[Note 55: Seize pages d'un in-8º.]

En terminant, il se jeta de tout le poids de son corps, qui était

assez volumineux, dans les bras du général Bonaparte, qui le reçut

avec le calme qu'il eut toute sa vie. Cependant, ce calme faillit

céder à l'attaque inattendue des quatre autres directeurs, qui

fondirent sur lui et l'embrassèrent avec une _profonde émotion_,

comme le disait François de Neufchâteau en le racontant le même soir.

C'était ce qu'on appelait l'_accolade fraternelle_.

Après que l'_émotion_ fut passée, M. de Talleyrand prit Bonaparte

par la main aussitôt qu'il fut descendu de l'autel de la patrie, et

le conduisit à un fauteuil qui lui avait été préparé en avant du

corps diplomatique.

C'est alors que le Conservatoire, qui probablement faisait ses études

dans les fêtes nationales, entonna le chant du _Retour_, dont Chénier

avait fait les paroles sur le modèle du chant _laconien_ dont parle

Barthélemy dans _Anacharsis_... les guerriers commencent, puis les

vieillards, les bardes, le choeur, les jeunes filles, les guerriers,

et puis un choeur qui termine le chant.

Ce fut après ce chant que Joubert et Andréossy présentèrent le

drapeau dont j'ai fait la description plus haut. Mais une maladie

du temps, c'étaient les discours; tout le monde parlait, et parlait

longtemps: c'était pour en mourir. Andréossy, Joubert et les

directeurs, tout cela bavarda, le Conservatoire chanta, et enfin la

séance fut levée.

Ce moment fut encore bien doux pour le général Bonaparte; les mêmes

cris d'enthousiasme le saluèrent à son départ comme à son arrivée: il

était si aimé alors!... Lorsque le drapeau de l'armée d'Italie fut

emporté pour être suspendu à la voûte de la salle des délibérations

du Directoire, les mêmes acclamations suivirent le drapeau. Un

officier supérieur le portait avec une vénération dont son visage

révélait l'expression; elle était vraie et sentie, comme celle des

assistants. Cette journée m'est présente comme si elle n'était qu'à

une année de mon souvenir[56].

[Note 56: J'avais treize ans et demi à cette époque-là.]

M. de Talleyrand, qui voulait que les projets pour l'Orient reçussent

leur exécution, pressait le départ avec une grande activité. Pendant

ce temps il donnait des fêtes, en faisait donner au _pacificateur_,

plus encore qu'au vainqueur, parce que les traités de paix regardent

le ministre des Affaires étrangères, et que les drapeaux et les

villes prises sont le domaine du ministre de la Guerre... M. de

Talleyrand est peut-être l'homme le moins parleur que j'aie rencontré

de ma vie; eh bien! la manie du discours l'avait atteint comme les

autres: il avait la _parlotte_ comme tous ceux qui avaient une place

quelconque dans le Gouvernement, et il ne laissait à personne sa part

de bavardage.

Madame de Staël avait été parfaite pour M. de Talleyrand; mais le

souvenir de ces services-là s'affaiblit d'autant mieux que le péril

personnel est souvent à côté de la mémoire... M. de Talleyrand

avait ensuite un autre motif, au moins aussi sérieux: l'amitié de

madame de Staël était, comme tout ce qu'elle éprouvait, ardente et

passionnée... et alors inquiète et même jalouse. Les affections

de M. de Talleyrand ne s'arrangeaient pas d'une inquisition aussi

soutenue que celle exercée par madame de Staël. Pour dire la chose,

il était amoureux de madame Grandt, et afin que personne n'en doutât,

il venait de l'établir chez lui sous le prétexte _de la protéger_.

Il n'avait pas fait ce pas pour écouter des remontrances; aussi

celles de madame de Staël lui donnèrent-elles de l'humeur, et voilà

tout. Il y eut alors des mouvements étranges dans la société de M.

de Talleyrand. Une lettre[57] insérée dans tous les journaux courut

Paris, et fut, comme on le pense, commentée avec la charité que la

société française apporte toujours dans ses jugements sur un de ses

membres, malgré toute sa politesse et son urbanité.

[Note 57: Cette lettre est du 5 germinal an VI (26 mars 1798), et

dans tous les journaux d'alors.]

