En terminant, il se jeta de tout le poids de son corps, qui était
assez volumineux, dans les bras du général Bonaparte, qui le reçut
avec le calme qu'il eut toute sa vie. Cependant, ce calme faillit
céder à l'attaque inattendue des quatre autres directeurs, qui
fondirent sur lui et l'embrassèrent avec une _profonde émotion_,
comme le disait François de Neufchâteau en le racontant le même soir.
C'était ce qu'on appelait l'_accolade fraternelle_.
Après que l'_émotion_ fut passée, M. de Talleyrand prit Bonaparte
par la main aussitôt qu'il fut descendu de l'autel de la patrie, et
le conduisit à un fauteuil qui lui avait été préparé en avant du
corps diplomatique.
C'est alors que le Conservatoire, qui probablement faisait ses études
dans les fêtes nationales, entonna le chant du _Retour_, dont Chénier
avait fait les paroles sur le modèle du chant _laconien_ dont parle
Barthélemy dans _Anacharsis_... les guerriers commencent, puis les
vieillards, les bardes, le choeur, les jeunes filles, les guerriers,
et puis un choeur qui termine le chant.
Ce fut après ce chant que Joubert et Andréossy présentèrent le
drapeau dont j'ai fait la description plus haut. Mais une maladie
du temps, c'étaient les discours; tout le monde parlait, et parlait
longtemps: c'était pour en mourir. Andréossy, Joubert et les
directeurs, tout cela bavarda, le Conservatoire chanta, et enfin la
séance fut levée.
Ce moment fut encore bien doux pour le général Bonaparte; les mêmes
cris d'enthousiasme le saluèrent à son départ comme à son arrivée: il
était si aimé alors!... Lorsque le drapeau de l'armée d'Italie fut
emporté pour être suspendu à la voûte de la salle des délibérations
du Directoire, les mêmes acclamations suivirent le drapeau. Un
officier supérieur le portait avec une vénération dont son visage
révélait l'expression; elle était vraie et sentie, comme celle des
assistants. Cette journée m'est présente comme si elle n'était qu'à
une année de mon souvenir[56].
[Note 56: J'avais treize ans et demi à cette époque-là.]
M. de Talleyrand, qui voulait que les projets pour l'Orient reçussent
leur exécution, pressait le départ avec une grande activité. Pendant
ce temps il donnait des fêtes, en faisait donner au _pacificateur_,
plus encore qu'au vainqueur, parce que les traités de paix regardent
le ministre des Affaires étrangères, et que les drapeaux et les
villes prises sont le domaine du ministre de la Guerre... M. de
Talleyrand est peut-être l'homme le moins parleur que j'aie rencontré
de ma vie; eh bien! la manie du discours l'avait atteint comme les
autres: il avait la _parlotte_ comme tous ceux qui avaient une place
quelconque dans le Gouvernement, et il ne laissait à personne sa part
de bavardage.
Madame de Staël avait été parfaite pour M. de Talleyrand; mais le
souvenir de ces services-là s'affaiblit d'autant mieux que le péril
personnel est souvent à côté de la mémoire... M. de Talleyrand
avait ensuite un autre motif, au moins aussi sérieux: l'amitié de
madame de Staël était, comme tout ce qu'elle éprouvait, ardente et
passionnée... et alors inquiète et même jalouse. Les affections
de M. de Talleyrand ne s'arrangeaient pas d'une inquisition aussi
soutenue que celle exercée par madame de Staël. Pour dire la chose,
il était amoureux de madame Grandt, et afin que personne n'en doutât,
il venait de l'établir chez lui sous le prétexte _de la protéger_.
Il n'avait pas fait ce pas pour écouter des remontrances; aussi
celles de madame de Staël lui donnèrent-elles de l'humeur, et voilà
tout. Il y eut alors des mouvements étranges dans la société de M.
de Talleyrand. Une lettre[57] insérée dans tous les journaux courut
Paris, et fut, comme on le pense, commentée avec la charité que la
société française apporte toujours dans ses jugements sur un de ses
membres, malgré toute sa politesse et son urbanité.
[Note 57: Cette lettre est du 5 germinal an VI (26 mars 1798), et
dans tous les journaux d'alors.]
