M. de Narbonne (le comte Louis) était encore un ami très-cher de

M. de Talleyrand; il passait presque sa vie chez lui dans cette

première époque du ministère de M. de Talleyrand... Je n'ai rien de

nouveau à en dire. J'ai formulé mon opinion sur M. de Narbonne avec

une profonde conviction de tout ce qu'il possédait de parfait par

le coeur et par l'esprit. Mes regrets accompagneront son nom, et

sa mémoire me sera toujours aussi chère et sacrée que celle de mon

père... M. de Narbonne contribuait donc grandement à ce plaisir qu'on

trouvait chez M. de Talleyrand, comme société intime. M. le prince

de Nassau y venait aussi assidûment... M. d'Herenaude, lorsque ses

occupations le lui permettaient, venait également à la petite maison

de la rue d'Anjou, car cette fois M. de Talleyrand n'avait pas été

reprendre le grand hôtel Gallifet. J'ai toujours pensé que madame

Grandt en était le motif. Comment, en effet, conduire madame Grandt

dans les salons d'un ministère, et d'un ministère comme celui des

Affaires étrangères encore!

Les femmes étaient madame et mademoiselle de Coigny... et (chose

étrange!) beaucoup de nous autres jeunes mariées qui ne savions

pas ce que nous faisions, et que nos maris conduisaient chez M. de

Talleyrand, dont quelques-uns savaient apprécier l'esprit. De ce

nombre était M. d'Abrantès; il aimait beaucoup M. de Talleyrand,

et fut charmé quand il me trouva moi-même toute ravie d'aller avec

lui. M. de Talleyrand venait chez ma mère, rarement à la vérité,

parce que ma mère, très-exagérée dans son opinion royaliste, et

ne voyant souvent que des personnes de cette même opinion, entre

autres le prince et la princesse de Chalais, cousins-germains de M.

de Talleyrand, mais ne l'aimant pas, il ne cherchait pas une maison

où cependant il était apprécié, mais par la maîtresse de la maison

seulement. Il suivait de là que ma mère ignorait complétement que

M. de Talleyrand logeât chez madame Grandt, ou madame Grandt chez

M. de Talleyrand... Nous étions plusieurs dans le même cas; Duroc

y conduisait aussi sa femme, ainsi que plusieurs de ses camarades,

comme Savary, Lauriston, etc...

Cette petite maison de la rue d'Anjou était fort jolie... Il y avait

un salon fort grand, voilà tout; plus tard, il y eut une galerie en

manière de serre chaude qui agrandit le local.

M. de Talleyrand jouait beaucoup, soit au whist, soit au creps; il

jouait toujours... On soupait chez lui, quoiqu'il ne soupât pas...

mais il avait _réinstitué_ cette ancienne coutume, si favorable

au charme de la causerie. Madame Grandt aimait ensuite le souper

pour lui-même, et M. de Talleyrand la trouva très-docile pour cette

coutume; Brillat-Savarin aurait fait un _Aphorisme_[67] sur les

soupers de madame Grandt, plus tard madame de Talleyrand, pour peu

qu'elle le lui eût demandé.

[Note 67: Charmant ouvrage de Brillat-Savarin, où l'art de savoir

bien manger est démontré avec tout l'esprit possible.]

Un homme remarquable de l'époque allait aussi chez M. de Talleyrand,

c'était Brillat-Savarin; il y avait son rival également, que M.

de Talleyrand aimait assez aussi: c'était M. de La Reynière, que

personne n'aimait; mais M. de La Reynière n'était qu'un élève à côté

de Brillat-Savarin; et puis, le premier est un cynique méchant et

atrabilaire, tandis que Brillat-Savarin est toujours prêt à couronner

sa coupe de roses et de jasmin... Il mange pour vivre, lui; mais

comme il veut bien vivre, il fait de cette action très-importante

l'objet d'une attention spéciale. Après avoir lu l'_Almanach des

Gourmands_, je n'avais plus faim... Après avoir lu Brillat-Savarin,

je demandais mon dîner.

Le seul reproche que je lui fasse, à Brillat-Savarin, c'est de

ne pas assez s'occuper du _contenant_, tout en disant merveille

du _contenu_. C'est peut-être une réflexion de femme que je fais

là; mais il me semble que rien n'est plus nécessaire au bien-être

confortable d'un bon dîner que des cristaux, une belle argenterie, de

belles porcelaines, du linge de Flandre ou de Saxe, et enfin de tout

ce luxe qui peut entourer aujourd'hui un objet qu'on veut orner...

