée du premier Consul, toutes ces dames,
excepté madame Bonaparte, n'avaient qu'un domestique. Quant à leur
toilette, c'était une élégante toilette du matin, et voilà tout.
Je me rappelle que madame Murat se moqua de moi parce que j'avais
une robe de dentelle noire, costume que j'avais choisi comme plus
convenable pour une grande cérémonie religieuse. Toutes les femmes de
la _cour_ consulaire avaient fait le cortége de madame Bonaparte et
se tenaient avec elle dans le jubé de Notre-Dame, qui existait encore
à cette époque; il y avait même de bien belles sculptures en bois sur
ce jubé; il fut détruit peu de temps après.
Tout ce qui était militaire reçut fort mal le Concordat. L'armée
était républicaine, elle avait des sentiments tout répulsifs à ce
changement. Lorsque Augereau sut qu'on allait à Notre-Dame pour
entendre la messe, il voulut descendre de voiture avec Lannes. On fut
aussitôt le dire à Bonaparte, qui leur envoya _l'ordre_ de rester et
de l'accompagner. Ils allèrent donc à Notre-Dame; mais peut-être
eût-il été plus convenable qu'ils n'y fussent pas. Augereau jurait
assez haut pour couvrir la voix de celui qui répondait à la messe.
Quant au général Lannes, il jurait aussi haut, et, de plus, il avait
faim et demandait à manger comme un pauvre. On lui trouva du chocolat
qu'il croqua avec grand appétit et surtout grand bruit. Lannes était
républicain; non pas qu'il comprît la république, pour lui c'était
beaucoup trop abstrait; mais accoutumé depuis son enfance à entendre
dire du mal des prêtres et parler de la république comme de la source
de tous les biens, il exécrait les prêtres et adorait la république.
Que de sentiments semblables sans autre base!
Le lendemain, le premier Consul demanda à Augereau ce qu'il pensait
de la cérémonie de la veille.
--Elle était très-belle, répondit Augereau..., mais il y manquait son
plus bel ornement.
--Lequel?
--Un million d'hommes qui, depuis dix ans, se sont fait tuer pour
détruire ce que nous rétablissons[71].
[Note 71: On a prêté ce propos au général Damas, qui était près
d'Augereau. Je ne sais pas s'il est d'Augereau; s'il l'a dit, on le
lui a soufflé. Il était incapable de l'imaginer à lui seul.]
Bonaparte fut très-irrité du propos. Augereau commençait à être mal
_en cour_, et ce mot ne pouvait contribuer à l'y mettre mieux.
Bonaparte dit un jour, après le Concordat, devant trois ou quatre
de ses plus fidèles officiers:--Il faut une religion: partout elle
est utile pour gouverner...; elle agit sur les hommes... En Égypte,
j'étais mahométan...; je suis catholique en France. Mais il faut que
la police de cette religion soit tout entière dans les mains de celui
qui gouverne. Je veux une religion, je veux des prêtres, mais _pas de
clergé_.
--Général, lui dit quelqu'un, le Pape a dit: Je ferai tout ce que
voudra le premier Consul.
--Il fera bien. Qu'il ne pense pas avoir affaire à un imbécile...
Il se promena quelque temps sans parler; on respectait son silence.
On voyait de grandes pensées passer sur son front. Tout à coup, se
tournant vers ses officiers qui l'entouraient, et parmi lesquels
était mon mari, qui était venu à l'ordre le matin même, il leur dit:
--Que croyez-vous que le cardinal Consalvi me montre d'effrayant pour
me faire signer?... le salut de mon âme!... L'immortalité, pour moi,
c'est le souvenir laissé dans la mémoire des hommes. Voilà qui porte
aux grandes actions... Il se tut de nouveau et marcha encore quelque
temps sans parler... Puis s'arrêtant tout à coup.
--Oui, dit-il avec force, il vaut mieux ne pas naître que de passer
sur la terre inaperçu...