Cette lettre était de M. de Chauvelin; elle disait en termes
très-clairs et précis qu'il ne savait pas pourquoi M. de Talleyrand
prétendait avoir fait partie de la légation française en Angleterre
en 1792. «M. de Talleyrand n'a eu avec la légation aucun rapport,
du moins officiel, que j'aie connu, moi, son chef,» disait M. de
Chauvelin dans cette lettre, fort spirituelle et bien faite, comme
M. de Chauvelin pouvait en faire une au reste. Mais cette sorte de
_rejet_, pour ainsi dire, que M. de Talleyrand recevait de la main
d'une personne dont l'autorité était grande en cette question, fit
un effet très-mauvais dans le monde, surtout après et même pendant
ces placards de Jorry. Un matin, une personne que je ne nommerai
pas, mais qu'on connaît bien, alla chez M. de Talleyrand; il venait
de se lever et se promenait dans l'équipage qu'on lui connaît, et
de plus il avait à cette époque une grande aversion pour les robes
de chambre. Le temps était beau, le printemps embaumait l'air, et
la joie était dans tous les rayons d'un beau soleil qui dorait la
verdure naissante des arbres du jardin. Malgré cette gaieté, qui
aurait dû lui épanouir l'âme, M. de Talleyrand souriait peut-être,
mais ne riait pas. Sa figure blême était impassible comme les masques
de Venise très-bien faits. L'ami qui venait lui raconter les bruits
qui l'inquiétaient lui dit vainement tout ce qu'il avait entendu,
tout ce qu'il craignait; M. de Talleyrand ne disait rien. Tout à
coup, interrompant sa toilette, il dit à l'ami consterné:
--Puisque vous avez lu les journaux, mon cher, vous y aurez vu
l'annonce de l'arrivée de plusieurs personnages fort intéressants,
et comme ils viennent du dehors, c'est à moi, au ministre des
Affaires étrangères qu'ils sont adressés, conjointement avec celui
de l'Intérieur... Ma foi! puisqu'ils aiment les discours dans ce
pays-ci, ils ne seront pas servis selon leur goût cette fois, car si
nous parlons, ils ne nous répondront pas.
L'autre le regardait avec étonnement.
--De qui donc parlez-vous? lui demanda-t-il à la fin.
--Des ours de Berne.
--Les ours de Berne!...
--Eh! sans doute, ces ours qu'on gardait dans les fossés de la
ville. Ces ours, armes vivantes de Berne... ces ours qui avaient une
liste civile... Eh bien! ils sont en route pour Paris. Le général
Schawembourg a fait comme les généraux romains qui envoyaient à
Rome les souverains vaincus, pour qu'ils parussent enchaînés après
le char du vainqueur dans son ovation... Ma foi, ceux-ci pourraient
fort bien le traîner, le char de triomphe!... qu'en dites-vous?... En
attendant, on leur prépare une belle cage au Jardin des Plantes. Et
voilà comment tout s'arrange: un prisonnier se sauve, un autre est
élargi... En voilà deux qui arrivent.
Il y avait une amertume et une ironie saillante dans ces paroles
accentuées avec une voix égale et douce et une figure impassible
qui frappaient d'autant plus qu'on la sentait sans la voir, et que
l'homme passé maître en cette manière pouvait nier qu'il se fût moqué
de tout ce qu'il venait de nommer.
--Est-ce donc de Sidney-Smith que vous voulez parler? lui demanda
l'ami.
M. de Talleyrand fit un signe de tête...--Et l'autre, quel est-il?
--Monsieur d'Araujo.--Sa cour, au reste, a voulu lui faire oublier
ses deux mois de captivité au Temple... Elle lui a envoyé deux
cordons, celui d'Avis et celui du Christ, dont il n'était que
commandeur.--Allons, encore un discours à prononcer pour le départ de
celui-là.
Il se leva et fit quelques pas lentement tout en boitant, repoussant
avec humeur tout ce qui se présentait à lui. Il était évident que de
même qu'il repoussait les chaises qu'il trouvait sous ses pas, il
cherchait à éloigner les pensées qui venaient le troubler.
Quelques habitués entrèrent dans le moment chez M. de Talleyrand
pour leur visite du matin... Quelques-uns d'entre eux avaient l'air
soucieux.
--Qu'avez-vous donc, d'Herenaude[58]? dit le ministre à un homme
dont la physionomie fine révélait un esprit hors de la ligne commune,
vous paraissez bien sombre ce matin.