M. de Talleyrand prit, dans les premières années du Consulat, une

petite campagne à Auteuil près de la _Tuilerie_, maison appartenant

alors à madame de Vaudé. Cette maison d'Auteuil était fort petite

et ne contenait quelquefois qu'à grand'peine les convives de M. de

Talleyrand; car on venait lui demander à dîner sans qu'il attendît,

et cela le charmait. Madame de Luynes, la vicomtesse de Laval,

madame et mademoiselle de Coigny, le général Sébastiani, le général

Junot, M. de Montrond, M. de Sainte-Foix, M. de La Vaupalière, M. de

Narbonne, M. de Choiseul, M. de Nassau (après la paix de Lunéville),

le bailli de Ferrette, et puis un autre original qu'on trouvait

partout, qui était reçu partout et ne tenait à rien, si ce n'est au

prince primat, qui ne le connaissait pas, le comte de Grandcourt; et

puis quelques membres du Corps diplomatique plus familiers dans la

maison que les autres.

Quoique cette campagne fût si près de Paris, qu'elle pouvait, en

vérité, passer pour une petite maison du faubourg, la vie y devenait

à l'instant même plus commode et plus facile... M. de Talleyrand

causait davantage... Il jouait au billard après et avant le dîner; il

y avait un mouvement enfin que madame Grandt ne pouvait pas, comme

cela lui arrivait à Paris, transformer en un état passif... et faire

d'une troupe de gens ayant volonté d'agir et de penser, un cercle

imitant un serpent qui se mord la queue... un cercle éternel d'où

vous ne pouvez sortir. J'ai éprouvé cet effet presque magnétique

plusieurs fois dans la rue d'Anjou...

Les bonnes journées d'Auteuil étaient celles où l'on arrivait à trois

heures... on se promenait ou dans le bois, ou dans le jardin. Si

M. de Talleyrand ne travaillait pas avec le premier Consul et que

ses convives lui fussent agréables, il les venait trouver, et alors

il était charmant; on dînait fort bien, car sa maison était bien

tenue... On jouait au billard, ou bien au creps, ou à un autre jeu

que l'une de ces dames aurait indiqué. Madame de Balby, lorsqu'après

elle fut de retour, aurait remué le cornet jusqu'au jour. Je n'ai

jamais connu personne aimant le jeu comme madame de Balby. Je

parlerai plus tard d'elle en parlant de madame la duchesse de Luynes.

Dans le courant de la soirée, M. de Talleyrand travaillait une ou

deux heures, lorsqu'il n'allait pas à la Malmaison ou bien aux

Tuileries, et puis, revenant dans le salon, il allait à la table

de jeu, faisait quelques coups de creps, ou bien, s'il avait plus

de temps, un ou deux robbers de whist. Il s'arrêtait ensuite à une

grande table ronde, sur laquelle il faisait mettre de grands volumes

de gravures anglaises, dont il avait déjà, à cette époque, une des

plus magnifiques collections connues; il faisait placer sur cette

table de grandes gravures et des voyages pour sa nièce et pour moi.

Sa nièce n'était pas encore mariée; je l'étais depuis seulement six

mois.

J'aimais beaucoup M. de Talleyrand alors; M. d'Abrantès, qui l'aimait

beaucoup aussi, avait surtout pour lui un attachement fondé sur de

la reconnaissance, car nous croyions tous qu'il aimait Napoléon.

Lors de la signature de la paix de Lunéville, dont Joseph fut

chargé, Paris fut extrêmement brillant, et le ministre des Affaires

étrangères se trouva nécessairement placé de manière à recevoir tout

ce qui affluait à Paris de plus considérable, soit de la Russie, soit

de la Prusse, de l'Autriche, etc., enfin de toute l'Allemagne comme

de tout le Midi.

Je n'ai jamais pu savoir si M. de Talleyrand avait été pour quelque

chose dans la résolution que prit Bonaparte d'éloigner Sieyès

du gouvernement; ce que je sais, c'est qu'il ne l'aimait ni ne

l'estimait même comme homme de talent... et que ses mauvaises

plaisanteries sur Sieyès ont pu donner à Bonaparte une opinion tout

opposée à ce qu'il avait d'abord voulu faire. Sieyès était, au fait,

un homme fort léger; il avait le goût des choses étroites et cachées;

sa manière d'opérer était misérable, avec toute cette réputation

gigantesque qui ne fut au fait jamais prouvée par rien. Mirabeau

avait déjà jugé Sieyès, et ce qui est survenu n'a pas donné lieu de

ne le pas croire.

