le disait son oncle le comte de Périgord, parce qu'elle lui servait à
autre chose qu'il aimait mieux encore. En effet, il aimait (ce qu'il
veut encore) à être le premier en tout, et le pouvoir conduit à faire
réussir même une chose morale en ce monde; mais, du reste, paresseux
en toutes choses, il n'aimait ni le travail, lorsqu'il traversait
ses plaisirs, ni les inquiétudes sans cesse renouvelées que le
gouvernement directorial faisait surgir autour de lui. Toute cette
vie inquiète l'ennuyait; on pouvait prévoir, lorsqu'on dînait chez
lui ou qu'on y passait la soirée, que bientôt il n'habiterait plus
l'hôtel des Affaires étrangères. On s'y moquait assez ouvertement
des représentants du peuple _qui ne représentaient rien_, et du
Directoire _qui ne dirigeait rien_. J'étais trop jeune alors pour
aller dans le monde; mais mon frère, mon beau-frère et ma mère, qui
tous trois y allaient beaucoup à cette époque, racontaient une foule
d'anecdotes très-curieuses à cet égard.
Je ne sais comment Sottin avait fait sa paix avec M. de Talleyrand,
après le dîner où tous deux se dirent tant de gracieusetés à Auteuil;
mais ils étaient au mieux depuis qu'ils étaient collègues. Le bruit
courut que Sottin avait dit dans le salon de M. de Talleyrand un
mot qu'il avait dit la veille chez Barras, qu'il jouerait un bon
tour aux deux Conseils qui se donnaient _les airs_ de faire les
malheureux, et de se plaindre du 18 fructidor; on avait ajouté
qu'autorisé par le sourire du maître de la maison, tout le monde
avait ri, et que M. de Talleyrand avait ajouté:
--Ils le méritent.
Mais ceci, je ne le garantis pas: je le rapporte parce que je l'ai
entendu dire à tout le monde.
Or, voici la raison de _ce tour_ que voulait jouer Sottin, qui, du
reste, était un beau fils, un beau danseur, et pas mal venu auprès
de beaucoup de femmes, mais fort peu apte à faire un ministre de la
Police.
Je ne sais comment les représentants n'avaient pas de costumes; le
Directoire avait le sien, que j'ai déjà décrit: costume féodal,
demi moyen âge, demi Louis XIII; en somme, fort ridicule. Les
représentants, tant qu'ils eurent l'ombre d'un pouvoir, crurent
n'avoir besoin d'aucun signe extérieur qui révélât leur mission; mais
lorsqu'ils ne furent plus que des représentants de nom, comme le
Suisse du château de Notre-Dame de la Garde, alors il fallut mettre
une enseigne qui dît: _Je suis représentant_, comme avait fait le
loup qui, ne pouvant pas parler, avait mis sur son chapeau: _Je suis
Guillot, berger de ce troupeau._--Les députés décidèrent donc qu'ils
auraient un costume. Pour narguer le Directoire, qui avait pris le
moyen âge, les Conseils se firent un costume[45] tout grec et tout
romain. Il n'en fallait pas moins pour des Cicérons, des Catons
et des Aristides; mais le plus curieux, c'est que les inspecteurs
chargés de faire faire les costumes ne trouvèrent pas la pourpre des
Gobelins, celle de Baréges (supérieure peut-être à celle de Tyr),
assez belle, ainsi que l'étoffe, et ils imaginèrent de faire faire le
casimir des manteaux en ANGLETERRE. C'était au moins maladroit pour
un corps dont on venait de couper un bras, sur le seul soupçon de
royalisme ou de non-patriotisme. Ce fut à ce propos que Sottin dit
au milieu du salon de Barras ce propos que j'ai rapporté, et qu'il
répéta le lendemain chez M. de Talleyrand.
[Note 45: Depuis l'Assemblée Constituante, c'est-à-dire le moment où
la séance du Jeu de Paume sépara les trois ordres, il n'y eut aucun
costume pour les représentants. Les conventionnels ne portaient
qu'une écharpe tricolore, et ceux qui allaient à l'armée y ajoutaient
un panache aux trois couleurs. Après le 9 thermidor, quelques
députés portèrent des armes, telles qu'un sabre, un poignard... Ce
ne fut qu'après le 18 fructidor que les Conseils s'habillèrent, et
s'enveloppèrent d'une toge comme d'un linceul. Ainsi qu'on orne les
morts en Égypte et au Mexique, on parait les représentants après leur
mort morale.]