[Note 58: M. d'Herenaude fut toujours auprès de M. de Talleyrand, et
lui servit immensément; on dit même que sans lui il eût été souvent
fort embarrassé.]
M. d'Herenaude s'inclina sans répondre... Il avait lu le _Moniteur_.
M. DE TALLEYRAND.
Avez-vous lu les journaux ce matin?
M. D'HERENAUDE.
Oui, citoyen ministre.
M. DE TALLEYRAND.
Quelles nouvelles?
M. D'HERENAUDE.
Mais...
M. DE TALLEYRAND.
Mais il y en a beaucoup... et pour tout le monde: l'arrivée des ours
de Berne pour les badauds; la fuite de sir Sydney Smith[59] et la
sortie du Temple du chevalier Araujo[60] pour les politiques, et la
lettre de M. de Chauvelin pour mes ennemis... Vous voyez bien que
chacun a son lot.
[Note 59: Sidney Smith, fait prisonnier dans un coup de tête qu'il
tenta à Rouen, fut mis au Temple, d'où il sortit par un moyen qui ne
fut jamais bien connu. Il y eut des présomptions pour croire que le
Directoire lui-même donna les ordres, ainsi que les ministres; quoi
qu'il en soit, il en est sorti.]
[Note 60: M. d'Araujo, Portugais, homme parfaitement aimable, qui fut
depuis ministre des Affaires étrangères; c'est de lui qu'il est si
souvent question dans mes _Mémoires_.]
M. D'HERENAUDE.
Citoyen ministre, je n'ai pas lu tous les journaux.
M. DE TALLEYRAND, prenant en main un long étui en galuchat
vert.
Tenez, messieurs, voici une chose nouvelle dont les journaux n'ont
pas encore parlé; c'est une bonne fortune, car ils sont bien pressés.
Il ouvrit l'étui et en sortit une canne faite d'un morceau d'écaille
d'une seule pièce. Au sommet de la pomme, qui était en or, on voyait
une aventurine d'une grande beauté entourée de petites couronnes en
or. La beauté de l'écaille et de la pierre, le fini de l'ouvrage,
rendaient ce morceau précieux.
--C'est la canne du pape, dit M. de Talleyrand avec une assurance
vraiment unique, en parlant d'un pareil sujet. Le général Alexandre
Berthier l'a envoyée à la République française comme un hommage.
--Il paraît que les arrestations continuent à Rome, et même
activement, dit M........, celui qui était venu le premier.
M. DE TALLEYRAND, avec un sourire forcé.
Il paraît aussi que les cardinaux arrêtés ont eu une conduite tout
à fait répréhensible. Le général Berthier est bon et juste, et il
n'aurait pas fait un acte aussi sévère, si l'on n'eût pas excité sa
colère. Le cardinal Antonelli et le cardinal Borgia en ont mal agi
avec lui[61].
[Note 61: Tous avaient des surnoms: le cardinal Antonelli
était surnommé _le fourbe_, Borgia, _le superbe_, Lasomaglia,
l'_ambitieux_, et je ne sais plus lequel avait le surnom
d'_assassin_...]
Mais, poursuivit M. de Talleyrand, tout en faisant mettre en ordre
sa belle chevelure qu'alors il portait poudrée et très-parfumée,
une autre nouvelle assez plaisante, c'est celle que je viens de
recevoir... Tenez, lisez, d'Herenaude.
C'était un décret par lequel la république de Gênes fondait une fête
en l'honneur des _deux immortels_ conducteurs de l'armée d'Italie:
Bonaparte et Berthier!...
Tout le monde se mit à rire. Cela avait l'air d'une de ces
plaisanteries faites à plaisir.
Au même instant on annonça le colonel Marmont. Il venait annoncer à
M. de Talleyrand son mariage avec mademoiselle Perregaux; ce mariage
était une grande faveur du sort pour lui. Mademoiselle Perregaux
était charmante, spirituelle, jolie, gracieuse et fort riche. M. de
Talleyrand félicita Marmont, et lui communiqua la nouvelle qui avait,
le moment d'avant, excité le rire joyeux des assistants. Marmont la
connaissait; mais il n'osa pas se livrer à sa pensée sur le ridicule
de la chose devant des hommes qui n'étaient pas de sa _robe_, et il
garda le silence.