--Je le tuerai par le silence, avait dit Mirabeau... J'en dirai tant

de bien qu'il n'osera jamais parler.

Ce qui arriva.

Mais le résultat du mot fut singulier; Sieyès, renvoyé au dedans

de lui-même, prit en effet le parti du silence, et ne fit à ses

admirateurs l'honneur de leur parler que dans de rares circonstances;

ce qui fit dire à ses partisans que Sieyès était un homme _profond_.

Le mot ayant été dit un jour devant M. de Talleyrand, il répondit:

«Profond!... c'est creux que vous voulez dire.»

Le mot était vif. On le reporta à Sieyès. Il fut furieux, et ne le

pardonna ni ne l'oublia. Il avait de l'esprit, s'il n'avait pas de

talent; il employa le sien à tourner M. de Talleyrand le plus qu'il

le pouvait en ridicule. Le fameux mot qu'on a prêté à un autre est de

lui, sur le portrait de M. de Talleyrand par Gérard.

«Il ressemble à une vieille femme qui vient d'ôter son rouge et ses

mouches.»

Et il y a aussi quelque vérité là-dedans.

Au moment du traité de Lunéville, Sieyès ne tarissait pas sur ce

ministre des Affaires étrangères, qu'on ne chargeait pas de faire les

traités de paix, et cent gentillesses du même goût. Elles devinrent

tellement vives, au reste, que le premier Consul se fâcha, et fit

dire à Sieyès de se taire. Je ne sais si M. de Talleyrand l'a jamais

su, mais je suis certaine du fait.

Au reste, longtemps avant Lunéville, M. de Talleyrand avait fait des

ouvertures au cabinet de Saint-James, et deux ans après ce fut encore

Joseph qui eut les honneurs du traité d'Amiens. Il avait les épines,

l'autre avait les roses de l'affaire; c'est là qu'il avait changé

de rôle et qu'il tirait les marrons du feu pour qu'un autre les

croquât. Ce fait a peut-être profondément blessé M. de Talleyrand; et

Bonaparte, qui souvent frappait en aveugle, l'a peut-être un peu mis

en oubli. Il avait trouvé un avantage immense dans M. de Talleyrand,

un républicain grand seigneur, autant que le nom, la vaillance et les

manières peuvent en faire un. C'était même une déférence pour les

cours étrangères que de leur donner cet homme pour traiter avec elles.

Cependant Bonaparte aimait M. de Talleyrand; partout il lui donnait

des preuves de faveur, et pour qu'il en donnât, il fallait qu'il

aimât les gens. Le jour où ma mère donna un bal où fut le premier

Consul, Bonaparte ne causa qu'avec ma mère et M. de Talleyrand; sa

conversation avec celui-ci dura depuis minuit jusqu'à une heure et

demie du matin.

J'ai parlé de l'intérieur de la maison de M. de Talleyrand, présidé

par madame Grandt... je dois dire aussi que lorsque M. de Talleyrand

donnait de grands dîners, de quatre-vingts ou cent couverts, des

réunions diplomatiques, alors il invitait à l'hôtel Gallifet, au

ministère. Mais on conçoit que ce n'était qu'un camp volant et peu

agréable pour la causerie. Aussi, qui aurait vu M. de Talleyrand dans

cette grande représentation n'aurait pas reconnu l'homme qui plus

tard, chez lui, causait dans l'intimité la plus gracieuse avec ces

mêmes hommes qui se trouvaient autour de la table ministérielle.

M. de Talleyrand ne garda pas longtemps la petite maison d'Auteuil;

il prit Neuilly, qui, aujourd'hui, appartient à Louis-Philippe. Il

en fit un but de distraction; et là encore, on retrouva toujours,

et seulement à cette époque, un lieu propre à la société et à la

conversation.

Amoureux de madame Grandt, comme certes il ne le fut pas quelques

années plus tard, M. de Talleyrand montra dans le même temps une

extrême ingratitude à madame de Staël. Le premier Consul ayant

manifesté son opinion sur son salon à très-haute voix, on le déserta,

et M. de Talleyrand, oubliant tout ce qu'il lui devait, cessa de la

voir; c'est elle-même qui le dit, et avec une vive peine[68].

[Note 68: On fit courir alors ce mot qui, depuis, a eu tant de succès

contre cette pauvre madame de Staël; elle aurait dit (selon celui qui

racontait) à M. de Talleyrand:

--Enfin, vous ne m'aimez plus!