Les manteaux arrivèrent. Comme ils étaient marchandise anglaise,
la douane les confisqua... Grande rumeur! plainte au Directoire...
Message des Conseils. Ce message, reçu par les directeurs assemblés
avec leurs ministres, fut sérieusement reçu et comiquement discuté.
Lorsque les ministres et le Roi-Directoire se furent bien divertis,
on rendit une ordonnance pour que les manteaux revinssent à Paris...
Mais dans la réponse aux Conseils et d'après l'avis de M. de
Talleyrand, le Directoire ne répondit pas un mot aux plaintes des
députés qui se plaignaient que les ministres leur faisaient faire
_antichambre_. On se borna à en rire tout bas et à répéter le mot
fort spirituel que dit un ministre: _Pourquoi y viennent-ils?_
Et c'était vrai.
Quant aux manteaux, ils n'en furent pas moins saisis; mais je crois
être sûre qu'au lieu de la douane, ainsi qu'on le dit beaucoup dans
le temps, ce fut à Lyon même, où ils avaient été portés pour être
brodés, que Sottin les avait fait saisir. Le tour était, dans le
fait, beaucoup plus remarquablement insolent.
Pendant ces misérables querelles, le salon des Affaires étrangères
se meublait très-convenablement. M. de Talleyrand présentait chaque
jour un nouvel arrivant. M. Angiolini, ministre plénipotentiaire du
grand-duc de Toscane, venait d'arriver à Paris, et fut présenté par
M. de Talleyrand en audience solennelle au Directoire[46]. L'envoyé
de la république Romaine vint après lui, puis celui de Gênes, celui
d'Espagne. Le corps diplomatique se formait. M. de Staël était
ambassadeur de Suède. On voit que le corps diplomatique annonçait ce
qu'il fut en effet en l'an VII.
[Note 46: Il remplaçait un autre envoyé du grand-duc de Toscane, qui
avait failli compromettre la bonne intelligence des deux pays. Le
comte Carletti, ministre de Toscane en France, y était venu, à ce
qu'il paraît (en l'an III), avec un plan pour faire sauver madame
la duchesse d'Angoulême du Temple, où elle était encore. C'était un
homme très-singulier que ce comte Carletti: étant à Florence, où il
était grand-chambellan du grand-duc, il se battit en duel avec M.
Windham, qui, depuis, fut si fameux dans ses querelles avec M. Pitt,
et qui, toujours querelleur, à ce qu'il paraît, se battit aussi avec
M. Pitt. Les Anglais rient de tout avec leur air paisible: on rit de
ce duel, on plaisanta même jusque dans une caricature, où M. Windham
était vis-à-vis de M. Pitt, représenté par une lame de couteau
surmontée d'une tête parfaitement ressemblante (on sait que M. Pitt
était fort maigre), et M. Windham disait avec la banderolle: «Je ne
sais pas tirer sur une lame de couteau.»
Quant au comte Carletti, il fut admis dans la Convention, reçut
l'accolade du président, qui, alors, était Thibaudeau, et demeura
quelque temps à Paris; mais il paraît qu'il intrigua du côté du
Temple. Il fit bien; mais ce qui fut mal, c'est qu'il le fit
maladroitement, ce qui aurait aggravé la position de la noble femme
qui y languissait depuis tant d'années, et qui fut heureusement
échangée quelques mois après. Le comte Carletti ayant demandé à la
voir avant son départ, qui eut lieu en l'an V, et cette dernière
démarche ayant réveillé la méfiance, on demanda son changement.]
À cette époque, M. de Talleyrand reçut une première attaque qui
révélait la disposition dans laquelle on était contre lui en
France. DES PLACARDS furent apposés par un nommé _Jorry_, et ces
placards étaient fort injurieux. M. de Talleyrand y répondit, et
il eut tort. Il niait ce que disait l'autre; c'était simple: on ne
veut jamais accepter une injure. Mais, de ce moment, la situation
de M. de Talleyrand ne fut plus la même. Chaque jour une nouvelle
accusation était portée contre lui; dans les journaux, dans les
salons républicains, dans les salons royalistes, partout son nom
avait un entourage qui s'opposait à l'approbation et provoquait
le blâme. Les républicains lui reprochaient sa noblesse, fait
inhérent à lui-même et impossible à détruire. Son état de prêtre lui
faisait aussi du tort auprès du parti. On y disait avec raison que
le caractère religieux avait un cachet indélébile que ni le temps
ni l'apostasie ne peuvent détruire: les serments faits à Dieu ne
sont jamais remis. D'un autre côté, la noblesse lui reprochait et
son apostasie religieuse et son apostasie politique. Nul, dans ce
parti, ne lui pardonnait d'être ministre du Directoire, et d'être
enfin le serviteur de ces mêmes hommes qui avaient versé le sang des
saints[47].--Et tout cela prenait un caractère d'autant plus grave
que l'accusé s'appelait _Talleyrand de Périgord_. C'est un engagement
tacitement pris avec l'honneur et tout ce qu'il impose, que le poids
d'un grand nom.