À peu de temps de là, M. de Talleyrand fut élu député par le
département de Seine-et-Oise[62]. Je suis fâchée de n'avoir jamais
entendu parler de M. de Talleyrand à la Chambre élective. La Chambre
des Pairs n'est pas la même pour moi, pour le jugement que j'en
voudrais porter.
[Note 62: Je ne sais s'il accepta ou refusa.]
En attendant il _présentait_, _présentait_ et discourait, que c'était
une pitié pour ses amis de voir la fatigue qu'il en avait. Le prince
Giustiniani arriva ici pour représenter la République romaine, en
attendant que, quelques années plus tard, Napoléon la changeât en
deux départements. Toute cette foule d'envoyés diplomatiques formait
un nouveau salon à M. de Talleyrand, et plus, sans aucun doute, dans
ses goûts que la société directoriale. Il est vrai qu'il y mêlait
de tous les partis; mais l'habitude, plus forte que tout le reste,
l'entraînait du côté des gens de bonne compagnie, et qui, par leur
naissance et leur fortune, avaient plus de chance pour lui offrir des
agréments. Au reste, on trouvait dès-lors chez M. de Talleyrand tous
ceux qu'on pouvait exiger d'un homme. Bonaparte quitta Paris pour
aller sur les côtes, puis il revint. La plus grande intimité semblait
régner entre lui et M. de Talleyrand; ils se voyaient presque deux
fois par jour, et cette intimité alarmait presque le Directoire, qui
n'était pas, au reste, difficile à inquiéter.
Un jour Bonaparte vint demander à déjeuner à M. de Talleyrand,
accompagné seulement de deux de ses aides-de-camp: Junot était
l'un d'eux... Les affaires prenaient en France et en Europe une
tournure presque effrayante: les lois étaient mortes, le danger était
aux portes de Paris, les brigands inondaient les routes les plus
fréquentées... Déjà l'effet de la paix n'était plus le même dans
l'Europe... En abordant M. de Talleyrand, Bonaparte était triste;
une nouvelle s'était répandue le matin, et il venait savoir si elle
était vraie.
M. DE TALLEYRAND.
Quelle nouvelle, mon cher général?
BONAPARTE.
Mais celle touchant Bernadotte et le drapeau tricolore.
M. DE TALLEYRAND.
Elle n'est que trop vraie. Nous ne l'avons encore que
télégraphiquement et sans détails... Mais j'attends le courrier ce
matin même...
Il paraît que le drapeau tricolore a été indignement insulté...
BONAPARTE.
En apprenant cette nouvelle j'ai été frappé au coeur... Eh quoi!
à peine l'encre qui a servi pour écrire le traité de paix de
Campo-Formio est-elle séchée que déjà ils veulent que nous reprenions
les armes!... Et qu'a fait Bernadotte?
M. DE TALLEYRAND.
Je l'ignore encore. Ce que je sais seulement, c'est l'événement.
BONAPARTE.
Je devais partir cette nuit; mais je retarderai mon départ jusqu'au
moment où vous saurez le vrai de cette affaire.
M. DE TALLEYRAND.
Déjeunons; le courrier arrivera peut-être pendant que nous serons à
table.
Cela fut comme il l'avait dit; les dépêches de Bernadotte étaient
terribles. L'insulte avait été des plus vives. Bernadotte écrivait
que le 25 germinal, ayant arboré le drapeau tricolore au-dessus de
la porte de son hôtel à Vienne, le peuple vint en foule devant cette
maison, en commençant à invectiver le drapeau tricolore. Ce fut vers
sept heures du soir que le rassemblement fut le plus fort; la police,
au lieu de réprimer le scandale, ne se mêla de rien, au risque de
voir se rallumer une guerre aussi terrible pour l'Autriche, que la
dernière avait écrasée... Lorsque la foule comprit qu'elle avait
permission de tout faire, elle fit des excès. Les vitres de l'hôtel
de l'ambassade furent brisées, et une troupe de furieux entra même
dans la maison; mais le _général-ambassadeur_ savait mieux soutenir
un siége qu'il ne pouvait conduire une négociation, et les premiers
qui osèrent arriver à lui furent reçus à coups de pistolet. Les
furieux se retirèrent, mais après avoir brisé les voitures sous les
remises. Une pareille histoire ne peut se comprendre. Le 26 au matin,
Bernadotte avait quitté Vienne.