Cette lettre était de M. de Chauvelin; elle disait en termes

très-clairs et précis qu'il ne savait pas pourquoi M. de Talleyrand

prétendait avoir fait partie de la légation française en Angleterre

en 1792. «M. de Talleyrand n'a eu avec la légation aucun rapport,

du moins officiel, que j'aie connu, moi, son chef,» disait M. de

Chauvelin dans cette lettre, fort spirituelle et bien faite, comme

M. de Chauvelin pouvait en faire une au reste. Mais cette sorte de

_rejet_, pour ainsi dire, que M. de Talleyrand recevait de la main

d'une personne dont l'autorité était grande en cette question, fit

un effet très-mauvais dans le monde, surtout après et même pendant

ces placards de Jorry. Un matin, une personne que je ne nommerai

pas, mais qu'on connaît bien, alla chez M. de Talleyrand; il venait

de se lever et se promenait dans l'équipage qu'on lui connaît, et

de plus il avait à cette époque une grande aversion pour les robes

de chambre. Le temps était beau, le printemps embaumait l'air, et

la joie était dans tous les rayons d'un beau soleil qui dorait la

verdure naissante des arbres du jardin. Malgré cette gaieté, qui

aurait dû lui épanouir l'âme, M. de Talleyrand souriait peut-être,

mais ne riait pas. Sa figure blême était impassible comme les masques

de Venise très-bien faits. L'ami qui venait lui raconter les bruits

qui l'inquiétaient lui dit vainement tout ce qu'il avait entendu,

tout ce qu'il craignait; M. de Talleyrand ne disait rien. Tout à

coup, interrompant sa toilette, il dit à l'ami consterné:

--Puisque vous avez lu les journaux, mon cher, vous y aurez vu

l'annonce de l'arrivée de plusieurs personnages fort intéressants,

et comme ils viennent du dehors, c'est à moi, au ministre des

Affaires étrangères qu'ils sont adressés, conjointement avec celui

de l'Intérieur... Ma foi! puisqu'ils aiment les discours dans ce

pays-ci, ils ne seront pas servis selon leur goût cette fois, car si

nous parlons, ils ne nous répondront pas.

L'autre le regardait avec étonnement.

--De qui donc parlez-vous? lui demanda-t-il à la fin.

--Des ours de Berne.

--Les ours de Berne!...

--Eh! sans doute, ces ours qu'on gardait dans les fossés de la

ville. Ces ours, armes vivantes de Berne... ces ours qui avaient une

liste civile... Eh bien! ils sont en route pour Paris. Le général

Schawembourg a fait comme les généraux romains qui envoyaient à

Rome les souverains vaincus, pour qu'ils parussent enchaînés après

le char du vainqueur dans son ovation... Ma foi, ceux-ci pourraient

fort bien le traîner, le char de triomphe!... qu'en dites-vous?... En

attendant, on leur prépare une belle cage au Jardin des Plantes. Et

voilà comment tout s'arrange: un prisonnier se sauve, un autre est

élargi... En voilà deux qui arrivent.

Il y avait une amertume et une ironie saillante dans ces paroles

accentuées avec une voix égale et douce et une figure impassible

qui frappaient d'autant plus qu'on la sentait sans la voir, et que

l'homme passé maître en cette manière pouvait nier qu'il se fût moqué

de tout ce qu'il venait de nommer.

--Est-ce donc de Sidney-Smith que vous voulez parler? lui demanda

l'ami.

M. de Talleyrand fit un signe de tête...--Et l'autre, quel est-il?

--Monsieur d'Araujo.--Sa cour, au reste, a voulu lui faire oublier

ses deux mois de captivité au Temple... Elle lui a envoyé deux

cordons, celui d'Avis et celui du Christ, dont il n'était que

commandeur.--Allons, encore un discours à prononcer pour le départ de

celui-là.

Il se leva et fit quelques pas lentement tout en boitant, repoussant

avec humeur tout ce qui se présentait à lui. Il était évident que de

même qu'il repoussait les chaises qu'il trouvait sous ses pas, il

cherchait à éloigner les pensées qui venaient le troubler.

Quelques habitués entrèrent dans le moment chez M. de Talleyrand

pour leur visite du matin... Quelques-uns d'entre eux avaient l'air

soucieux.

--Qu'avez-vous donc, d'Herenaude[58]? dit le ministre à un homme

dont la physionomie fine révélait un esprit hors de la ligne commune,

vous paraissez bien sombre ce matin.