[Note 47: Au moment où M. de Talleyrand prit le ministère des
Affaires étrangères, il y avait trois régicides au Directoire,
Barras, Carnot et Rewbell.]
Le parti royaliste était très-fort, ou du moins très-nombreux, pour
parler plus juste. Un signe de ralliement, comme une profession de
foi, avait été adopté par lui. Tous les jeunes gens de ce parti
portaient le matin, et souvent le soir, une redingote grise avec un
collet noir, et les cheveux relevés en cadenettes avec un peigne,
comme une femme; et à la main, ce qui était moins féminin, une énorme
massue en manière de canne. Ces jeunes gens allaient habituellement
chez Carchi[48] (au coin du boulevard et de la rue de Richelieu).
Un soir des assassins fondirent sur eux, et un massacre horrible
eut lieu dans cette maison destinée à la joie et à servir de point
de repos pour ceux qui voulaient passer une heure en plus grande
_liesse_... Des femmes, des jeunes filles, des personnes inoffensives
furent frappées; des innocents furent ensuite accusés, et cette
indigne affaire, dont jamais la cause ne fut bien connue, eut
toujours une odieuse couleur que les soins du Directoire ne purent
effacer. Sottin, alors ministre de la Police, ne put trouver les
coupables, du moins les véritables... S'il l'eût voulu, _peut-être
les eût-il même nommés_.
[Note 48: Lieu où l'on se réunissait pour prendre des glaces.]
Enfin Bonaparte arriva à Paris[49]: ce fut un grand jour... On était
alors dans l'enthousiasme le plus vif pour cet homme si jeune et
si grand qui _dotait_ ainsi la République d'une gloire immortelle.
Quant à lui, toujours modeste à cette époque, du moins en apparence,
il descendit, à son arrivée, chez sa femme, dans le petit hôtel de
la rue de la Victoire[50], devenu maintenant un lieu de pèlerinage
sacré... un lieu qui devait être regardé ainsi, du moins par tout ce
qui porte un coeur français... Le juge de paix de son arrondissement
ayant été le voir, Bonaparte lui rendit sa visite le lendemain. Les
administrateurs du département[51] de la Seine lui ayant écrit pour
savoir quel serait le jour où ils le pourraient trouver, il leur
répondit en y allant aussitôt lui-même. Mathieu, ex-conventionnel
et commissaire du Directoire, lui dit que la plus profonde estime
lui était accordée par la ville de Paris... Tandis que Bonaparte
écoutait ce discours, sa physionomie était vivement émue, et lorsqu'à
son départ comme à sa venue de nombreux applaudissements se firent
entendre, il se découvrit avec un respect visiblement senti et une
émotion qui n'était pas feinte. M. d'Abrantès, qui ne le quittait pas
et jouissait délicieusement de la gloire de son général, m'a dit que
ce moment avait été pour Bonaparte un des plus doux depuis son départ
de cette armée d'Italie qu'il regardait comme une famille, et qu'il
avait été si malheureux de quitter...
[Note 49: 15 frimaire an VI, à 5 heures du soir (17 décembre 1797).
Je reviens sur ce fait, quoique je l'aie annoncé dans les pages
précédentes, parce que c'est nécessaire à la marche des événements.]
[Note 50: Comprend-on que le général Lefebvre Desnouettes ait pu
VENDRE une telle maison!... c'est une honte, mais une plus grande à
ses héritiers de ne pas l'avoir rachetée.]
[Note 51: Ils tenaient lieu du préfet.]