--Mais, si, je vous aime toujours.

--Non, non!... Enfin, tenez, si madame Grandt et moi nous tombions

dans l'eau, laquelle sauveriez-vous?

--Je crois que vous savez nager.

On disait que M. de Talleyrand aurait dû répondre à madame de Staël:

Ni l'une, ni l'autre. Je ne sais pas si le mot n'eût pas été plus

dur encore.]

Un homme de beaucoup d'esprit de ses amis, à qui je parlai de cette

conduite, parce que j'aimais M. de Talleyrand alors, ayant été

habituée à l'entendre louer depuis mon enfance sous des rapports de

sociabilité, qui étaient les seuls par lesquels il tenait à ma mère,

après les liens de famille qui venaient de son oncle le comte de

Périgord, ami le plus intime de ma mère; cet ami, dis-je, me regarda

avec une sorte de colère lorsque je lui parlai de M. de Talleyrand et

de madame de Staël.

--En vérité, me dit cet homme, comment allez-vous demander de ces

niaiseries-là à un homme qui vient de faire ce que j'ai lu ce matin?

--Qu'a-t-il donc fait?

--Un chef-d'oeuvre.

--Mais encore?

--Vous êtes trop jeune pour pouvoir apprécier un tel ouvrage; un

beau juge qu'une femme de dix-huit ans pour connaître et décider d'un

rapport profond, comme Montesquieu et Burke!

--Merci du compliment; mais si vous croyez que je me connaîtrais

mieux à décider d'une toilette de bal, ce qui, au fait, est assez

vrai, sans doute, dites-moi du moins le nom de ce beau chef-d'oeuvre

de M. de Talleyrand, car vous savez bien que je l'aime beaucoup.

--Oui... en effet! belle preuve d'amitié, vraiment, de vouloir

le faire aller écouter les rêveries d'une femme folle en matière

politique, comme presque en tout autre objet... Qu'elle file, comme

dit le premier Consul, ou qu'elle parle chiffons.

--Cela ne lui réussirait pas mieux avec nous autres femmes, car elle

y entend moins encore qu'à parler politique... Ah çà! vous ne voulez

donc pas me dire ce nom?

--C'est le Rapport sur l'état de la diplomatie en France dans ce

moment; c'est admirable.

--C'est vrai, je l'ai lu et je l'ai trouvé ainsi.

--Vous l'avez lu?... quelle bonne plaisanterie! et comment

l'avez-vous eu entre les mains?... il n'est pas public.

--Que vous importe? je l'ai lu.

L'homme dont je parle, quoiqu'il eût beaucoup d'esprit, avait

le défaut de ne pas laisser passer les petites choses, et d'en

faire de grandes affaires aussitôt qu'il le pouvait... Le voilà

tourmenté à l'excès, parce que j'avais lu ce rapport qui, au fait,

est une admirable chose. M. de Talleyrand n'est certes pas un homme

ordinaire, et je ne l'ai jamais ni _dit_, ni _pensé_.

Je suis équitable en tout, et précisément parce que je suis

aujourd'hui éloignée de M. de Talleyrand pour des motifs relatifs à

l'Empereur, je dois être juste pour lui à une époque où il mérite des

louanges. Voici quelques passages de ce morceau qui sont l'expression

d'une haute et belle pensée:

«...... Tous les emplois de la République demandent un patriotisme

éprouvé; l'esprit et l'honneur de tous les états qui tiennent

au service public supposent cette qualité générale. Elle est le

caractère commun, et ne saurait être le caractère distinctif d'aucun

état.

«...... Il y a deux classes de qualités qui entrent dans la

composition de l'esprit et de l'honneur de la profession qui fait

l'objet de cet article[69]: _Les qualités de l'âme_, et celles de

l'esprit.

[Note 69: La diplomatie!...]

«..... Dans la première classe sont: 1º la circonspection; 2º la

discrétion; 3º un désintéressement à toute épreuve; 4º et enfin une

certaine élévation de sentiments qui fait qu'on sent tout ce qu'il y

a de grand dans la fonction de représenter sa nation au dehors, et de

veiller au dedans à la conservation de ses intérêts politiques.»