«Bien! Bernadotte, s'écria Bonaparte en entendant cette dernière
phrase, bien!... Grand Dieu, disait-il en joignant ses mains et
se promenant à grands pas, quel indigne outrage! Et ce sont nos
couleurs, ces couleurs devant lesquelles ils ont fui tant de fois,
qu'ils osent insulter ainsi!... Ah! je ne forme plus qu'un voeu,
c'est de conduire encore une fois le drapeau tricolore contre
l'Autriche.»
M. de Talleyrand était alors, du moins je le crois, à l'unisson de
ces sentiments. Je pense que son coeur était vrai lorsqu'il disait à
Bonaparte d'une voix touchée:
«Oui, vous savez aimer la patrie!
--La France! s'écria Bonaparte... la France!.. Ah! jamais on ne saura
à quel point j'aime la France!...»
On obtint pour toute satisfaction que M. de Thugut quitterait
le ministère, où il fut remplacé par le comte de Cobentzel, que
Bonaparte avait connu à Leoben et à Udine.
Bonaparte quitta Paris, non pas, comme les journaux l'annoncèrent,
le 1er floréal, mais le 3 à minuit. Il prit congé du Directoire
à trois heures; il dîna chez Barras, et alla avec lui voir jouer
_Macbeth_ par Talma, dont c'était alors le triomphe. Il se trouve
beaucoup d'applications dans _Macbeth_, lorsqu'on parle de ses
triomphes; aucune ne fut perdue; et Barras eut un moment certainement
pénible, en voyant l'adoration dont le héros de la France était
l'objet[63]...
[Note 63: J'étais à cette représentation avec mon frère et ma mère.]
Bonaparte quitta Paris enveloppé d'un mystère tout à fait
impénétrable. Il allait, disait-on, commander une immense expédition,
et nul ne savait de quel côté il devait porter ses coups. Après son
départ, M. de Talleyrand demeura encore au ministère; mais il était
évident qu'il existait quelque doute sur lui, et que des soupçons
commençaient à s'élever... Comme ce n'est pas son histoire politique
que j'écris, il ne m'appartient pas de prononcer sur ce qui fut cause
de sa sortie du ministère... Ainsi donc j'ignore si véritablement il
a donné sa démission ou s'il a reçu son congé; mais je me bornerai à
dire qu'il sortit du ministère des Affaires étrangères, où il n'était
pas au moment du 18 brumaire, lorsque Bonaparte revint d'Égypte:
c'était alors M. de Reinhard. Au reste, les hommes tels que M.
d'Hauterive, M. Labenardière, ces hommes qui faisaient le travail
le plus _ardu_, étaient toujours là; ils étaient impassibles et ne
quittaient jamais l'hôtel des Affaires étrangères.
Quoique M. de Talleyrand ne fût plus ministre, il n'en allait
pas moins chez Barras, avec qui il demeura très-bien jusqu'au 18
brumaire. Il allait fréquemment à Grosbois, recevait chez lui; mais,
quoiqu'il eût une maison dont madame Grandt faisait les honneurs, il
vit moins de monde lorsqu'il eut quitté le ministère, soit qu'il ne
voulût pas éveiller l'ombrage du Directoire, soit que la chose fût
plus de son goût. Il fit vers ce temps rentrer son frère Archambault,
dont les enfants étaient demeurés en France. M. Archambault de
Périgord, l'un des hommes les plus agréables de l'ancienne cour de
France, était encore à cette époque un homme parfaitement bien, et
tout à fait digne d'être à la tête de la mode, bien plus qu'une foule
de jeunes gens ridicules qui se croyaient élégants parce qu'ils
étaient absurdes.
M. de Talleyrand aimait donc madame Grandt avec une grande passion.
C'était une femme d'une belle taille, mais _non gracieuse_: je me
sers de ce mot, parce qu'il rend mieux ma pensée. Elle n'était pas
_disgracieuse_, je le puis dire, et cependant elle n'était pas
gracieuse non plus: elle était déjà fort grosse. Son nez retroussé
aurait donné de la finesse à une autre qu'à elle, mais elle n'avait
aucun mouvement dans le regard ni dans la bouche. Elle était massive
dans ses mouvements comme dans sa pensée. Ses cheveux étaient d'une
rare beauté et d'un blond ravissant. Mais si tout cela faisait une
belle femme, ce n'était après tout qu'une belle statue, et elle
n'était d'aucune ressource à M. de Talleyrand.