M. de Talleyrand fut, vers ce temps-là, sécularisé par un bref du
Pape qui le relevait de ses voeux[72]. Il avait fait de lui-même
cette action depuis longtemps, et c'était, il me semble, une grande
maladresse que de constater par cette mesure que tout ce qu'on avait
fait dans la Révolution était mal fait, et qu'on revenait sur une
besogne consommée. Le bref du Pape, demandé par M. de Talleyrand, est
une maladresse, je le répète, si c'est lui qui l'a demandé. On m'a
affirmé que c'était le premier Consul qui l'avait exigé de lui.
[Note 72: Le bref ne fut pas enregistré à l'époque où il fut donné;
il le fut au 19 août 1802, et le Pape le donna, je crois, en avril
1801. Le cardinal Consalvi me parla beaucoup de M. de Talleyrand
lorsque je le revis à Rome.]
M. de Narbonne, M. de Choiseul, M. de Montrond, M. de Nassau, M.
de Lavaupalière, tous ceux enfin qui entouraient M. de Talleyrand,
n'étaient certes pas dévots; eh bien! ils furent tous ravis de ce
bref, excepté M. de Montrond: son esprit, extrêmement fin, lui
fit voir que M. de Talleyrand faisait une faute. Peut-être M. de
Talleyrand le voyait-il aussi, et la chose fut-elle impossible à
éluder.
La fille d'une amie de M. de Talleyrand se maria vers l'époque dont
je parle. C'était une charmante personne, Fanny de Coigny, fille
de la fameuse marquise de Coigny, si célèbre sous l'ancienne cour
qu'elle prenait à tâche de braver, surtout Marie-Antoinette. Fille de
M. de Conflans et fort riche, jolie, grande dame, madame de Coigny
avait tous les avantages réunis pour être une femme à la mode; aussi
y fut-elle, et en première ligne. Au moment où Bonaparte rappela
définitivement tous les émigrés, il rendit la fortune de madame de
Coigny, à la condition de marier sa fille avec le général Sébastiani,
qui alors était fort joli garçon et n'était pas, comme aujourd'hui,
un très-respectable ambassadeur; il avait une charmante tournure, de
l'élégance et une très-jolie figure. Quant à mademoiselle de Coigny,
c'était une de ces personnes qu'on regrette toujours, parce qu'elles
ne se retrouvent plus, et laissent toujours quelque chose à regretter
dans celles qui leur ressemblent le plus... Je l'ai bien regrettée.
Elle mourut à Constantinople, en couches de son premier et unique
enfant, qui est aujourd'hui madame de Praslin.
Le traité d'Amiens fut signé. Ce fut encore Joseph qui parut dans
ce traité... Ce fut une joie universelle en France, et l'on fut dans
un délire complet... Les fêtes se succédèrent, tous les ministres
en donnèrent; madame Murat en donna une à Neuilly, qu'elle avait
alors avec Villiers, que le premier Consul lui avait donné lors de
son mariage... Il nous arriva à Paris un bel ambassadeur de S. M.
Britannique, lord Withworth; il n'était plus jeune, puisqu'il avait
été ambassadeur auprès de Catherine II il y avait déjà longtemps...
Lord Withworth était grand et avait le double de sa taille par une
des plus parfaites impertinences que j'aie rencontrées de ma vie.
Je me trompe pourtant. Il avait une femme, la duchesse de Dorset,
assez laide, assez vieille, assez désagréable pour faire fuir toute
une ville: jugez comme elle remplissait sa mission d'ambassadrice,
qui est toute de conciliation, de paix et de mansuétude... Non,
jamais son souvenir ne me quittera... C'est surtout son impertinence
gratuite que je ne puis lui pardonner; et puis si commune, si
vulgaire avec sa prétention de haute aristocratie et le titre de
duchesse...; si grosse, si courte, si ronde... Elle se moquait un
jour de madame Lefebvre, sans remarquer qu'elle était plus vulgaire
qu'elle[73]...
[Note 73: J'ai connu une grande dame anglaise dont mon mari fut
_l'ami fort intime_. Cette Anglaise avait une mère à moitié folle
qui, toute grande dame qu'elle était, avait fort souvent besoin
d'argent; Junot lui en prêta, et beaucoup (j'ai la note). Nous
n'en entendîmes plus parler, et pourtant l'une des deux femmes est
aujourd'hui l'une des plus riches de l'Europe.]