[Note 58: M. d'Herenaude fut toujours auprès de M. de Talleyrand, et

lui servit immensément; on dit même que sans lui il eût été souvent

fort embarrassé.]

M. d'Herenaude s'inclina sans répondre... Il avait lu le _Moniteur_.

M. DE TALLEYRAND.

Avez-vous lu les journaux ce matin?

M. D'HERENAUDE.

Oui, citoyen ministre.

M. DE TALLEYRAND.

Quelles nouvelles?

M. D'HERENAUDE.

Mais...

M. DE TALLEYRAND.

Mais il y en a beaucoup... et pour tout le monde: l'arrivée des ours

de Berne pour les badauds; la fuite de sir Sydney Smith[59] et la

sortie du Temple du chevalier Araujo[60] pour les politiques, et la

lettre de M. de Chauvelin pour mes ennemis... Vous voyez bien que

chacun a son lot.

[Note 59: Sidney Smith, fait prisonnier dans un coup de tête qu'il

tenta à Rouen, fut mis au Temple, d'où il sortit par un moyen qui ne

fut jamais bien connu. Il y eut des présomptions pour croire que le

Directoire lui-même donna les ordres, ainsi que les ministres; quoi

qu'il en soit, il en est sorti.]

[Note 60: M. d'Araujo, Portugais, homme parfaitement aimable, qui fut

depuis ministre des Affaires étrangères; c'est de lui qu'il est si

souvent question dans mes _Mémoires_.]

M. D'HERENAUDE.

Citoyen ministre, je n'ai pas lu tous les journaux.

M. DE TALLEYRAND, prenant en main un long étui en galuchat

vert.

Tenez, messieurs, voici une chose nouvelle dont les journaux n'ont

pas encore parlé; c'est une bonne fortune, car ils sont bien pressés.

Il ouvrit l'étui et en sortit une canne faite d'un morceau d'écaille

d'une seule pièce. Au sommet de la pomme, qui était en or, on voyait

une aventurine d'une grande beauté entourée de petites couronnes en

or. La beauté de l'écaille et de la pierre, le fini de l'ouvrage,

rendaient ce morceau précieux.

--C'est la canne du pape, dit M. de Talleyrand avec une assurance

vraiment unique, en parlant d'un pareil sujet. Le général Alexandre

Berthier l'a envoyée à la République française comme un hommage.

--Il paraît que les arrestations continuent à Rome, et même

activement, dit M........, celui qui était venu le premier.

M. DE TALLEYRAND, avec un sourire forcé.

Il paraît aussi que les cardinaux arrêtés ont eu une conduite tout

à fait répréhensible. Le général Berthier est bon et juste, et il

n'aurait pas fait un acte aussi sévère, si l'on n'eût pas excité sa

colère. Le cardinal Antonelli et le cardinal Borgia en ont mal agi

avec lui[61].

[Note 61: Tous avaient des surnoms: le cardinal Antonelli

était surnommé _le fourbe_, Borgia, _le superbe_, Lasomaglia,

l'_ambitieux_, et je ne sais plus lequel avait le surnom

d'_assassin_...]

Mais, poursuivit M. de Talleyrand, tout en faisant mettre en ordre

sa belle chevelure qu'alors il portait poudrée et très-parfumée,

une autre nouvelle assez plaisante, c'est celle que je viens de

recevoir... Tenez, lisez, d'Herenaude.

C'était un décret par lequel la république de Gênes fondait une fête

en l'honneur des _deux immortels_ conducteurs de l'armée d'Italie:

Bonaparte et Berthier!...

Tout le monde se mit à rire. Cela avait l'air d'une de ces

plaisanteries faites à plaisir.

Au même instant on annonça le colonel Marmont. Il venait annoncer à

M. de Talleyrand son mariage avec mademoiselle Perregaux; ce mariage

était une grande faveur du sort pour lui. Mademoiselle Perregaux

était charmante, spirituelle, jolie, gracieuse et fort riche. M. de

Talleyrand félicita Marmont, et lui communiqua la nouvelle qui avait,

le moment d'avant, excité le rire joyeux des assistants. Marmont la

connaissait; mais il n'osa pas se livrer à sa pensée sur le ridicule

de la chose devant des hommes qui n'étaient pas de sa _robe_, et il

garda le silence.