Lorsque Bonaparte revint à Paris et fit le 18 brumaire, il avait
de M. de Talleyrand une haute opinion comme homme de talent. Le
ministère des Affaires étrangères était alors aux mains de M. de
Reinhard, et M. de Talleyrand était, non pas disgracié, mais hors
des affaires. Je crois être sûre néanmoins qu'il fut très-influent
pour le 18 brumaire. Il aimait Bonaparte alors, et rien n'a prouvé le
contraire que l'affaire du duc d'Enghien...
Ce fut surtout lorsque M. de Talleyrand fut ministre des Affaires
étrangères sous le Consulat, qu'il eut ce qu'on appelle _un salon_;
et pourtant, chose étrange, madame Grandt logeait chez lui rue
d'Anjou et faisait les honneurs de la maison; ils n'étaient pas même
mariés à la municipalité alors... Ceci est un fait à consigner dans
l'histoire du temps...
La société intime, le fond du salon de M. de Talleyrand à cette
époque, se composait des personnes suivantes:
D'abord sa famille, qui était nombreuse: son frère Archambault de
Périgord et ses enfants, son fils aîné Louis, qui depuis mourut à
Berlin, jeune homme de la plus brillante espérance, et sa fille
Mélanie, maintenant duchesse de Poix[64]; et puis le second frère
de M. de Talleyrand, Bozon de Périgord et sa femme: leur fille
(aujourd'hui duchesse d'Esclignac) était alors trop enfant pour
compter parmi ce qui tenait place chez son oncle autrement que
comme une bien jolie enfant, annonçant la femme charmante que nous
voyons depuis. Je ne parle que des frères de M. de Talleyrand; car
aussitôt qu'il fut bien reconnu que le nouveau gouvernement lui
était favorable, tous ceux qui lui tenaient rancune devinrent moins
rigoureux pour lui et commencèrent à oublier la Fédération, ce qui
fit que la liste en est longue. Je parle ensuite du salon ordinaire,
agréable et causant de M. de Talleyrand.
[Note 64: Il y avait aussi le duc de Dino, Edmond, troisième enfant
d'Archambault de Périgord, qui était alors trop jeune pour venir dans
le salon de son oncle.]
M. de Talleyrand n'aimait pas la causerie organisée, comme souvent
cela était chez madame de Staël; il est même assez silencieux
habituellement, et je l'ai vu quelquefois demeurer trois et quatre
heures ne parlant que pour nommer les cartes au whist.
Les hommes de son intimité étaient aussi de cette humeur assez
silencieuse, excepté cependant M. de Sainte-Foix, aimable conteur
lorsqu'une fois il avait la parole, et l'un des hommes les
plus spirituels de son temps: parmi les autres, c'était M. de
Montrond, dont j'ai parlé dans le volume précédent; c'était M. de
Choiseul-Gouffier[65], homme du monde et savant tout à la fois,
sachant _dire_ avec tout le charme qu'on peut attendre d'une femme
dans une histoire _racontée_, et tout le sérieux pourtant d'un homme
comme lui, dans la peinture des moeurs d'un empire qui s'écroule par
la chute visible de l'une des assises du monument. Que de fois je me
suis oubliée l'écoutant encore à deux heures du matin, et regrettant
que madame Grandt nous répétât qu'elle _avait mal à la tête_!
[Note 65: M. de Choiseul-Gouffier, ambassadeur de France à
Constantinople, homme parfaitement aimable.]
M. de La Vaupalière était aussi de la société intime de M. de
Talleyrand. Sans être sur la ligne des hommes avec lesquels il
vivait habituellement, M. de La Vaupalière était un homme du monde
aimable et doux à vivre. Ami de M. de Vaudreuil[66], il avait toute
l'élégance ancienne, tout ce charme de politesse qui fait tant aimer
la société française, en raison de cette urbanité qui est un de nos
charmes puissants de tradition sur lesquels nous vivons encore; et
puis il était parfaitement bon.
[Note 66: M. de Vaudreuil, amant de madame de Polignac; c'était un
des hommes les plus agréables de la cour de Marie-Antoinette.]