M. de Talleyrand jouissait, ainsi que je l'ai dit, de l'arrivée du
général Bonaparte à Paris. En parlant de cette arrivée et de tout
ce que M. de Talleyrand avait dit et fait depuis ce moment, j'ai
omis une chose importante, c'est le récit de la fameuse fête du
Luxembourg. M. de Talleyrand y joua un rôle trop important pour ne
pas le rappeler, et je le dois pour l'intérêt de l'histoire; c'est
d'ailleurs un fait intéressant pour celle de la société. Ce fait
montre parfaitement l'état de la nôtre en France à cette époque, et
l'extrême différence des époques, bien qu'il n'y ait pourtant pas un
demi-siècle d'écoulé. Que dirait-on d'une fête ordonnée ainsi? On
nous accuserait de folie. Si l'on donnait une fête avec le costume,
l'ameublement et presque les coutumes de Louis XV, nous trouverions
la chose simple et presque dans nos moeurs... Mais au moment où
Bonaparte vint à Paris, les costumes, l'ameublement, le langage même,
TOUT enfin était incohérent, et nous plaçait dans la position d'un
peuple étranger et nomade même qui, pour un temps, aurait déployé ses
tentes. Cette époque serait presque comme un songe si nos victoires
n'étaient là avec la gloire nationale et notre Napoléon pour
certifier la réalité.
M. de Talleyrand, qui, en sa qualité de ministre des Affaires
étrangères, pouvait bien recevoir le traité de Campo-Formio, mais
dont la mission n'était pas de présenter le général Bonaparte,
le voulut ainsi... Comme il l'aimait alors!... il le _présumait_
peut-être dans sa grandeur à venir. Quoi qu'il en soit, ce fut lui
qui, le jour où Bonaparte remit au Directoire le fameux traité qui
pacifiait l'Europe, présenta le général au gouvernement d'alors[52].
[Note 52: Le ministre de la Guerre le présenta aussi; mais, chose
assez bizarre pour Bonaparte, qui était tout entier militaire, on
ne remarqua que M. de Talleyrand. Le fait est que le ministre de la
Guerre ne fit aucun discours, et que le _Moniteur_ ne rendit compte
que du discours de M. de Talleyrand, ce qui prouve que l'autre ne
parla même pas.]
Les discours ne manquèrent pas à Bonaparte dans cette journée... Il
en fut accablé... Mais celui de M. de Talleyrand fut sans doute une
exception par sa singularité. J'en vais rapporter quelques passages:
* * * * *
«Citoyens directeurs,
«J'ai l'honneur de présenter au Directoire exécutif le citoyen
Bonaparte, qui apporte la ratification du traité de paix conclu avec
l'empereur.
«En nous apportant ce gage certain de la paix, il nous rappelle
_malgré lui_ les innombrables merveilles qui ont amené un si grand
événement. Mais qu'il se rassure, je veux bien taire en ce moment
tout ce qui fera un jour l'honneur de l'histoire et l'admiration de
la postérité. Je veux même ajouter, pour satisfaire à ses voeux
impatients, que cette gloire qui jette sur la France un si grand
éclat, appartient à la Révolution...
«...C'est pour les Français, pour conquérir leur estime, que le
général Bonaparte se sentait pressé de vaincre; et les cris de joie
des vrais patriotes à la nouvelle d'une victoire, reportés vers
Bonaparte, devenaient le garant d'une victoire nouvelle. Ainsi,
tous les Français ont vaincu en Bonaparte; ainsi sa gloire est la
propriété de _tous_.
«...Et quand je pense à tout ce qu'il a fait pour se faire pardonner
cette gloire!--à ce goût antique de la simplicité qui le distingue, à
son amour pour les sciences abstraites, à ses lectures favorites...
à ce _sublime Ossian_ qui semble le détacher de la terre... quand
personne n'ignore son mépris profond pour le luxe, pour l'éclat, pour
le faste, ces misérables ambitions des âmes communes... ah! loin de
redouter ce qu'on voudrait appeler son ambition, je sens qu'il nous
faudra le solliciter peut-être un jour pour l'arracher aux douceurs
de sa studieuse retraite...
«Mais entraîné par le plaisir de parler de vous, général, je
m'aperçois trop tard que le public immense qui nous entoure est
impatient de vous entendre. Et vous aussi, vous aurez à me reprocher
de retarder le plaisir que vous aurez à écouter celui qui a le droit
de vous parler au nom de la France entière, et la douceur de vous
parler encore au nom d'une ancienne amitié[53]...»
[Note 53: Barras, alors président du Directoire.]