Je me borne à parler seulement de ce que dit M. de Talleyrand sur

_les qualités de l'âme_ exigées pour la diplomatie. Elles sont toutes

honorables; mais aussitôt que le mot _âme_ avait frappé mes yeux,

je m'étais attendue, je l'avoue, à tout autre chose. Il y aurait

eu peut-être plus d'adresse à parler de la volonté d'épargner les

hommes, d'empêcher la guerre, et de donner plus d'extension au mot

qui, du reste, est honorablement traité dans cet article.

--Eh bien! dis-je à l'ami de M. de Talleyrand, ai-je lu le rapport?

puisque je vous en cite des passages, vous n'en doutez pas, j'espère?

--C'est cela qui m'étonne.

--En vérité, pour l'ami d'un diplomate, vous n'êtes pas très-fin;

comment, vous ne comprenez pas que ce rapport était sur le bureau de

mon mari, et que je l'ai trouvé en furetant pour en chercher d'autres.

--Ah! ah! de la jalousie!.. vous cherchiez quelques lettres de femmes?

--Cela ne vous regarde pas.

Lorsque Joseph fut à Lunéville, il imagina (dit-on) de gagner une

somme très-forte à la Bourse en faisant acheter des rentes, pensant

avec raison que la nouvelle de la paix les ferait monter. Il y eut, à

ce qu'il paraît, une erreur, et Joseph, à ce que dit le bruit public,

perdit une somme très-forte. Bonaparte, qui n'était pas riche, ne

pouvait aider son frère, et cela le désolait; M. de Talleyrand arriva

dans son cabinet, aux Tuileries, précisément au moment où il avait le

plus d'humeur de cette affaire.

--Comment faire? disait-il en se promenant à grands pas, comment

faire?...

Il exposa la chose à M. de Talleyrand, qui, au reste, la connaissait

au moins aussi bien que lui. En écoutant Bonaparte, M. de Talleyrand

fit quelques mouvements pour ramener son équilibre, que son pied-bot

dérangeait toujours, quand cela lui était utile; quant à celui de la

physionomie, il ne s'altérait jamais...

--Eh quoi! dit-il après avoir entendu, ce n'est que cela?... mais ce

n'est rien du tout.

--Vraiment!... Vous m'étonnez.

--La chose est simple... Faites monter la rente.

--Mais l'argent!

--C'est la chose la plus facile du monde. Faites déposer au

Mont-de-Piété ou bien à la Caisse d'amortissement, vous aurez de

l'argent pour faire lever la rente... Elle remontera, Joseph vendra,

et non-seulement il rentrera dans ses fonds, mais il gagnera.

--Ce n'est pas ce qui m'inquiète ni même ce que je veux, répondit

Bonaparte... qu'il sorte de ce guêpier, et je suis trop heureux et

lui aussi.

On suivit, dit-on, le conseil de M. de Talleyrand, et la chose eut

une pleine réussite.

Mais en parlant de lui, de ses conversations, de ses mots jetés comme

au hasard et pourtant toujours dits avec intention, il faudrait

pouvoir rendre cette figure blême et immobile, aux traits encore

agréables à cette époque, mais sans la plus légère étincelle de la

vie du coeur ou même de cette vie intellectuelle pour laquelle cet

homme semblait fait; il faudrait pouvoir donner cette ressemblance,

vraiment nécessaire pour juger de l'effet que produisait une

conversation avec M. de Talleyrand sur des sujets graves; il faut que

le lecteur puisse se former une idée de l'immobilité des muscles du

visage de M. de Talleyrand, de son aisance de grand seigneur malgré

son immobilité. Ajoutez à l'idée que vous pouvez vous faire de M. de

Talleyrand l'esprit prodigieux de cet homme, et vous aurez un aperçu

de ce qu'il était en présence de Bonaparte, lorsque celui-ci, déjà

colosse de gloire, aspirait encore à une place plus élevée.

Les Bourbons de Parme et d'Espagne arrivèrent à Paris sous la figure

et le nom de _roi et reine d'Étrurie_. On avait de tous côtés les

yeux ouverts pour connaître quelle pensée était celle du premier

Consul relativement à eux. Elle fut bientôt connue, parce que le

jeune prince était trop imbécile pour aider à donner le change dans

une mascarade comme celle-là.--Il était stupide.