M. de Talleyrand eut alors une maison presque toujours ouverte où il
recevait tous les jours. Je crois cependant que l'accueil hospitalier
qu'il faisait aux Anglais était bien contre son gré. L'Angleterre
avait été indigne pour lui dans l'émigration, et M. Pitt l'avait tout
simplement fait chasser d'Angleterre comme Jacobin!... Mais il était
trop bien appris pour en laisser voir du ressentiment... Toujours le
même, sans émotion, ne disant que ce qu'il voulait, il fut bien pour
des gens qu'il devinait d'ailleurs ne devoir pas faire un long séjour
en France.
Un jour, M. de Talleyrand fut à la Malmaison; il trouva le premier
Consul dans une grande agitation.
--Qu'avez-vous donc, général? lui demanda M. de Talleyrand.
BONAPARTE.
Un motif de grande inquiétude. Je ne sais qui envoyer en Angleterre,
comme ministre, en échange de ce beau fils qu'ils m'envoient ici.
M. DE TALLEYRAND.
Mais, général, regardez autour de vous... N'avez-vous pas déjà chargé
d'une mission diplomatique le général Sébastiani?
BONAPARTE secouant la tête.
J'en ai besoin pour autre chose...
M. DE TALLEYRAND.
M. de Vaisne...?
BONAPARTE.
Eh! ce ne serait pas trop mal!...
M. DE TALLEYRAND.
Le général Berthier?
BONAPARTE, secouant encore la tête.
_J'en ai besoin pour autre chose._
M. DE TALLEYRAND.
Mais pourquoi ne pas envoyer à Londres M. Denis[74]?
[Note 74: Je ne sais de qui il voulait parler.]
BONAPARTE.
J'ai mon affaire... j'enverrai Andréossi.
M. DE TALLEYRAND, souriant.
Vous voulez nommer _André aussi_!... Qu'est-ce donc que cet André? je
ne l'ai jamais vu auprès de vous.
BONAPARTE ne comprenant pas.
Je ne vous parle pas d'André... je dis _Andréossi_ de l'artillerie.
M. DE TALLEYRAND.
Ah! je vous demande pardon! je n'avais pas compris... C'est Andréossi
de l'artillerie... Je cherchais, moi, Andréossi dans la diplomatie...
Oui, oui, Andréossi... c'est très-bien.
M. de Talleyrand se moquait, non pas du premier Consul, mais de son
choix. En effet, on ne comprend pas comment Bonaparte a pu faire
un pareil choix pour un ambassadeur. Andréossi était lourd, épais,
ne connaissait guère que ses polygones, et voilà tout. Aussi ne
plut-il que médiocrement, et même pas du tout, à Londres; le prince
de Galles, si élégant, si admirablement _fashionable_, ne sut que
penser de l'envoi d'un tel homme. Ignorant des premières notions
de la politesse, il fit d'abord des gaucheries qui commencèrent
par faire rire, et finirent par ennuyer... M. de Talleyrand nous
racontait un jour que M. le général Andréossi, ne connaissant pas les
coutumes _princières_, appelait toujours le prince de Galles: _Mon
prince_... Le prince de Galles, à la fin, ennuyé de cette répétition,
dit un jour à je ne sais quelle personne de la légation française:
_Dites donc au général Andréossi de ne pas toujours m'appeler mon
prince... il finirait par me faire prendre pour un prince russe._
Andréossi fut rappelé avant que le reste de ses équipages fût déballé.
Un jour les amis de M. de Talleyrand furent consternés. On apprit,
non pas _qu'il allait_, mais _qu'il venait_ de se marier... Il avait
épousé madame Grandt.
M. de Narbonne, que je vis le soir chez la marquise de Lucchesini,
me confirma la chose. Il en avait été témoin à sa grande honte et
regret...
Ce mariage étonna tout le monde. Madame Grandt n'était plus jeune,
elle n'était plus belle même. Il ne restait plus de cette personne
si renommée qu'un colosse de chair, portant perruque, ayant des
yeux bordés de rouge, et en tout une personne très-peu désirable.