* * * * *
Dans ce discours, qui est beaucoup plus long, mais dont j'ai rapporté
seulement les principaux traits, on retrouve M. de Talleyrand tout
entier. C'est d'abord sa bonne grâce... son bon goût de politesse,
de bonne compagnie, et puis la finesse la plus adroite dans la
louange. Elle était excessive, et pourtant si bien donnée, que même
un ennemi à découvert de Bonaparte ne pouvait s'en offenser... Avec
bien plus de raison encore le Directoire, qui voulait couvrir de
fleurs et de lauriers le précipice dans lequel il voulait faire
tomber le héros, ne pouvait ouvertement s'en formaliser. Pour ce
qui touchait Bonaparte, il devait être satisfait; rien ne pouvait
lui être plus agréable que cette louange, presque arrachée à un
homme comme M. de Talleyrand... Ce discours m'a toujours paru un
chef-d'oeuvre d'habileté et de talent, comme connaissance du monde
et du coeur humain, quelque esprit qu'on ait. Ce n'est pas un esprit
spécial qui flattait Bonaparte en cette circonstance, c'était
celui de M. de Talleyrand, c'était son esprit fin et moqueur, et
pourtant gracieux... Pour qui connaissait l'envie et la terreur que
Bonaparte inspirait aux Directeurs, on ne peut s'empêcher de sourire
en lisant le dernier paragraphe du discours de M. de Talleyrand.
_L'ancienne amitié de Barras_ pour Bonaparte, voilà un de ces mots
qui font la fortune d'un homme qui aurait eu la sienne à faire comme
homme d'esprit dans le monde; mais M. de Talleyrand n'en était pas
là.--J'ai parlé plus haut du discours de M. de Barras, que je crois
fait par M. de Talleyrand. Cette opinion était celle du général Junot
et de bien d'autres personnes. M. de Talleyrand, à ce moment de notre
révolution, avait un grand pouvoir sur les esprits inférieurs, que le
sien régissait. Certes, je n'aime pas M. de Talleyrand, après tout le
mal qu'il a fait à l'Empereur; mais que je ne lui reconnaisse pas une
haute et notable supériorité, c'est ce dont je suis incapable...
Tout dans une époque comme celle que je décris est une pièce pour
l'histoire à venir... Cette fête donnée au _vainqueur-pacificateur_,
comme chacun l'appelait, est un type qui raconte avec une vérité
frappante ce qu'on ne sait pas et qu'on voudrait avoir vu; on
croirait entendre la relation d'une fête donnée par Périclès ou
par le sénat romain; on y verra en même temps le désir de rétablir
l'ancienne étiquette: tout cela est matière à réflexion et sujet à
de grandes et profondes pensées.
Le 20 frimaire, _un décadi_, jour de fête dans le nouveau calendrier,
se fit la réception de Bonaparte au Luxembourg. Pour cette réception,
on avait fait faire des décorations comme pour jouer la comédie.
Au fond de la grande cour, et contre le vestibule, s'élevait l'autel
de la patrie surmonté des statues de l'Égalité, de la Liberté et
de la Paix. Autour de l'autel on voyait plusieurs trophées formés
des drapeaux conquis par l'armée d'Italie; derrière, et dans une
partie supérieure, étaient placés cinq fauteuils destinés aux cinq
directeurs; au-dessous étaient des siéges ordinaires pour les
ministres; au bas de l'autel était le corps diplomatique; des deux
côtés de l'autel étaient deux amphithéâtres très-grands et destinés
aux autorités; à leur extrémité on voyait un faisceau de drapeaux
provenant des différentes conquêtes faites par nos armées; au-dessus
de l'amphithéâtre, et, dans la crainte du mauvais temps, on avait
fait une tente immense, dans laquelle le jour était néanmoins
toujours ménagé; autour de la cour on voyait une foule d'ornements,
comme des couronnes de laurier appendues le long des murs; les
fenêtres qui devaient servir de _loges_ pour cette représentation
étaient aussi toutes _pavoisées_; enfin, tout respirait un air de
fête, et, malgré le froid, les curieux se disputaient les places;
la rue de Tournon, la rue de Vaugirard, toutes les avenues du
Luxembourg, étaient encombrées depuis le matin... À onze heures,
les cinq membres du Directoire, en grand costume, avec leur chapeau
à plumes, leur manteau brodé en arabesques grecques avec une forme
moyen âge, ayant enfin le costume qu'on leur connaît, se réunirent
chez Laréveillère-Lépaux, sur l'invitation de M. de Talleyrand (car
il est à remarquer que ce fut lui qui les fit), les autorités civiles
furent convoquées chez François de Neufchâteau; le général Bonaparte,
entouré de ses aides de camp Junot, Marmont, Duroc, Sukolsky,
Lavalette, etc., s'était rendu chez Laréveillère-Lépaux.