À peu de temps de là, M. de Talleyrand fut élu député par le

département de Seine-et-Oise[62]. Je suis fâchée de n'avoir jamais

entendu parler de M. de Talleyrand à la Chambre élective. La Chambre

des Pairs n'est pas la même pour moi, pour le jugement que j'en

voudrais porter.

[Note 62: Je ne sais s'il accepta ou refusa.]

En attendant il _présentait_, _présentait_ et discourait, que c'était

une pitié pour ses amis de voir la fatigue qu'il en avait. Le prince

Giustiniani arriva ici pour représenter la République romaine, en

attendant que, quelques années plus tard, Napoléon la changeât en

deux départements. Toute cette foule d'envoyés diplomatiques formait

un nouveau salon à M. de Talleyrand, et plus, sans aucun doute, dans

ses goûts que la société directoriale. Il est vrai qu'il y mêlait

de tous les partis; mais l'habitude, plus forte que tout le reste,

l'entraînait du côté des gens de bonne compagnie, et qui, par leur

naissance et leur fortune, avaient plus de chance pour lui offrir des

agréments. Au reste, on trouvait dès-lors chez M. de Talleyrand tous

ceux qu'on pouvait exiger d'un homme. Bonaparte quitta Paris pour

aller sur les côtes, puis il revint. La plus grande intimité semblait

régner entre lui et M. de Talleyrand; ils se voyaient presque deux

fois par jour, et cette intimité alarmait presque le Directoire, qui

n'était pas, au reste, difficile à inquiéter.

Un jour Bonaparte vint demander à déjeuner à M. de Talleyrand,

accompagné seulement de deux de ses aides-de-camp: Junot était

l'un d'eux... Les affaires prenaient en France et en Europe une

tournure presque effrayante: les lois étaient mortes, le danger était

aux portes de Paris, les brigands inondaient les routes les plus

fréquentées... Déjà l'effet de la paix n'était plus le même dans

l'Europe... En abordant M. de Talleyrand, Bonaparte était triste;

une nouvelle s'était répandue le matin, et il venait savoir si elle

était vraie.

M. DE TALLEYRAND.

Quelle nouvelle, mon cher général?

BONAPARTE.

Mais celle touchant Bernadotte et le drapeau tricolore.

M. DE TALLEYRAND.

Elle n'est que trop vraie. Nous ne l'avons encore que

télégraphiquement et sans détails... Mais j'attends le courrier ce

matin même...

Il paraît que le drapeau tricolore a été indignement insulté...

BONAPARTE.

En apprenant cette nouvelle j'ai été frappé au coeur... Eh quoi!

à peine l'encre qui a servi pour écrire le traité de paix de

Campo-Formio est-elle séchée que déjà ils veulent que nous reprenions

les armes!... Et qu'a fait Bernadotte?

M. DE TALLEYRAND.

Je l'ignore encore. Ce que je sais seulement, c'est l'événement.

BONAPARTE.

Je devais partir cette nuit; mais je retarderai mon départ jusqu'au

moment où vous saurez le vrai de cette affaire.

M. DE TALLEYRAND.

Déjeunons; le courrier arrivera peut-être pendant que nous serons à

table.

Cela fut comme il l'avait dit; les dépêches de Bernadotte étaient

terribles. L'insulte avait été des plus vives. Bernadotte écrivait

que le 25 germinal, ayant arboré le drapeau tricolore au-dessus de

la porte de son hôtel à Vienne, le peuple vint en foule devant cette

maison, en commençant à invectiver le drapeau tricolore. Ce fut vers

sept heures du soir que le rassemblement fut le plus fort; la police,

au lieu de réprimer le scandale, ne se mêla de rien, au risque de

voir se rallumer une guerre aussi terrible pour l'Autriche, que la

dernière avait écrasée... Lorsque la foule comprit qu'elle avait

permission de tout faire, elle fit des excès. Les vitres de l'hôtel

de l'ambassade furent brisées, et une troupe de furieux entra même

dans la maison; mais le _général-ambassadeur_ savait mieux soutenir

un siége qu'il ne pouvait conduire une négociation, et les premiers

qui osèrent arriver à lui furent reçus à coups de pistolet. Les

furieux se retirèrent, mais après avoir brisé les voitures sous les

remises. Une pareille histoire ne peut se comprendre. Le 26 au matin,

Bernadotte avait quitté Vienne.