Toutes les vieilles amies de M. de Talleyrand jetèrent flammes
et feu. La duchesse de Luynes, la vicomtesse de Laval, madame
d'Yechsiwithz, madame de Coigny, tout ce monde fut désolé. Mais ce
furent principalement les hommes. M. de Montrond surtout tenait
madame de Talleyrand dans la plus belle des haines. Il y avait enfin
un concert de reproches entre tous les amis de M. de Talleyrand, qui
vint s'abattre sur M. de Narbonne, témoin du mariage.
--Pourquoi ne pas nous l'avoir dit? s'écriaient-ils tous...; nous
serions venus embrasser notre ami et lui demander de ne pas faire
cette folie.
--Mais je n'ai pas eu le temps, s'écriait M. de Narbonne. Songez donc
que je n'ai eu que deux heures.
Lorsque madame de Talleyrand fut présentée à l'Empereur, elle vint
à Saint-Cloud faire sa cour. En la voyant, l'Empereur fronça le
sourcil, et lui dit assez durement:
--Madame, maintenant que vous êtes la femme d'un homme dont le nom
vous impose des devoirs, j'espère que vous y songerez.
Madame de Talleyrand était probablement prévenue, et on lui avait
fait la leçon, car elle répondit:
--Sire, je m'efforcerai d'imiter _en tout_ Sa Majesté l'Impératrice.
L'Empereur ne répondit rien à son tour. Une fois mariée, madame de
Talleyrand rendit la maison de M. de Talleyrand moins agréable. On
savait ce qu'elle était avant ce mariage, et tout en la traitant
bien, on lui donnait souvent le loisir de la réflexion en restant
des soirées entières sans lui parler. Elle ne gênait pas enfin, et
maintenant il fallait se gêner pour elle. Toutefois, cette crainte ne
fut pas longue. M. de Talleyrand, qui, je crois, s'en était repenti
avant de l'avoir fait, dit lui-même quelques mots qui guidèrent
les amis même au delà des bornes prescrites. Mais de ce moment,
néanmoins, la maison de M. de Talleyrand fut toute différente de ce
qu'elle était.
DEUXIÈME PARTIE.
M. DE TALLEYRAND SOUS L'EMPIRE, DE 1804 À 1807.--LE PRINCE DE
BÉNÉVENT DEPUIS 1807 JUSQU'EN 1814.
La situation de M. de Talleyrand pendant le séjour du Pape en
France, lors du couronnement, fut très-délicate; mais il s'en tira
admirablement, et même à Notre-Dame il ne craignit, ou du moins ne
parut craindre aucuns souvenirs fâcheux. Peut-être lui-même les
avait-il oubliés.
Un fait dont peu de gens se doutent, c'est que M. de Talleyrand
perdit à l'Empire. Sous le Consulat, malgré les gardes qui étaient
chez le second et le troisième consul, malgré leur rang dans
l'almanach de l'année, même de l'Empire, M. de Talleyrand était,
par le fait, le second personnage de l'État. Bonaparte avait une
excessive confiance en lui, et il le lui témoignait par des soins
tout à fait visibles pour ceux qui passaient comme moi leur vie aux
Tuileries ou à la Malmaison. Je pensais dès lors que le nom de M.
de Talleyrand était pour beaucoup dans cette considération que lui
montrait le premier Consul. L'ancienneté, l'illustration de ce nom
de Périgord, formaient une sorte d'auréole autour de la tête de M.
de Talleyrand. Napoléon avait une grande mobilité dans de certaines
parties de lui-même, et cette mobilité donnait lieu à des disparates
étranges. Ainsi, par exemple, il voulait l'égalité parmi les hommes,
et il vénérait les anciens noms. On a vu combien cette magie des noms
a influé sur l'arrangement du château impérial.