À midi, le canon tira pour le départ du Directoire; il se mit en
marche par les galeries pour se rendre dans la cour. Pendant sa
route, le Conservatoire jouait les airs de la _Marseillaise_,
du _Chant du Départ_ et les jeunes élèves chantaient des hymnes
républicains.
Lorsque chacun fut placé, ce qui fut long et fort ennuyeux par le
froid qu'il faisait, un terrible incident anima cruellement la
scène... Le côté droit du palais n'avait pas été occupé depuis 93
et demandait de grandes réparations, qui se faisaient alors. Des
factionnaires avaient été placés aux échafaudages, à la demande de
l'architecte, pour empêcher les curieux de s'y placer; mais un homme
de la maison, un employé dans les bureaux du Directoire, voulut, de
l'intérieur, aller sur l'échafaudage, croyant qu'il supporterait
bien un seul homme; la planche fit bascule, et le malheureux tomba
de toute la hauteur du bâtiment dans la cour. Ce fut un affreux
spectacle; mais dans l'attente de ce qu'on était venu voir, cette
triste scène passa plus inaperçue.
Lorsque tout le monde fut placé, un huissier envoyé par le président
du Directoire, alla prévenir le général Bonaparte qu'on l'attendait;
il était demeuré avec ses aides de camp, ainsi que le général Joubert
et Andréossy, chez Laréveillère-Lépaux.
Alors le Conservatoire joua une symphonie en manière de marche...
elle était à peine au tiers, qu'un bruit éclatant, formé de plusieurs
milliers de voix, frappe le ciel et couvre celui des instruments.
C'est qu'on venait d'apercevoir le général Bonaparte sur l'estrade, à
côté de l'autel de la patrie... Il était conduit par M. de Talleyrand
et le ministre de la Guerre; pendant plusieurs minutes, les cris de:
_Vive Bonaparte!.. Vive le pacificateur de l'Europe!... Vive à jamais
Bonaparte!... Vive la République!_
Les femmes faisaient voler leurs mouchoirs parfumés, leurs
ceintures, leurs écharpes... elles étaient en délire devant cette
jeune gloire, si modeste et si grande!... Tout à coup, un choeur
de jeunes gens entonne l'hymne à la liberté... au premier son qui
frappe l'oreille de cette foule exaltée, elle répond par le même
chant, et plusieurs milliers de voix chantent religieusement le
couplet commencé, tandis que le Directoire et toutes les autorités
restent debout et découverts. Cette diversion tout imprévue fit un
profond effet sur les spectateurs, qui, eux-mêmes, agissaient par
un entraînement involontaire!... Oh! que Bonaparte était grand ce
jour-là! plus grand que le 2 décembre 1804 dans l'église Notre-Dame.
Lorsque le calme fut rétabli, le général Bonaparte, conduit par M.
de Talleyrand, s'approcha de l'autel de la patrie, et y déposa le
traité de Campo-Formio. Ce fut alors que M. de Talleyrand prononça le
discours dont j'ai rapporté quelques passages... Ce n'était pas la
première fois qu'il se trouvait devant l'autel de la patrie... il se
rappelait la messe du Champ-de-Mars, le jour de la Fédération.
Ce fut, après lui, au tour de Bonaparte à parler. Il ne fut ni long,
ni ennuyeux, et son discours peut servir de modèle en ce genre[54].
Je ne le rapporte point ici pour ne pas augmenter inutilement la
matière.
[Note 54: Ce discours est tel qu'il le faut lire dans mes _Mémoires_;
il a été copié par moi sur le discours lui-même, écrit par mon mari
sous la dictée de Bonaparte, et ce papier était celui que le général
Bonaparte tenait dans son chapeau le jour de cette fête, parce que
l'écriture de Junot était plus facile, on le pense bien, à lire que
la sienne.]
Mais une merveille de prolixité, ce fut la réponse de Barras; elle
contenait au moins une feuille d'impression[55]: c'était à mourir.
Cependant ce discours était mieux fait qu'à lui n'appartenait: aussi
dit-on que c'était M. de Talleyrand qui avait fait le discours de
Barras.