M. de Talleyrand leur donna une fête ravissante dans sa maison de

campagne de Neuilly. Rien de plus charmant que son ordonnance. Il est

vrai de dire que la nature en faisait la moitié des frais; on était

au printemps et même déjà dans l'été, et le temps était admirable. M.

de Talleyrand mit dans l'ordonnance de sa fête toute la coquetterie

que la gravité diplomatique n'eût peut-être pas osée en Autriche, à

cette époque, ou dans d'autres royaumes.--Un improvisateur italien de

beaucoup de talent, nommé _Gianni_, improvisa une ode assez longue,

et ravit le pauvre roi, qui, parlant mal le français, était heureux

comme un écolier en congé lorsqu'il pouvait parler italien. Aussi

avait-il éprouvé un moment de désappointement lorsqu'il entendit

le premier Consul répondre en français à son compliment italien. Le

pauvre petit roi demeura stupéfait.

--_Ma, in somma, siete Italiano siete_ NOSTRO.

--Je suis Français, répondit sèchement Bonaparte en lui tournant le

dos.--Et il se mit à caresser le prince royal, qui avait trois ans,

et qui était bien le plus laid magot royal ou roturier que j'aie

jamais vu.

Toutes les galanteries furent prodiguées à ses hôtes par M. de

Talleyrand. La façade du château représentait celle du palais Pitti,

formée avec des lampions, et le feu d'artifice rappela la même

intention. Le souper fut servi dans l'orangerie; il fut arrangé avec

une adresse d'élégance remarquable: on mit des tables autour des

orangers en fleur, qui de cette manière servaient de surtout; à leurs

branches étaient suspendues des corbeilles remplies de fruits glacés,

et de tout ce qui peut être fait en ce genre de plus parfait[70].

Cette fête, au fait, était la _seule_ qui, depuis la Révolution, pût

à bon droit exiger le nom de fête; chacun en revint enchanté, et M.

de Talleyrand fut gracieux, poli, tout en ne souriant jamais, et en

étant si égal en apparence pour tous, qu'il le fallait bien connaître

pour savoir qu'il _voulait_ être poli plus avec vous qu'avec tout

autre.

[Note 70: Cette recherche de suspendre des corbeilles avec des fruits

glacés et des oranges est bien ancienne. On la trouve dans un Voyage

en Espagne par madame d'Aulnoi, sous Louis XIV; elle rapporte l'avoir

vue chez le cardinal Porto-Carrero, à Tolède.]

Quoique son titre d'évêque fût un peu oublié, on parla beaucoup du

bref du pape qui, disait-on, l'avait sécularisé. Je ne l'ai jamais

cru alors, parce que M. de Talleyrand aurait épousé madame Grandt, et

ne lui aurait pas laissé porter ce nom de Grandt à la face d'Israël

scandalisé. Ce bref aurait été expliqué à son avantage.

J'ai omis en son temps de parler d'une chose très-remarquable; mais

ce livre, tout formé de souvenirs, laisse la possibilité de revenir

sur le passé: j'en profite pour parler du Concordat.

M. de Talleyrand, bien qu'évêque constitutionnel, bien qu'il eût

ainsi contribué à l'apostasie, du moins en partie, du clergé noble

français, M. de Talleyrand ne fut jamais opposé au retour de la

religion en France; mais il y aurait eu trop de choses _heurtées_

dans les rapports qui devaient exister entre les agents du saint Père

et M. de Talleyrand-Périgord, ancien évêque constitutionnel d'Autun,

quoique ces agents du Pape fussent des hommes d'une haute portée et

avec des vues grandes et larges; et Bonaparte connaissait mieux que

personne les nuances à observer en pareilles circonstances. Il nomma

donc pour les plénipotentiaires de la République son frère Joseph,

le conseiller d'état Cretet, et un abbé bon militaire, bon frère

d'armes, appelé l'abbé Bernier, qui, ainsi que l'archevêque Turpin,

tuait d'une main et baptisait de l'autre.

Les agents du Pape étaient le cardinal Consalvi, le cardinal Caprara

et monseigneur Spina, qui plus tard fut archevêque de Gênes et

cardinal. Tous trois étaient des hommes habiles, mais Consalvi était

le premier des trois.

Cette négociation amena le Concordat, qui fut proclamé solennellement

l'année suivante au printemps et converti en loi de l'État... Il y

eut un _Te Deum_ chanté à Notre-Dame, et le premier Consul voulut que

la plus grande pompe entourât cette cérémonie.

Comme cette circonstance tient positivement à l'état de la société

en France à cette époque, bien que la chose ne concerne pas

immédiatement M. de Talleyrand, elle doit trouver ici sa place.

Le premier Consul _voulait_ de la pompe et de la magnificence; mais

_vouloir_ n'est pas _pouvoir_, et Paris tout entier le prouva ce

jour-là.

Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 8 / 19 段