«Bien! Bernadotte, s'écria Bonaparte en entendant cette dernière

phrase, bien!... Grand Dieu, disait-il en joignant ses mains et

se promenant à grands pas, quel indigne outrage! Et ce sont nos

couleurs, ces couleurs devant lesquelles ils ont fui tant de fois,

qu'ils osent insulter ainsi!... Ah! je ne forme plus qu'un voeu,

c'est de conduire encore une fois le drapeau tricolore contre

l'Autriche.»

M. de Talleyrand était alors, du moins je le crois, à l'unisson de

ces sentiments. Je pense que son coeur était vrai lorsqu'il disait à

Bonaparte d'une voix touchée:

«Oui, vous savez aimer la patrie!

--La France! s'écria Bonaparte... la France!.. Ah! jamais on ne saura

à quel point j'aime la France!...»

On obtint pour toute satisfaction que M. de Thugut quitterait

le ministère, où il fut remplacé par le comte de Cobentzel, que

Bonaparte avait connu à Leoben et à Udine.

Bonaparte quitta Paris, non pas, comme les journaux l'annoncèrent,

le 1er floréal, mais le 3 à minuit. Il prit congé du Directoire

à trois heures; il dîna chez Barras, et alla avec lui voir jouer

_Macbeth_ par Talma, dont c'était alors le triomphe. Il se trouve

beaucoup d'applications dans _Macbeth_, lorsqu'on parle de ses

triomphes; aucune ne fut perdue; et Barras eut un moment certainement

pénible, en voyant l'adoration dont le héros de la France était

l'objet[63]...

[Note 63: J'étais à cette représentation avec mon frère et ma mère.]

Bonaparte quitta Paris enveloppé d'un mystère tout à fait

impénétrable. Il allait, disait-on, commander une immense expédition,

et nul ne savait de quel côté il devait porter ses coups. Après son

départ, M. de Talleyrand demeura encore au ministère; mais il était

évident qu'il existait quelque doute sur lui, et que des soupçons

commençaient à s'élever... Comme ce n'est pas son histoire politique

que j'écris, il ne m'appartient pas de prononcer sur ce qui fut cause

de sa sortie du ministère... Ainsi donc j'ignore si véritablement il

a donné sa démission ou s'il a reçu son congé; mais je me bornerai à

dire qu'il sortit du ministère des Affaires étrangères, où il n'était

pas au moment du 18 brumaire, lorsque Bonaparte revint d'Égypte:

c'était alors M. de Reinhard. Au reste, les hommes tels que M.

d'Hauterive, M. Labenardière, ces hommes qui faisaient le travail

le plus _ardu_, étaient toujours là; ils étaient impassibles et ne

quittaient jamais l'hôtel des Affaires étrangères.

Quoique M. de Talleyrand ne fût plus ministre, il n'en allait

pas moins chez Barras, avec qui il demeura très-bien jusqu'au 18

brumaire. Il allait fréquemment à Grosbois, recevait chez lui; mais,

quoiqu'il eût une maison dont madame Grandt faisait les honneurs, il

vit moins de monde lorsqu'il eut quitté le ministère, soit qu'il ne

voulût pas éveiller l'ombrage du Directoire, soit que la chose fût

plus de son goût. Il fit vers ce temps rentrer son frère Archambault,

dont les enfants étaient demeurés en France. M. Archambault de

Périgord, l'un des hommes les plus agréables de l'ancienne cour de

France, était encore à cette époque un homme parfaitement bien, et

tout à fait digne d'être à la tête de la mode, bien plus qu'une foule

de jeunes gens ridicules qui se croyaient élégants parce qu'ils

étaient absurdes.

M. de Talleyrand aimait donc madame Grandt avec une grande passion.

C'était une femme d'une belle taille, mais _non gracieuse_: je me

sers de ce mot, parce qu'il rend mieux ma pensée. Elle n'était pas

_disgracieuse_, je le puis dire, et cependant elle n'était pas

gracieuse non plus: elle était déjà fort grosse. Son nez retroussé

aurait donné de la finesse à une autre qu'à elle, mais elle n'avait

aucun mouvement dans le regard ni dans la bouche. Elle était massive

dans ses mouvements comme dans sa pensée. Ses cheveux étaient d'une

rare beauté et d'un blond ravissant. Mais si tout cela faisait une

belle femme, ce n'était après tout qu'une belle statue, et elle

n'était d'aucune ressource à M. de Talleyrand.