Mais le crédit de M. de Talleyrand venait encore d'une autre
cause. J'ai dit que je serais juste avec lui, et je le serai. Je
reconnaîtrai que son esprit juste et fin avait su comprendre comment
on devait flatter Bonaparte. Il ne le flattait que rarement, et
alors c'était avec une telle délicatesse, qu'il n'en restait que le
parfum et aucun des ennuis; ensuite il le servait comme il voulait
l'être. Jamais une note violente ne partait immédiatement; jamais
une lettre, commandée dans la colère, n'était écrite et envoyée
comme le faisaient beaucoup de ministres, qui croyaient faire
merveille en servant ainsi à la course. Ceci rentre bien dans ce que
me disait, il y a bien peu de temps, un des hommes qui ont été le
plus attachés à Bonaparte:--Le malheur de l'Empereur, me disait-il,
est d'avoir été trop bien servi. En effet, que de préfets, que de
ministres se hâtaient d'exécuter les ordres donnés dans un moment
de colère!... Que de fois on a détruit l'affection d'une province
entière en exigeant, croyant mieux agir, vingt hommes de plus pour
la conscription d'une année!... M. de Talleyrand ne faisait point
ainsi. Il attendait, pour envoyer une note ou une lettre, quelquefois
vingt-quatre ou trente-six heures, et l'Empereur n'en était que plus
satisfait.
Au moment où l'Empire fut proclamé, une chose assez remarquable,
c'est la manière dont le corps diplomatique était composé, en le
mettant en comparaison du corps diplomatique au moment du Consulat.
C'était la base de la société de M. de Talleyrand que ce corps
diplomatique, et il savait avec beaucoup d'habileté en tirer un grand
parti; excepté le ministre batave, tout avait été changé.
Le comte de Cobentzell (Philippe), ambassadeur d'Autriche.
C'était un petit homme, habillé comme au temps de Marie-Thérèse,
dont il parlait sans cesse; portant un manchon grand comme la main,
ayant toujours ses habits garnis de la plus belle pelleterie du
Nord, coiffé comme un as de pique; homme assez ordinaire et pas mal
ridicule, ce qui pour le temps qui courait ne valait rien chez nous.
Je ne sais trop pourquoi le cabinet de Vienne l'avait choisi; du
reste, bon homme et fort attentif aux devoirs de politesse du monde.
Le marquis de Gallo, ambassadeur de Naples, était l'opposé du comte
de Cobentzell. C'était un homme encore jeune, du moins assez pour
n'avoir rien d'austère dans les manières sans être ridicule; on dit
qu'il était d'une grande habileté en affaires, je le crois sans
peine. Il parlait bien français, et en tout il comprenait la France.
Sa femme était belle en intention, mais non pas en réalité. On voyait
qu'en naissant elle avait fait ce qu'elle avait pu pour cela, sans
pouvoir y parvenir; elle aimait la France, était joyeuse, et en tout
plaisait assez.
Le marquis de Lucchesini, ministre de Prusse, était une énigme
difficile à résoudre. Fort laid, et même d'une laideur repoussante
et choquante, n'ayant qu'un oeil, et dans l'autre une expression
déplaisante, il était peu aimé de la société dans Paris, où il est
meilleur d'abord de ne pas déplaire par les yeux pour avoir du succès
par l'esprit. M. de Lucchesini en avait pourtant beaucoup, et même
plus qu'il n'en fallait, car souvent sa finesse lui faisait dépasser
le but. L'Empereur ne l'aimait pas, et en général on aimait mieux M.
de Brockhausen, qui lui succéda. Madame la marquise de Lucchesini
était une grande femme prussienne, ayant tout immense, excepté les
yeux, qui étaient fort petits et qu'elle agrandissait tant qu'elle
pouvait avec du noir récolté sur une grande épingle; ce qui faisait
que ses yeux et son visage étaient souvent barbouillés comme celui
d'un petit ramoneur: elle parlait comme un enfant, prétendait qu'elle
ne pouvait pas dire _Paris_, et disait _Pa-is_, faisait la charmante,
et annonçait trente-deux ans, tandis que son extrait de baptême
disait cinquante. Mais il n'y a pas mort d'homme dans la découverte
d'un petit mensonge comme celui-là, et comme elle était bonne femme
on lui passait cela.
M. de Cetto, ministre de Bavière, était un honnête homme, ayant
une femme qui était douce et bonne, disait son âge et n'avait de
prétention qu'à remplir ses devoirs de mère de famille; ce à quoi
elle réussissait à merveille.
La Russie n'avait qu'un chargé d'affaires en ce moment, qui était M.
le chevalier Doubril. C'était un garçon fort habile, dit-on; mais la
position difficile de la Russie au moment du couronnement empêchait
cette puissance, ou du moins son représentant, d'être dans la société
française comme il l'eût été sans cet empêchement.
Le bailli de Ferrette, ministre de l'ordre de Malte, était un homme
qui représentait son affaire à merveille. On se demandait souvent
si le bailli de Ferrette existait; il était incertain qu'il fût
vivant pour beaucoup de gens; il était petit, maigre au point
d'être diaphane, pâle et tellement fluet, que M. de Montrond disait
qu'il était l'homme le plus hardi de France, _attendu qu'il marchait
quand il faisait du vent_. Sa conversation était nulle, et pourtant,
comme la tradition de toutes les coutumes de la bonne compagnie
vivait encore en lui plus que son individu même, on l'aimait, et il
était recherché pour le whist de M. de Talleyrand quand la partie
habituelle n'était pas là.
Cette partie se composait de M. de Talleyrand lui-même, de M. le
comte Louis de Narbonne, de M. de Montrond, de M. le prince de
Nassau, de M. de Choiseul, de M. de Sainte-Foix et de M. de La
Vaupalière.
Mais le plus important de tous était le duc de Laval: j'en parlerai
tout à l'heure...
M. de Dreyer, ministre-ambassadeur de Danemark, était un homme d'une
bonne attitude. Le Danemark avait toujours été ami fidèle de la
France, et son ministre avait toujours été bien accueilli chez M. de
Talleyrand, qui avait au suprême degré un talent inimitable pour ces
nuances si difficiles à saisir, et qui souvent évitent des notes qui
ne font qu'aigrir les esprits.
M. de Souza, ministre de Portugal, était un homme profondément
instruit, honnête homme, n'ayant pas l'apparence pour lui, mais au
fond un homme fort remarquable. Sa femme allait peu dans le monde,
et pourtant elle y eût été admirablement placée: c'était madame
de Flahaut, auteur d'_Adèle de Sénanges_ et d'une foule de jolis
ouvrages. Elle ne sortait que rarement, même pour aller chez M. de
Talleyrand, dont cependant elle avait été l'amie la plus intime
pendant longtemps et avant la Révolution. Cette liaison remontait à
1785. Madame de Souza était la femme la plus charmante et la plus
agréable de causerie et de bonne compagnie que j'aie vue. Une seule
personne me la rappelle encore, et ce n'est qu'en partie; comme
j'établis une comparaison à son désavantage, je ne la veux pas nommer.
Le cardinal Caprara, légat du Saint-Siége, était un homme dont on ne
pouvait dire que du bien, mais _prélat romain_ au delà de tout. Il
suivait à Paris les coutumes de la place d'Espagne et du _Corso_,
comme il eût fait à Rome; du reste, c'était un homme fin et délié, un
homme bien capable de jouer la partie de M. de Talleyrand, et même de
lui rendre peut-être des points en fait de ruses et de contre-ruses.
Quant à l'Espagne, son VRAI ministre était un homme d'un aspect
odieux nommé Don Eugenio Izquierdo.--Cet homme, d'une laideur
tellement repoussante qu'il faisait fuir les enfants[75] comme
un épouvantail, avait l'âme de cette figure. M. de Talleyrand et
ses alentours avaient pour cet Izquierdo un attachement que je
n'ai jamais compris, car de le voir seulement me l'aurait fait
prendre en aversion. Il s'occupait d'histoire naturelle, où il
était, dit-on, fort habile; mais le réel de ses occupations à Paris
était de conférer secrètement avec M. de Talleyrand et une autre
personne de son intimité que je ne veux pas nommer. C'est par lui
qu'une grande partie des affaires d'Espagne se sont traitées; le
prince de la Paix avait une entière confiance en lui, et il était
_son chargé d'affaires_ en France, pour ce fameux traité qui devait
donner le royaume des Algarves au prince de la Paix... Rien n'était
plus ignoble surtout que la figure de cet Izquierdo! Je me le
rappelle comme un cauchemar.--Comment l'Espagne ne l'a-t-elle pas
jugé!--Il y a des destinées qui, en vérité, font murmurer contre la
justice céleste... Izquierdo meurt dans son lit, et Riego meurt sur
l'échafaud!...
[Note 75: Mes petites filles, surtout la plus jeune, faisaient des
cris affreux en le voyant.]