Lorsque Bonaparte revint à Paris et fit le 18 brumaire, il avait

de M. de Talleyrand une haute opinion comme homme de talent. Le

ministère des Affaires étrangères était alors aux mains de M. de

Reinhard, et M. de Talleyrand était, non pas disgracié, mais hors

des affaires. Je crois être sûre néanmoins qu'il fut très-influent

pour le 18 brumaire. Il aimait Bonaparte alors, et rien n'a prouvé le

contraire que l'affaire du duc d'Enghien...

Ce fut surtout lorsque M. de Talleyrand fut ministre des Affaires

étrangères sous le Consulat, qu'il eut ce qu'on appelle _un salon_;

et pourtant, chose étrange, madame Grandt logeait chez lui rue

d'Anjou et faisait les honneurs de la maison; ils n'étaient pas même

mariés à la municipalité alors... Ceci est un fait à consigner dans

l'histoire du temps...

La société intime, le fond du salon de M. de Talleyrand à cette

époque, se composait des personnes suivantes:

D'abord sa famille, qui était nombreuse: son frère Archambault de

Périgord et ses enfants, son fils aîné Louis, qui depuis mourut à

Berlin, jeune homme de la plus brillante espérance, et sa fille

Mélanie, maintenant duchesse de Poix[64]; et puis le second frère

de M. de Talleyrand, Bozon de Périgord et sa femme: leur fille

(aujourd'hui duchesse d'Esclignac) était alors trop enfant pour

compter parmi ce qui tenait place chez son oncle autrement que

comme une bien jolie enfant, annonçant la femme charmante que nous

voyons depuis. Je ne parle que des frères de M. de Talleyrand; car

aussitôt qu'il fut bien reconnu que le nouveau gouvernement lui

était favorable, tous ceux qui lui tenaient rancune devinrent moins

rigoureux pour lui et commencèrent à oublier la Fédération, ce qui

fit que la liste en est longue. Je parle ensuite du salon ordinaire,

agréable et causant de M. de Talleyrand.

[Note 64: Il y avait aussi le duc de Dino, Edmond, troisième enfant

d'Archambault de Périgord, qui était alors trop jeune pour venir dans

le salon de son oncle.]

M. de Talleyrand n'aimait pas la causerie organisée, comme souvent

cela était chez madame de Staël; il est même assez silencieux

habituellement, et je l'ai vu quelquefois demeurer trois et quatre

heures ne parlant que pour nommer les cartes au whist.

Les hommes de son intimité étaient aussi de cette humeur assez

silencieuse, excepté cependant M. de Sainte-Foix, aimable conteur

lorsqu'une fois il avait la parole, et l'un des hommes les

plus spirituels de son temps: parmi les autres, c'était M. de

Montrond, dont j'ai parlé dans le volume précédent; c'était M. de

Choiseul-Gouffier[65], homme du monde et savant tout à la fois,

sachant _dire_ avec tout le charme qu'on peut attendre d'une femme

dans une histoire _racontée_, et tout le sérieux pourtant d'un homme

comme lui, dans la peinture des moeurs d'un empire qui s'écroule par

la chute visible de l'une des assises du monument. Que de fois je me

suis oubliée l'écoutant encore à deux heures du matin, et regrettant

que madame Grandt nous répétât qu'elle _avait mal à la tête_!

[Note 65: M. de Choiseul-Gouffier, ambassadeur de France à

Constantinople, homme parfaitement aimable.]

M. de La Vaupalière était aussi de la société intime de M. de

Talleyrand. Sans être sur la ligne des hommes avec lesquels il

vivait habituellement, M. de La Vaupalière était un homme du monde

aimable et doux à vivre. Ami de M. de Vaudreuil[66], il avait toute

l'élégance ancienne, tout ce charme de politesse qui fait tant aimer

la société française, en raison de cette urbanité qui est un de nos

charmes puissants de tradition sur lesquels nous vivons encore; et

puis il était parfaitement bon.

[Note 66: M. de Vaudreuil, amant de madame de Polignac; c'était un

des hommes les plus agréables de la cour de Marie-Antoinette.]

Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 7 / 19 段